Hérodote, U
336 coxcr.usiox.
Mais s'il est conteur comme Homère, il n'est pas créateur comme Homère. II est chroniqueur et non poète; point de caractères marqués; point de souflle oratoire dans ses discours, ni de rapidité entraînante dans sa narration ; son ton est toujours facile, son récit toujours abondant; les idées et les événements se rcHètent dans son imagination limpide, sans l'émouvoir ni la troubler. On songe, en l'écoutant, à ce jeune homme et à cette jeune fille dont parle Homère, et ipii, vers le soir, s'entretiennent longuemenl sous les chênes, au bruil des sources. Il rapporte la bataille de Marathon aussi simplement et tranquillement qu'un conte, avec force historiettes fabuleuses et minutieuses, qu'on n'ose appeler puériles, tant elles sont aimables. Ses pensées incessamment tombent sans bruit et en foule, «comme les flocons de neige qui en une nuit couvrent la campagne». Son style est l'image de son espril. Sa prose, mal dégagée de la poésie, bégaye cncoïc: ses phrases ne savent s'unir en une période solide; nul effort pour mcltre un mot en saillie, pour flatter l'oreille et l'esprit par la symétrie des constructions. II répète le même terme deux ou trois fois de suite. Il quitte une tournure commencée, parce qu'elle le gêne. Cette liberté est charmante. Les phrases se suivent, sans qu'on pcncc à les distinguer; on va d'un seul mouvc-
ment si doux, qu'il est insensible; c'est la mollesse et la fluidité d'une eau pure. Ajoutons, si l'on veut, que parmi des grâces si simples il y a de la grandeur, que l'idée de la fatalité pèse comme un nuage sur ce monde brillant de jeunesse, qu'un lien lâche, mais continu, unit les événements dispersés. Hérodote n'en reste pas moins au seuil de l'histoire, et l'on ne peut comparer le conteur grec à l'historien romain.
II. Xénophoh a le génie attique, qui est la perfection dans la mesure, plutôt exquis que grand, semblable à l'architecture de son pays. Il est plus attique que Thucydide, comme Lysias est plus attique que Démosthène. Son sujet, l'ex pédilion des Dix mille*, dune étendue médiocre, est un tout indivisible, qui se détache brillant et simple sur la suite de l'histoire, comme le tem- |)le de marbre sur le promontoire de Sunium. Le récit n'est point embelli dornements, ni agile de passions oratoires, ni arrangé en éloge, ni composé pour donner une leçon morale. Le goût exquis consiste à maintenir chaque genre dans la pureté, et la narration parfaite n'est ni une argumentation, ni une harangue, ni une pièce de poésie, mais une narration. Rien de plus nel,
l. Ses Histoires ne sont que le complément de Thucydide.
de plus simple, de plus sobre que ce récit. L'auteur s'efface; il semble qu'on n'ait plus un livre sous les yeux; on aperçoit les objets en euxmômcs; la narration transparente n'ôte ni n'ajoule à leur couleur. D'autres, Hérodote et Thucydide, ne cherchent comme lui qu'à rendre les faits visibles ; mais avec le même but, ils n'ont pas la même mesure. Xénophon ne choisit que les faits importants, mais les recueille tous, évitant les longueurs du curieux Hérodote et la concision de l'austère Thucydide. On ne voudrait ni lui ajouter, ni lui retrancher une seule idée; ni sa force ni sa facilité ne sont excessives ; elles se tempèrent mutuellement; aucun talent en lui ne gouverne et n'asservit les autres; ils sont tous égaux ; on ne trouve aucune louange particulière à lui donner ; il les mérite toutes, et non plus l'une que l'autre ; on fait son portrait en deux mots ; c'est celui des deux jeunes chefs assassinés par Artaxerne : il est irréprochable. Voyez ses caractères : lorsqu'il peint les généraux massacrés, il ne songe ni à les louer, ni à les blâmer, mais à les faire connaître. Il ne lui manque aucun des talents nécessaires pour composer un portrait; il a l'imagination des faits sensibles, et * parle de la voix rude et de l'air dur de Cléarque. n a la vue nette des faits précis, et peint Cléarque par le récit de sa vie toute militaire et de ses
