Tile Live, I, 7H. — 2 Histoire de France
mal gré, les rend lous éloquents. Cela nous choque moins, au temps des guerres grecques et puniques, plus voisines des âges lettrés; à tort l)Ourlant : car cet art heureux ne s'accorde guère avec les rudes fragments d'Ennius et de Caton. Ce genre d'ignorance n'a qu'une excuse : c'est qu'alors il était universel. Et pourtant comment, dans un récit de sept cents années, ne pas s'apercevoir que les esprits et le langage changent? Il suflit d'avoir vécu dix ans pour découvrir une révolution dans le style et dans les sentiments. Tite Live a-t-il donc cru que l'histoire est une énumération de batailles et de décrets, et quil s'agit non de peindre les hommes, mais d'exposer les laits? Dans cette ignorance, que devient le sens critique? Comment décider si un événement est vraisemblable, quand on ne se représente l)as les mœurs et les idées qui l'ont causé? Comment comprendre les passions, quand l'imagination se figure toujours les mêmes physionomies, et qu'elle avance parmi cent copies du même portrait? J'ose dire que l'histoire reste immobile. Du premier au trente-deuxième livre , mêmes vertus, même sagesse, même frugalité, même constance; on a vu les conquêtes s'étendre et l'égalité s'établir; tout a changé, sauf l'homme, et dans le vrai rien ne change que par les changements de riionnne. Cette erreur pei'manente
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brise la pointe de la criH<iue. L'in.slninKMil émoussé ne fait plus (pie tâtonner grossièrement parmi les traits délicats de la vérité.
VI. Je crois que, s'il est trop peu clairvoyanl, c'est qu'il est trop peu érudit. Pour atteindre un ' parcelle de la vérité, il faut l'embrasser toute; chaque fait s'éclaire de la lumière des autres, et le grand jour les met dans leur vrai jour. C'était peu de connaître les batailles, les traités, les séditions, et ce que rapportaient les annalistes. Il fallait, par les rituels et les traditions rustiques, retrouver l'ancienne religion sous la mythologie nouvelle qui l'avait ornée et déformée, et séparer les dieux italiens, pures abstractions, immobiles, mystérieux, adorés par intérêt et par crainte , des brillantes divinités de la Grèce, images embellies de l'homme, vivantes comme lui. Il eût dû observer, dans les Douze Tables et dans le droit Papirien, l'institution de la famille antique transformée depuis parla morale stoïque et par les interprétations des préteurs. On voudrait qu'il eût connu la vie des laboureurs romains, ce combat contre le sol, contre le Tibre, contre la famine, celle épargne et celte avarice. Mais ces faits le touchent si peu qu'il cite la loi des Douze Tables sans paraître la comprendre ou en remarquer l'imporlance. Il n'esl [iai)i)é
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que des événements rapportés par les annalistes; il s'intéresse bien plus à l'histoire de Virginie (pi'ù la législation nouvelle. Autant il recherche ardemment les morceaux d'éloquence, autant il fuit soigneusement les dissertations d'érudit; la passion s'émeut d'abord en lui, jamais la curiosité. Il ne s'inquiète ni de la constitution, ni de la religion, ni des usages domestiques, ni de tout ce qui fonde le caractère et règle la vie d'un peuple. Les événements, l'action , surtout l'action dramatique, voilà ce qui lui plaît et ce qu'il développe; et si, après le vingtième livre, nous comprenons par son récit les institutions de Rome et de l'Italie, son intention n'y est pour rien; les faits parlent à sa place; il dit tout, parce qu'il transcrit tout. Il eût fallu savoir davantage pour bien voir.
Reconnaissons dans la critique de Titc Live les défauts, comme tout à l'heure les mérites : nul emploi des documents originaux ; dans les premiers siècles les récits contemporains négligés ; une partialité involontaire pour Rome et les patriciens; sur les annalistes consultés, presque aucune recherche ; les événements saillants mieux compris que les changements lents et vastes; nulle idée de la barbarie antique, nulle étude, sinon par accident, de ce qui n'est pas une bataille, un décret du sénat, une querelle
(lu Forum. L'orateur lettré et citoyen t^vite les recherches éruditcs, n'étudie que ce qui peut être une matière déloquence, orne tout de son beau style, et devant la postérité loue sa patrie et sa classe. Les mérites de Tite Live ont les mômes causes que ses défauts.
CIIAriTRE III.
§ l. Beaufort.
. Un érudit fiançais du dix-liuiiième siècle. — Son discours contre les documents de l'histoire romaine. — Contre les événements de l'histoire romaine. — II. Critique de la critique. — Autorité des grandes Annales. — Documents officiels. — Autorité des premiers historiens. — En histoire le probable est le vrai.
I. Pendant que Tite Live s'avance en trioinpluil(>ur à travers les mythes et les victoires romaines, deux groftiers le suivent, chagrins et douleurs, comptent les morts, contrôlent ses rapports, lui demandent ses preuves. A partir du vingtième livre, ils l'approuvent ; mais, c^uant aux premiers, l'un déclare qu'il n'en faut rien croire, l'autre refait le récit. Certes, le scandale fut aussi grand que le jour où, pour la première fois% un trihun, Génucius ou Considius, mit la main sur le consul qui descendait de son char, et le cita devant le peuple pour justiher sa campagne. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient