‹ Essai sur Tite Live (volume 4)Chapitre 95 sur 103 · TiteLiVe, XXVI · texte numérisé non relu

TiteLiVe, XXVI

nibal lui-même, ils ont envoyé les deux consuls et les deux armées consulaires pour assiéger Capoue . 1 Depuis deux ans, ils nous tiennent renfermés et resserrés et nous minent par la faim, souffrant avec nous les derniers périls et les plus rudes travaux, souvent massacrés autour de leurs fossés et de leurs retranchements, à la fin presque dépouillés de leur camp* Mais je passe cela. C’est une chose ancienne et ordinaire que de souffrir des périls et des travaux dans le siège d’une ville d’ennemis. Voici une marque de haine et de ressentiment implacable. Annibal, avec de grandes troupes de cavalerie et d’infanterie, a ' assiégé leur camp et l’a pris en, partie. Un tel péril ne leur a point fait quitter le siège. Ayant passé le Vulturne, il a incendié le territoire de Calés. Ce grand désastre de leurs alliés ne les a pas rappelés d’ici. Il a fait marcher ses étendards contre Rome elle-même. Ils ont méprisé cette tempête qui fondait sur eux. Ayant traversé l’Anio, il a placé son camp à trois milles de la ville; hnfin il s’est approché des murs mêmes et des portes ; il leur a fait voir qu’il leur enlèverait Rome, s’ils ne lâchaient pas Capoue. Ils ne l’ont point lâchée. Les bêtes féroces, emportées par une rage et un élan aveugles, sitôt qu’on va vers leurs tannières et leurs petits, se détournent pour les défendre. Rien n’a pu détourner les Ro-

mains de Capoue, ni Rome assiégée, ni leurs femmes et leurs enfants dont ils entendaient presque d’ici les plaintes, ni leurs autels, ni leurs foyers, ni les temples des dieux, ni les tombeaux de leurs ancêtres profanés et violés. Tant ils sont avides de notre supplice, tant ils ont soif de boire notre sang. Il n’ont pas tort peut-être; nous aurions fait la même chose, si la fortune eût été pour nous. C’est pourquoi,, puisque, les dieux immortels en ont ordonné autrement, et que je ne dois pas même refuser la mort, je puis du moins,, tant que je suis libre et maître de moi-même, éviter les tourments et les outrages sur lesquels compte l’ennemi , par une mort non-seulement honorable, mais douce. Je ne verrai pas Appius Claudius et Q. Fulvius assis dans leur victoire insolente ; je n’irai point les mains liées, traîné dans la ville de Rome, servir d’ornement au triomphe, puis dans un cachot, ou attaché à un poteau, le dos déchiré de verges, tendre mon cou à la hache romaine ; je ne verrai pas détruire et incendier ma patrie, les femmes, les jeunes filles, les fils d’hommes libres, traînés au viol. Ils ont ruiné jusqu’aux fondements Albe d’où ils étaient issus, afin qu’il ne restât aucun souvenir de leur souche, de leurs origines; ce n’est pas pour croire qu’ils épargneront Capoue, qu’ils haïssent plus que Carthage. C’est pourquoi

ceux d’entre vous qui 'veulent céder au destin avant de voir tant de misères trouveront aujourd’hui, chez moi, un festin disposé et préparé. Quand ils seront rassasiés de vin et de nourriture, la coupe qu’on m’aura donnée sera portée à la ronde. Ce breuvage délivrera notre corps des tourments, notre âme des outrages, nos yeux et nos

oreilles de la nécessité de voir et d’entendre

toutes les misères et toutes les indignités qui attendent le vaincu. Il y aura des gens tout prêts qui jetteront nos corps inanimés sur un grand bûcher allumé dans la cour de la maison. Cette voie est la seule honnête et libre que nous ayons pour mourir. Nos ennemis eux-mêmes admireront notre courage, et Ànnibal saura qu’il a abandonné et trahi des hommes de cœur. »

Par ces discours et ces narrations, nous connaissons maintenant l’imagination, la raison et la passion de l’orateur et de Tite Live. Cette imagination n’a pas pour objet les formes corporelles, mais les mouvements de l’âme, et représente moins bien les faits sensibles que les combats de sentiments. Cette raison est féconde en idées, mesurée dans sa démarche, régulière dans ses œuvres; elle est plus propre â prouver et â développer qu’à raconter ou à peindre. Cette passion est variée, véhémente, soutenue par le raisonnement et ordonnée dans toutes ses par-

ties; elle convient mieux dans les longs discours

que dans les courtes paroles, aux plaidoyers qu’aux cris du cœur, dans le cabinet que sur la place publique. Décrire ces qualités oratoires, c’est dire les défauts et les mérites qu’elles donnent; c’est peindre et juger Tite Live que définir l’orateur.

Les coups d’éloquence. — Emploi des termes simples et de la langue générale. — La période. — Le style de Tite Live comparé à ceux de Salluste et de Tacite. ■ '

Choisir les mots, construire les phrases, semble un mince talent, plus digne d’un grammairien que d’un écrivain. Cependant, sans ce don, les autres sont comme s’ils n’étaient pas. Formez des caractères avec la conception la plus précise et la plus forte; suivez de l’esprit toutes les actions de votre personnage, ses paroles, les inflexions de sa voix : votre œuvre est encore enfermée dans l’enceinte de vous-même. Ce sont les mots et les phrases qui en feront sortir les personnages ainsi créés, pour les montrer au public et au jour. Ils sont comme le corps qui reçoit l’âme, la rend palpable, la manifeste par une forme et des couleurs. Inexactes, elles déforment et estropient le personnage conçu, comme un corps mal fait rend faible et malade l’âme qui l’habite. La vie, si délicate, si fragile,

se flétrit sous cette enveloppe grossière; les plus

heureuses pensées, dignes du meilleur style, périssent misérablement sous le mauvais langage qui leur est uni : .

Mortua quinetiam jungebat corpora vivis,

Tormenti genus! et longa sic morte necabat.

Il n’est donc pas inutile d’observer dans Tite Live la construction des phrases et le choix des mots.

Il y a des expressions frappantes, vrais coups de génie, qui ramassent une multitude de pen-

sées sous une clarté subite et éblouissante. La passion excessive qui alors transporte l’âme supprime les transitions, franchit d’un bond une longue suite d’idées, ouvre des perspectives saisissantes, et traîne après elle l’auditeur étonné de cette course impétueuse et de ces spectacles naltendus. Ainsi Annibal, au passage des Alpes, crie à ses soldats : « Vous escaladez les murailles de Rome. » Ainsi les consuls, condamnés chaque année par le peuple, disent aux jeunes patriciens: « Que les faisceaux consulaires, la robe prétexte, la chaise curule, ne sont qu’une pompe funèbre. Ces illustres insignes, ainsi que des voiles de victimes, les destinent à la mort 4 . » Hannon .s’écrie, lorsqu’Annibâl assiège Sagonte : « Les ruines de Sagonte tomberont sur nos tètes.

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