perpétuelles expéditions. Il sait abré,i,^er tout un tableau par une comparaison frappante : les soldats obéissaient à Cléarque comme des enfants à leur maître. Mais remarquez que le portrait est un raisonnement, et que les détails y sont donnés comme preuve de la qualité dominante ; le goût attique garde invioiablement l'ordre des pensées, ménage les couleurs, repousse les caprices éblouissants de l'imagination descriptive, et ne croit pas que la parole soit la peinture. Pareillement, dans les discours, il cache la passion sou;; la multitude pressée des idées ; il veut qu'elle naisse du simple arrangement des raisons et des faits ; il n'a pas besoin, pour l'exciter, de recourir aux épithètes et aux ressources oratoires ; il juge que la perfection d'un discours est d'être une preuve décisive : il exhorte les Grecs à ne pas se rendre et à bien espérer d'eux-mêmes, avec une lucidité de raisonnement et une sobriété d'expressions étonnantes; l'esprit attique est touto lumière, si pur qu'il serait offusqué par la passion ou les images. De là enfin ce style uni, sans métaphores ni figures ni mots brillants, simple vêtement de la pensée, léger et serré, qui en dessine la forme, et qui est achevé, puisqu'on ne le remarque pas. La phrase, mieux construite et plus remplie que dans Hérodote, n'est point périodique de parti pris. Elle n'indique ni la négliëenco
ni le travail ; ses membres sont bien liés sans être symétriques ; nulle qualité dominante. Le style est mesuré, parce qu'il est parfait. On dirait que cette pensée est née tout exprimée, que les mots n'en sont pas distincts, tant ils lui conviennent, tant ils semblent faire partie d'elle-même. Si maintenant vous comparez les deux esprits, songez que, pour faire son livre, Xénophon n'a besoin ni de critique, ni d'érudition, ni de philosophie, mais de mémoire, que le goût exquis ne vaut pas le génie, que la grandeur est plus belle que la beauté même, et qu'un petit temple d'Athènes, si achevé qu'il soit, n'égale ni le Colisée ni le Panthéon.
m. César est l'écrivain le plus attiquede Rouie. Il fut grammairien, antiquaire de style, si amateur de la justesse et de la netteté qu'il descendit dans les minuties du dictionnaire. L'extrême délicatesse du goût impose cette étude infinie de la forme; on a des esquisses de Raphaël où le mrme trait est recommencé dix-sept lois. — Mais ce puriste scrupuleux fut principalement un homme d'action, ce qui le distingue de Xénophon ; ses Commentaires ne sont que des mémoires, matériaux d'histoire qu'il rassembla, selon Cicéron, pour conserver le souvenir des faits, non pour les raconter. 11 ne songe point à composer des
portraits ; nulle rcclierche des traits originaux, distinctifs, qui plaisent tant aux philosophes et aux artistes. S'il décrit la Gaule, c'est presque à la fin, et en polili([ue, résumant en quelques pa- £,^es les institutions, les droits des différentes classes, leurs divisions, sans en dire plus sur les Gaulois qu'il n'en fallut savoir pour les vaincre, bien difTérentde l'historien qui décrit en savant tout un caractère, ou le représente en peintre. De là vient aussi que ses discours sont de simples précis de raisons, sans passion ni mouvements d'éloquence; César est trop occupé des laits et des intérêts pour s'amuser à ressentir ou à exprimer des émotions; c'est un général d'armée qui, dans le tumulte de la bataille, aperçoit en pleine lumière les difficultés, les chances, ne considère dans les hommes que des quantités do forces, et n'est tout entier que pensée et action. Telle est la dilTérence de sa narration et de celle de Xénophon. — Si sobre que soit le Grec, il marque à l'occasion les traits sensibles. Entendant de loin l'avant-garde sur le mont Thécès pousser un grand cvi, il approche, le bruit augmente, les soldats les plus avancés se mettent à courir; « La mer! la mer! » Et l'arrière garde elle-même, les cavaliers, les chariots courent. Arrivés sur la hauteur les soldats s'embrassent, et embrassent leurs chefs en pleurant, et aussitôt ils apportent
des pierres en monceau, el dressent un ino;i liment.— Dans César, les faits qui fixent l'issue de la bat tille ou de la guerre sont seuls décrits; pour un esprit habitué à conquérir et à gouverner, ce sont les seuls qui méritent de l'être. Il expose les aiïaires, et rien de plus, avec une célérité merveilleuse, comme il les a faites. C'est une course (jue ce récit, tant les événements s'y pressent, tous importants, tous enchaînés ; et cependant c'est un raisonnement : car les actions y sont expliquées, les difficultés exposées, les moyens de les surmonter présentés *, les causes du succès marquées. Il est chargé de raisons, et pourtant agile. On dirait un soldat romain qui court avec toutes ses armes, et n'en est pas plus embarrassé que de ses mains. — Le style est aussi correct, aussi pur, aussi simple que celui de Xénophon. César choisit le sens primitif des mots *, le rétatablit quand l'usage l'a altéré, observe la force d'une terminaison, d'une préposition ajoutée, et, en grammairien érudit, pousse le bon goût jusqu'au scrupule. La multitude des raisons ordonnées suivant leurs dépendances mutuelles étend la phrase en une période, qui reste rapide, parce que toutes ses parties sont claires et importantes.
