V. 'l’àtQ Live 3 III
l’ennemi. Jupiter très-bon, très-grand, Junon reine, Minerve, les autres dieux et déesses sont assiégés; un camp d’esclaves occupe vos pénates publics. Trouvez-vous que ce soit là l’aspect d’une cité saine? Cette foule d’ennemis est non-
seulement dans vos murs, mais dans la citadelle, au-dessus du Forum et de la curie, et cependant au Forum, on tient les comices; le sénat est dans la curie; comme au sein de la paix, le sénateur donne son avis, les autres Romains vont au vote. Tout ce qu’il y a de peuple et de patriciens, .consuls, tribuns, dieux et hommes, ne devrions -nous pas, armés, aller à l’aide, courir au Capitole, délivrer, pacilier cette auguste maison de Jupiter très-bon, très-grand? Romulus, notre père, qui jadis as reconquis la citadelle dont ces mêmes Sabins s’étaiept emparés à prix d’or, donne ton esprit à la race; ordonnc-leur de prendre le chemin que toi, que ton armée vous avez pris! Le premier me voici, moi consul; autant qu’un mortel peut suivre un dieu, je vais te suivre, marcher sur tes traces... » Il finit en disant : « qu’il prenait les armes, qu’il appelait tous les Romains aux armes. Si quelqu’un s’y oppose, sans plus songer à l’autorité consulaire, à la puissance tribunitienne, aux lois sacrées, quel que soit cet homme, en quelque lieu qu’il soit, dans le Forum, dans le Capitole,
il le traitera en ennemi. Que les tribuns qui défendent qu’on s’arme contre Appius Herdonius
ordonnent qu’on s’arme contre le consul Yalé-
rius. Il osera contre les tribuns ce que le chef de sa famille a osé contre les rois. » Cette violence impétueuse s’adoucit quand il le faut, par exemple, lorsque Caton ayant parlé contre la loi Oppia, le tribun Valérius prend en main la cause des femmes. C’est plaisir de voir avec quelle mesure et quelle convenance il présente leurs raisons, avec quelle délicatesse et quelle dextérité il passe de preuve en preuve, combien il montre de respect pour l’austérité du consul, avec quelle déférence il réfute sa diatribe, comment néanmoins avec un demi-sourire il indique les excès de sa vertu, d’autant plus modéré que les femmes sont accusées d’indiscipline et que le ton de leur avocat doit prouver leur douceur. Les arguments arrivent en foule contre la loi, précis, concluants, mais sans bruit ni fracas, l’ébranlant paisiblement et la jetant à terre sans que les juges puissent se plaindre de violence, ni trouver le moindre prétexte pour s’irriter et résister. Peu à peu l’âpre conviction enfoncée dans l’esprit par la réprimande de Caton s’amollit ; on la sent qui se fond ; on essaye en vain de la retenir, on ne la trouve plus; je ne sais quelle puissance s’est insinuée dans Pâme; une nou-
vcllé croyance est entrée, sans qu’on y ait songé. La voilà maîtresse; on ne peut plus, on ne veut plus la chasser; et nous savons presque gré à l’aimable orateur, qui, par une conquête si insensible, a tourné notre avis et subjugué notre assentiment.
' Je trouve un discours où l’art de prouver et le talent d’émouvoir sont tellement unis et éclatants qu’on y voit tout le génie de Tite Live -en raccourci. Capoue ost sur le point d’être prise. Plusieurs sénateurs proposent d’envoyer des députés aux Romains et de leur demander grâce. Vibius Yirius s’y oppose. Écoutons un homme décidé à mourir, non par un élan de colère, mais par une longue et complète méditation, d’autant plus désespéré qu’il est plus clairvoyant, dont la raison nourrit la passion, (pii par un raisonnement infranchissable ferme aux timides les issues de la lâcheté et de l’espérance, et qui avec une résolution sombre les conduit au bûcher qu’il s’est dressé. On verra en même temps comment l’art de l’écrivain aide l’éloquence du personnage, comment la première phrase contient d’avance la masse de toutes les preuves, comment un simple récit est une suite irrésistible d’arguments mena- . çants, comment lé commentaire des faits devient à chaque instant plus désespéré et plus amer,
jusqu’à ce qu’enfin éclate la nécessité de mourir « ; ' .
« Il dit que ceux qui parlent d’ambassade, de paix, de soumission, ont oublié ce qu’ils eussent fait s’ils avaient eu les Romains en leur pouvoir,, et ce qu’ils doivent eux-mêmes souffrir. Quoi J, pensez-vous que, si nous nous rendons, nous serons traités comme autrefois, lorsque, pour obtenir du secours contre les Samnites, nou§ avons livré aux Romains nos personnes et nos biens ? Avez-vous oublié dans quels temps, dans quelle fortune, nous avons abandonné le peuple
romain? comment, dans notre défection, au lieu / • * de renvoyer leur garnison, nous l’avons fait périr dans les tourments et dans les outrages?
combien de fois, , avec quel acharnement nous nous sommes jetés sur leurs troupes qui nous assiégeaient ? combien de fois nous avons attaqué leur camp, appelé Annibal pour les accabler, et tout récemment envoyé Annibal d’ici pour assiéger Rome ? — Regardez maintenant tout ce qu’ils ont fait par haine contre nous, et par là vous jugerez ce que vous devez attendre. Lorsqu’il y avait dans l’Italie un ennemi étranger, et que cet ennemi était Annibal, lorsque la guerre mettait tout en feu, oubliant tout, oubliant An- •