Cavicr
sée renouvelée comme sur la terre bouleversée ; |puis l'esprit, comme la nature, a répété ses œujVreset n'a vécu qu'en s'imitant. Savait-on môme, à Rome, distinguer l'invention de la copie? On y égalait aux modèles grecs les tragédies dOvide et de Varius. J'oserais dire enfin que cette littérature si accomplie penchait vers l'afTcctalion. Déjà, du moins, Horace chcrchaitlcs alliances demots', et donnait à son style celte perfection excessive, qui est le signe d'une invention amoindrie. Combien d'autres, autour de lui, étaient de simples artisans de phrases! On sait l'histoire du puriste Marcellus Pomponius, qui, dans une cause, pour un solécisme, arrêta deux ou trois fois son adversaire, et l'empêcha de continuer ; Auguste prononce la remise; Marcellus remarque que, dans l'arrêt, il y a un mot de mauvais latin. — Pourquoi Horace altaque-t-il sans merci les anciens poètes de Rome, « qui, de son aveu, avaient le souffle tragique et osaient heureusement? » H allègue pour grief qu'ils ne sont pas assez polis, assez châtiés, assez habiles ; il a pour précepte d'effacer, de corriger, de limer sans cesse ; il enseigne par son exemple à rechercher les fines nuances de pensée, à cacher sous chaciue mol plusieurs intentions, à mettre en relief les ex-
l. Horace, Art poétique : « Dixeris egregie, notum, • etc.
pressions heureuses, A donner aux idées un air piquant par des tours nouveaux, à parer cliaque pln'ase de toutes les richesses de l'esprit et de l'art. Dans le style d'Ovide, quel désir de plaire ! quel soin et quelle facilité pour être joli ! que de jeux de mots, d'oppositions élég-antcs, de pointe^ presque ridicules ! Avouons que le goût commenci à se gâter par une trop grande connaissance des rossources littéraires ; c'est un malheur quand ciiacun, après quelques efforts, peut posséder un vocabulaire de belles expressions, de tours ingénieux, d'allusions mythologiques, de développements oratoires et de lieux communs. Cela dispense de l'invention vraie, qui est perpétuelle. La mémoire alors tient lieu de génie poétique. Quelques mouvements de passion vive, épars dans Properce; certains traits de sensibilité délicate et presque féminine qui percent dans Tibulle, voilà ce que le naturel produit encore ; le reste vient de l'art. Pour les récitations, il fallait des ouvrages d'apparat, pleins de mouvements surprenants, d'efforts de style; on y perdait le naturel, et les déclamations publiques, que Pollion venait d'instituer, poussaient encore plus avant dans le mal. On voit par les discours d'Ajax et d'Ulysse, dans Ovide, tout ce qu'elles avaient apporté déjà de faux et mauvais esprit; et les controverses dcSéncquele père le disent bien mieux encore ; sujets,
arguments, expressions, loiif <''lail de convcnlion, hors de l'usage commun et du bon sens; s'il y a au monde quelque chose de ridicule, ce sont les plaidoiries qu'on faisait sur les jumeaux languissants, les cadavres mangés et les sépulcres enchantés. Un jour Q. Ilatérius, plaidant la cause du père enlevé auprès du tombeau de ses trois cnfanls, se souvint qu'il avait perdu son (ils, et quitta un instant le ton alTecté et les phrases déclanialoires. Les assistants se regardèrent étonnés, ne comprenant plus; le naturel et la vérité étaient devenus des monstres. Dans cet air malsain, il est difficile, même à un contemporain de Virgile et d'Horace, lorsqu'il compose luimême des discours, de ne pas laisser un peu de rhétorique se glisser parfois à travers son éloquence. On en trouve bien dans Cicéron.
Mais Tite Live, contemporain de Cicéron, avait vécu parmi les guerres civiles, agité par les passions politiques, entouré d'une génération d'orateurs, la dernière qu'ail produite Rome, mais la plus parfaite, parce qu'elle reçut des Grecs l'art presque pur, et du choc des grands événements l'inspiration vraie. La paix était trop récente et ies âmes trop vivantes pour que l'élociuence eût pu s'ét?indre ou se corrompre, et l'art exquis des maîtres ne faisait que la régler et la soutenir. Cet art enseignait à l'orateur, sinon à s'émouvoir.
du moins a coniniuni(i'.icr son éniolion, sinon \ trouver les preuves, du moins à les développer-, il ne lui donnait pas de nouvelles forces, mais lui apprenait à se servir des siennes; il armait la passion et la raison par l'étude et l'exercice, et sa perfection continue cachait les inégalités du génie. Ce rare mélange d'inspiration et de science s'était rencontré dans Cicéron; il parut pour la dernière fois dans TiteLive.— Telle est la port que son siècle eut dans ses mérites et dans ses fautes ; une idée imparfaite de l'histoire, nul exemple suffisant de philosophie et de critique, une conception faible des caractères originaux et vrais, un style déjà trop savant; mais de nombreux matériaux préparés pour la science, de grandes traditions d'éloquence, l'éducation politique, un art consommé, la liberté d'être sincère; c'est dans ces circonstances bonnes et mauvaises que le jeta sa bonne et mauvaise fortune. .l'en ajoute une dernière, à laquelle il doit peut-être la grandeur calme de son style, l'aspect de Rome souveraine et paisible, telle que l'avait faite Auguste, celle que Virgile appelait « la plus belle chose de l'univers. » C'est qu'alors « Auguste, porté par un triple triomphe dans les murs de Rome, consacrait aux dieux italiens un vœu immortel, trois cents grands temples par toute la ville. Les rues frémissaient de la joie, des jeux, des applaudis-
scments de tout un peuple. Dans les temples, des chœurs de femmes; dans lous, des autels; devant les autels, des tauieaux immolés jonchaient la terre. Lui-môme, assis sur le seuil de marbre du brillant Phœbus, passe en revue les dons des peuples, et les attache aux colonnes sih perbes; les nations vaincues s'avancent en long ordre, aussi diverses d'armes et d'aspect que de langage : Nomades, Africains aux robes pendantes, Lélèges, Gares, les Gelons armés de llèches, les Morins les plus lointains des hommes, les Dahes indomptés. L'Euphrate coule docile, et l'Araxe frémit sous le pont qui Va vaincu *. » Dans cette ville immense à qui les nations bâtissaient des temples, parmi ce peuple de statues et tous ces monuments de victoire, un Romain pouvait voir se lever la grande image de la patrie, cl égaler par son éloquence la majesté du peuple romain.