1. césar, Guerre des Gaules, II, 20, bataille contre les Nerviens. — 2. César, Guerre des Gaules, II, 2fl. • Successus hostimu, » telum adjici, » etc.
nONCLUSIOX. 343
— Louons (1 onc celle suile, celte correction, celle célérité, cette science des affaires; reconnaissons ([lie ces mémoires sont les plus accomplis que puisse rédiger un politique. Mais avouons avec César que ce sont des mémoires; et laissons-l(\ puisqu'il s'est défendu d'écrire l'iiistoire, au rani; où il s'est mis lui-même, au-dessous de notre historien.
IV. Salluste écrit pour montrer son talent plutôt que pour faire connaître les laits. Il exploite l'histoire à son profil, comme sa province d'Afrique, égoïste et artiste de génie, moins occupé à instruire le lecteur qu'à bien dire et à se faire louer par lui. Aussi, dans les vastes documents qu'Atteins lui a rassemblés, il ne recueille^ que les faits éclatants, capables d'être ornés par le récit et d'exciter l'admiration, la guerre de Jugurtha, la conspiration de Catilina ^ Il ne manque pas de coudre au commencement de ses ouvrages quelque brillant lambeau de philosophie, qui pourra lui donner la réputation de penseur profond et de moraliste sévère : c'est la censure des voluptueux, c'est l'éloge de la vertu, de la
1. Salluste, Catilina, ch. 4 : « Statut res gestas popuii Romani, ut (juaeque memoria digna videbantur, carptim perscribere. » — 2. Sa grande histoire n'allait que de la mort de Sylla à la conjuration de Catilina.
34^ CONXLUSION.
pensée, de l'âme, de la gloire, et, en dernier lieu, de l'histoire. On a besoin, pour s'expliquer ces maximes austères et ce ton solennel, de se souvenir qu'il fut chassé du sénat à cause de ses mœurs. — Est-il toujours impartial? On en doute, ({uand on voit avec quelle habileté il dissimule \i gloire de Cicéron, son ennemi. Lorsqu'il l'ait un porirait, son but n'est pas d'imprimer en nous l'image nette et précise de l'homme (ju'il dépeint'. Il se complaît à découvrir des antithèses heureuses, des phrases symétriques, des ressemblances délicates; il s'arrête au moment où I s conjurés vont èlre mis à mort, pour comparer Caton à César, opposant les qualités une à une, et les périodes membre à membre, avec une justesse et une vérité étonnantes, écrivain admirable, s'il cherchait moins à se faire admirer. Ses portraits sont des morceaux d'apparat comme ses préfaces. — Pour la narration, elle est d'une vivacité extrême; toute composée de petites phrases, elle va aussi vite que les événements; ses idées courent devant les yeux, détacliées les unes des autres, non plus en solides bataillons, comme dans Tite Liveou César, mais une à une. A chaque instant le spectacle est nouveau ; l'esprit est lancé comme sur une pente,
1. Sallusle, Cntilina cli, h'i, portraits de Caton et de César.
CONCLUSION. 3'i5
sans pouvoir se retenir ni réfléciiir, tout entier à l'action et au mouvement qui lui est comniuni- (lué. Mais on sent que Salluste n'écrit ainsi que par système: car sa tactique est toujours la même; dès qu'il rencontre un siège, une bataille, une expédition, une action quelconque, il décoche une grêle de petites phrases concises, toute* construites de la même manière. On fini! par se lasser de ces éternels inlinilil's de narration; on prévoit, dès qu'on arrive à un tait nouveau, (pTon va voir rouler dans l'ordre habituel toutes les parties d'une énumération, verbe sur verbe, adjectif sur adjectif. On regrette de voir un grand écrivain asservir à une règle uniforme les mouvements inégaux de faits si divers, s'étudier pour trapper notre esprit, perdre à dessein le naturel (pii est la perfection. — Il semble aussi que, dans ce désir de briller, il ait parfois négligé l'ordre et la proportion. Ses préfaces sont mal composées, et trop longues; on y suit difficilement la liaison des idées; arrivé à la fin, on cherche en vain dans son esprit une conclusion distincte. Cela est plus visible encore lorsqu'on compare ses discours ù ceux de Tite Live, si réguliers, dont toutes les raisons sont si bien distribuées, qui laissent après eux une conviction si pleine de clarté; Salluste saisit une idée, et l'exprime en ])lusieurs manières, toujours par des mots bril-
lants, énergiques ; mais il cherche moins à conduire sa pensée à une conclusion par des preuves qu'à se monlrer grand orateur. Si, une page plus loin, il retrouve la même idée', il la développe une seconde fois, ou empiète sur une autre qu'il dira plus tard. Parfois même il est embarrassé de finir, et setired'alTaire par une sentence^—Pour le style, il est incomparable; il marche avec une certaine négligence ficre, d'artiste et de grand seigneur. Il est aussi serré que celui de Tacite et moins pénible, aussi riche que celui de Tito Live et plus sobre. En arrivant au bout d'une phrase, on est parfois frappé comme d'un coup subit: ce sont deux mots simples qui, par un rapprochement nouveau, ont pris un sens accablant. Des métaphores audacieuses, cachées dans un verbe, illuminent toute une idée. Ce sont de ces coups de génie, comme il en éclate dans les Pensées de Pascal, un discours entier, une longue et furieuse passion enfermée dans l'enceinte d'un mot ; un mélange de familiarité, de poésie, d'éloquence ; par-dossus tout le don de créer,et ces brusques et puissants élans d'invention originale qui plaisent plus que la perfection unie. — Mais le style n'est pas tout l'homme. Un historien qui dissimule le vrai pour servir ses
1. Sa\\as\.c. Jwjurtha, ch. "21; discours du tribun Memmius — 2. Ib.
ressentiments, qui ordonne imparfaitement ses discours, qui faligue par la monotonie de ses narrations, qui éblouit par les antithèses de ses portraits, et qui pour œuvre laisse deux ou trois brillants morceaux, si grand écrivain qu'il soif, ne surpasse pas celui qui compose l'immense histoire de Rome, et dont la raison, le cœur et l'éloquence sont dignes de son pays.
Y. Voici enfin une grande histoire égale à celle do Tite Live, dont l'auteur a les défauts de son Unnps, mais aussi le don divin qui manque à Tile Live: Tacite est poëte. — Cegenre d'imagination est une sorte de génie philosophicjue, qui éclaire par illumination subite, et pénètre dans la vérité aussi profondément que la raison même. Car l'esprit poétique ne consiste pas seulement dans la folie charmante ou dans l'exaltation rêveuse qui ôte l'homme du monde réel, pour l'égarer dans le pays de la fantaisie; c'est la puissance de créer ou de reproduire des êtres aussi vrais, aussi vivants que ceux que nous pouvons voir et toucher. Les personnages de nos classiques, par exemple l'Agrippine de liacine, ressemblent à ceux de Tite Live. Qu'on compare donc l'Agrippine de Racine à celle de Tacite ; on sentira combien un historien difTèred'un orateur. 11 y a dans Tacite des couleurs crues, des traits
saisissants, une violence de vérité, qui font comprendre, non plus une âme hianaine en général, mais cette chose multiple, tortueuse, profonde, compliquée, infinie, qui est une âme particulière. Tout ce qu'tne lente décomposition fait incomplètement et péniblement entrevoir au savant, le poëte le résume par un mot, par un geste, parce (jue l'imagination, touchée en un certain point, produit subitement la figure précise et entière, comme dans une tleur, dès qu'un grain de poussière est tombé sur l'organe préparé, la vie éclate rt un nouvel être est formé. — Il faut bien encore (lue Tacite soit coloriste, puisqu'il est poêle. Aussi, avec lui enfin, nous touchons le monde réel; nous vivons parmi des corps; nous voyons des âmes, mais à travers des faits sensibles; et nous les voyons plus nettement: car notre imagination est ainsi faite, que, pour bien saisir les passions spirituelles, nous devons nous figurer les apparences physiques, semblables à la nature dont les forcc3 impalpables n'agissent (|ue par des mouvements corporels. Si le but de l'histoire est de ressusciter le passé, nul historien n'égale Tacite. — Maintenant avouons que, selon la mode du temps, il ne se contente pas d'être grand écrivain, mais qu'il veut l'être, qu'il pousse la concision à l'excès, que partout il est tendu et fait elTort; {pi'il charge sa phrase de tant d'idées,
CONCMISIOX. 349
qira(c;il)li''0 do richesses elle niaïKjue d'aisance et de inouvenient, (lu'à force de ramasser ses pensées dans un petit espace, il les étoufTe ou les obscurcit. Il csi vrai encore qu'il aiïecte la profondeur, et approche parfois du mauvais yoùt, qu'il poursuit l'originalité même à travers la fausseté, la prétention et la subtilité, en un mot, qu'en fuyant la médiocrité, il s'éloigne du naturel et de la raison. Il faut enfin confesser que souvent ses discours sont des déclamations, bien plus choquantes que celles de Tite Live, qu'il y cherche non-seulement l'occasion d'être éloquent mais celle de bien dire ; que l'élégance excessive, les antithèses recherchées, les finesses de langage les plus surprenantes, ornent les harangues de ses barbares; bref, qu'il fut l'ami de Pline le jeune. — ]\iais on est obligé de réfléchir pour trouver ses fautes; et on les oublie en écoulant son accent douloureux et contenu. Sous Domilicii, ayant vu, pendant quinze ans, ce qu'il y a d'extrême dans la servitude, contraint au si^!ence, il était descendu aux dernières profondeurs de la tristesse et de la réflexion. S'il est énergique et concis, ce n'est pas seulement parce qu'il veut bien écrire, mais parce qu'il a médité son indignation. Ot éclat d'un style que la poésie, la haine, l'élude, ont enflammé et assombri, ne s'est rencoulré (ju'uiic l'ois dans l'histoire, et il a fallu
celle âme, celle civilisation et cette décadence pour l'inventer.
Au-dessus de Tacite pcut-ôtre est Thucydide, le plus étonnant des historiens. Aucun livre ne laisse une impression si accablante et si étrange ; ou croit voir se dresser devant soi une statue d'airain. Son don particulier est l'amour absolu de la vérilépure. — Parmi ce peuple de conteurs cl de poêles, il a inventé la critique el la science; il fonde, comme il le dit lui-même, quelque chose d'élernel (xT^jxa eU àsî). Entre tous ces laits vérifiés, il choisit les événements qui sont la substance de l'histoire ; il les présente nus, sans les expliquer comme César, sans plaider sur eux comme Tite Live, sans les colorer comme Tacile. lis apparaissent seuls, tellement qu'on croirait l'historien absent. Rien de terrible comme ce sang-froid qui est naturel; il marche à travers les meurtres, les séditions, les pestes, comme un homme affranchi de l'humanité, qui, les yeux fixés sur le vrai, ne peut s'abaisser jusqu'à la colère ou à la pitié. La mort, la vie, les belles et les laides actions, tout csl égal pour la science; le bien et le mal, les crimes elles vertus ne sont à ses yeux que des événements et des causes. Thucydide n'est pas môme emporte par le mouvement des faits; son récil n'cnlraînc pas; aucune passjoiï ne peut l'atleindrej s'il a une musq
elle ressemble à la froide Diane de la Tauride, qui, le front calme, égorgeait les hommes et trempait ses bras de vierge dans le sang. Habitués à nous troubler, à pousser des cris à chaque événement, nous ne concevons pas comment cet homme, témoin des massacres de cette guerre, ([ui a combattu et plaidé sur cette place publique, a pu garder cette inunobililé sublime. Le génie grec, quand ii touche un genre de perfection, le pousse jusqu'au bout, avec une audace de raison qui accable. Thucydide, ayant conçu la nature du vrai, méprise le reste. C'est parce qu'il est d'accord avec lui-mêmequ'il ne s'amollit pas un seul instant. — Il est philosophe et orateur de la même façon que narrateur et critique. Sa philosophie est dans ses discours, comme celle de tous les anciens. Mais elle ne ressemble ni à celle de Titc Live ni à celle des autres. Un moderne n'aurait qu'à transcrire le portrait des Alhéniens et des Lacédémoniens, le tableau que fait Périclés de la politique et des mœurs d'Athènes, les harangues qui exposent les forces des deux parlis. Les idées n'y sont point embellies ni voilées par le vêtement oratoire, mais pures et nues comme les faits eux-mêmes, et les discours ne sont que des précis de raisons. Thucydide connaît les causes comme Tacite connaît les hommes; la philosophie de l'un est aussi précise que
les peintures do l'autre, et il me semble que, par des chemins opposés, l'imai^ination cl la raison, ils ont atteint tous deux la parfaite vérité. — De cet excès de pensées nait le seul défaut de Tliucydide; ses narrations sont aussi belles et aussi claires que celles de Xénophon ; mais le style de ses harangues est pénible. Elles sont chargées d'idées abstraites que leur concision rend obscures, et d'antithèses qui font vainement effort pour y porter la clarté. Les phrases, tournées et retournées cent fois par une méditation intense, sont comme des étrangères à qui les voit pour la première fois. Les mois pressés par celte main puissante, presque déformés, sont parfois détournés de l'usage ordinaire. Les constructions soiiIVront de la domination de la pensée; et le style tout entier est comme opi)rimé et violenté par sa propre énergie. Cet homme extraordinaire ne tombe que par l'excès de sa force; une seule de ses armes d'historien se brise, et c'est dans Tembrassement trop violent dont il étreint la vérilé. Tite Live, ce semble, est ici en illustre comj)agnie, et, comme Dante dans les champs Élysées, parmi des lionunes qu'il est glorieux de vaincre cl à qui sans honte on peut céder. Au-dessus d'Hérodote, de Xénophon, de Salluste, de César, il reste au-dessous de Tacite et de Thucydide. Songeons ponriant, avant de lui dcMincr des nuii-
très, (jLie Thucydide et Tacite, annalistes comme lui, n'ont pas su mieux (juc lui ordonner les f.iils selon les idées générales, que leur tâche fui plus aisée puisqu'ils écrivaient l'histoire contemporaine, que l'on a perdu les plus beaux livres de Tile Live, puisqu'on voit par ceux qui rcsteni, qu'en approchant de son temps, son récit devenait plus complet et plus vrai. Les voilà maintenant tous trois assez i)rès l'un de l'autre, et l'on aime mieux les admirer tous ensemble que leur ("herclior des rangs.
§ 3. Tile Lue devant les liistonens modernes. — Progrès de la cnlique, de rérudiliou et de la philosophie. — L'histoire moins animée et plus décousue. — L'histoire moins certaine et trop anecdotique. — La véritahle histoire est celle des passions, et son e-^ipression naturelle est l'éloquence. — Ce que nous avons gagné et ce que nous avons perdu. Ce que nous avons oublié et ce que nous pouvons apprendre.
Les modernes ont renouvelé l'histoire comme le reste; mais chacun a les dél'auls de ses qualités; et, puisque Tite Live reçoit des leçons de nos historiens, il leur en donne. Nous pourrions beaucoup lui ai)prendre; il )ieut beaucoup nous enseigner.
Nous avons de la science une idée plus cxacle que lui. — D'abord nous la voulons plus solide; instruits par les méthodes des sciences physiques, nous contrôlons mieux les faits. La critique, qui
par hasard s'est rencontrée auti'efois dans Polybo
et dans Tliinydide, est devenue un corps de règles et d'exemples universellement suivis, })atrimoine de tout historien. — Xousvoulons aussi que la science soit plus complète. L'histoire emhrasse maintenant plusieurs ordres de faits que jusqu'alors elle avait laissés hors de soi : les arts mécaniques, l'industrie, le commerce, méprisés par les anciens comme serviles, aujourd'hui réhabilités parce qu'ils sont exercés par des hommes libres ; les mœurs domestiques, oubliées autrefois pour les événements politiques, aujourd'hui étudiées parce que la famille intéresse l'homme autant que l'État; les religions, les sciences, les lettres, les arts, qui alors semblaient l'œuvre de quelques hommes, et qui aujourd'hui semblent l'œuvre de toute la nation. L'histoire agrandie a reru enfin dans son enceinte la nature humaine tout entière. — On voulut alors qu'elle devint plus philosophique, et, trouvant par le progrès des sciences physiques que les changements des corps arrivent selon des lois fixes, on soupçonna que des lois fixes gouvernent les changements de l'esprit. Deux mille ans ajoutés au souvenir, étendant la perspective, permirent d'entrevoir cet ordre ; et tant d'espèces d'histoire, ajoutées ù l'histoire politique, firent saisir les dépendances mutuelles des divers ordres de faits qui composent la vie humaine. Au lieu de suites d'événe-
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nients, on vil des classes de faits; on rangea ces classes en un système, on résuma le tout en des formules, et l'on juaea que l'histoire universelle ■ iloitexpliciuerctenchaînersousuncseule loi toutes les actions et tontes les pensées du genre humain. Cette conception est fort belle; mais ne réduisons pas l'histoire à n'être (ju'une science. — IMu- ^ieurs de nos historiens auraient dû apprendre de Tite Live (pi'il ne faut pas mêler les dissertations au récit, ni entourer un fait du cortège desdiscussions, des conjectures, des raisonnements qui l'établissent. C'est laisser sur l'édifice les échafaudages qui ont servi à le construire. Le récit hinguit dès que la suite des événements est interrompue par la comparaison des textes et la .•rilique des témoignages. Pour que l'œuvre soit \i vante comme la nature, il faut que, comme la ii.dure, elle ne comprenne que des événements et des actions. Le livre de Nicbuhr n'est que la maliére d'une histoire; et combien d'autres moins choquantes, où tel chaiùtre entier est une dissertation! A grand'peine trouveriez-vous une véril.d)le histoire des faits anciens qu'on atteint par conjecture, ou des faits récents qu'on interprèlo avec passion; le récit disparaît sous la controverse, et la cri li que ôtc la vie. — D'au Ire part, l'érudition ôte l'unité. Uù placer les dilVérenles espèces d'histoire qui com[ioscnt celle d'une nation"?
Comment les ordonner de manière à reproduire dans le récit le mouvement unique et continu dont elles sont les |jarlics? Comment recomposer le drame indivisible avec ces scènes cparses? Ce qu'on api)elle au dix-huitième siècle Thisloirc [jhilosophique est l'histoire démembrée. Dans Vllisloire cV Anglclevre de Hume, dans le Siècle de Louis XIV de Voltaire, on rencontre ici la politique, là- bas la religion, plus loin les arts, les lettres ou le commerce, chaque ordre de faits dans un lieu séparé, conime les divers orgnnes du corps dans un cabinet d'anatomie. — Sans trouver encore le plan véritable, Tite Live imite lî.ieux la distribution naturelle des faits. Il présente ensemble ceux (|ui sont arrivés ensemble; il veut qu'ils marchent de front dans l'histoire, puisqu'ils marchent de front dans le temps. Il ne revient pas trois ou quatre fois sur ses pas pour ramasser des séries d'événements laissés sur la route et faire une armée de ces corps dispersés; son récit est mieux ordonné, parce qu'il est moins érudit. Enfin on apprend de lui qu'il faut fondre la philosophie dans le récit; elle ne peut en être séparée, puisqu'elle en est l'àme; et on ne doit l'y apercevoir que par l'ordre qu'elle y met; celui qui à chaque instant s'arrête pour raisonner sur les effets et les causes n'est plus un artiste, mais un savant. N'oublions pas que l'histoire est sur-
COXCU'SioX, 3j7
loiit une narration, que Tilo Li\e a mieux indiqué la corruption insensible de Home en énuinérant chaque année les criniesdes généraux, qu'en donnant à part une sèche formule, et qu'en chan- ;^eant les théories en discours, il les a changées' en faits. Dans l'historien, il y a le criTupie t\\>i vérifie les faits, l'érudil qui les recueille, le i)liilosophe qui les explique; mais tous les personnages restent cachés derrière le poëte qui raconte. Ils lui soufflent toutes ses paroles et ne parlent pas. L'histoire ne garde les traces ni des controverses de la critique, ni des compilations de l'érudition, ni des abstractions de la philosophie. Abstractions, compilations, controverses, doivent se fondre en une œuvre d'art au souffle de l'imagination, comme dans le moule de ce sculpteur d'Italie, l'argent, le plomb, le cuivre, les vases précieux se fondirentpourformcrlastatue d'undieu. On a de nos jours ouvert des voies nouvelles dans l'art comme dans la science, et changé la manière d'écrire l'histoire, comme la manière de la composer Depuis cinquante ans, les poètes et les artistes ont compris que nul homme n'est une idée ou une passion en général, que chaque caractère est une empreinte personnelle et originale, et que, pour représenter un peuple ou un personnage, il faut dessiner ses traits distinctifs et personiiois. Cette maxime pratiquée a repeu-
plé aussitôt tout le champ du passé. Des figures nettes se sont levées en pleine lumière, en foule, avec une diversité infinie, là où de vagues ombres, toutes semblables entre elles, assoupissaient l'attention et confondaient les souvenirs. Le Grec, le Romain, l'Espagnol, l'Égyptien, le Numide, sont entrés dans l'histoire avec leur physionomie propre; et l'art, comme la science, s'est rapproché de la vérité.
Cette recherche des traits particuliers finit par changer l'histoire en une suite d'anecdotes. Tel écrivain, au lieu de peindre des hommes à grands traits, comme Tite Live, explique au long ses occupations d'enfance, le caractère de ses parents, l'aspect de sa chambre, la couleur de ses babils; à force de poursuivre les détails distinctifs, on tombe dans des biographies interminable-, et le récit d'une révolution est un roman de mœurs. Tel autre, pour expliquer la ruine d'un trône, va chercherune histoire de prison ou un paragraphe de théologie ; un geste, une parole, un simple accideiit nous semble l'abrégé d'un caractère, d'un siècle, d'un peuple. Une divination aventureuse et poétique invente des vérités qu'elle laisse sans preuves et entoure d'erreurs. — Comprenons, par l'exemple de Tite Live, que, sous le Romain, le Grec, le Barbare, il y a toujours l'homme, que les Houx coiiumins sont les vérités universelles,
que les vastes révolu lions ont i)our cause les passions générales, et que la misère et l'oppression les ont faites à Rome comme chez nous. La iaini, la douleur, les différences de religion et de race, le besoin de jouir et d'agir, sont partout les ressorts de l'histoire, comme la pesanteur et la chaleur sont partout les moteurs de la nature. Pour embrasser tout le vrai, il ftiut imiter Tite Live aussi bien que les modernes; ol. si l'on fait agir un personnage ou un peui)le, on doit montrer les inclinations générales sous les penchants personnels.
Les modernes donnent trop à la science et aux détails particuliers; Tite Live, à l'art et aux traits généraux. Mais, dans ce commerce d'enseignements, Tite Live, par son éloquence, fournit le principal. Car le propre de l'éloquence est de reproduire les passions humaines dans un styl e parfait.— Or, les passions, étant les causes des événements, sont la substance même de l'histoire. Nous l'oublions trop aujourd'hui: les questions de tinances, de lactique, de politique, d'administration, les détails du dogme, de la philosophie, des arts, de la science, tous les traits doivent entrer dans le tableau de la vie humaine, mais pour servir à la peinture des passions humaines, el le véritable objet de l'histoire est lûme. — Maintenant une peinture, do pas.sions, sans l'exprès-^
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;ion parfaite, est fausse on froide. Pour être liis- ,lorien, il faut donc être grand écrivain. Aujourd'hui sans doute l'on pense et l'on sent avec force, et nos histoires ont plus de science et de vie que les anciennes. Mais l'art décrire s'est corrompu. Nous respirons la contaj^Mon dans l'air 'en dépit de nous-mêmes; toute langue se gale <\ l'usage; la nôtre s'est chargée de métaphores, de termes abstraits, d'expressions toutes faites, que la réflexion, la philosophie, la poésie, le travail des littérateurs et des penseurs ont apportés. La plupart de nos auteurs écrivent comme au quatrième siècle, avec autant d'incorrection et de recherche que saint Augustin. Nous n'entendons plus ce que nous disons, et nous voulons dire plus que nous ne pensons. Nous songeons ù nous grandir, et nous ne songeons point à nous comprendre. Saint Augustin étudiait, pour se corriger, le style exact et naturel des anciens maîtres. Nous souffrons du même mal que lui, et nous devons employer le même remède. Nul plus que Tite Live n'est digne de nous l'onvir. De nos jours, l'histoire, accrue par la critique, l'érudition et la philosophie, a coulé plus large, plus réglée et plus profonde; mais, conduite par lui, elle était plus pure, et son cours plus rapide et plus droit.