BIOGRAPHIE DE TITE LIVE
Sa patrie. — Sa famille. — L'enfant. — L'iiommc fait. — L'ami d'Auguste. — Le républicain. — Le philosophe. — L'historien. — Que tout concourait à le faire orateur.
Une claie dans Eusèbe, quehfues détails épais dans Sénèqne el Quinlilien, deux mots jetés par hasard dans les Décades, voilà ce qui nous reste sur la vie de Tiie Live. Lliislorien de Rome n'a \ias d'hisloire. Encore, ces rares débris n'ont suri âgé dans le nauCrage des lettres anciennes qup [)ar un accident littéraire, lors([u'un commentaire ou une citation les ont rencontrés [lour les soidenir. Ils guident aujourd'hui nos conjectures ; mais, à tiavers tant de siècles et sur de si
faibles inrlires, les yeux les j)lus attentifs ont
peine h découvrir eu que le lemps a englouti.
Cependant il semble que ces faits si secs et si vides d'intérêt reprennent quelque vie et quelque sens, lorsqu'on connaît par les Décades le caractère et le genre d'esprit de ïile Live. On verra plus tard, je crois, que ses défauts et ses mérites viennent d'une qualité dominante, l'éloquence; (pf il a de l'orateur le don et le goût des développements, la suite et la clarté des idées, le talent d'expliquer, de prouver et de conclure, l'art d'éprouver et de remuer toutes les passions, de ne penser et de ne sentir qu'au profit de sa cause, de revêtir ses raisons du plus ample et du plus noble style, en homme qui tous les jours parle au peuple assemblé des grands intérêts de l'État ; qu'enfin la droiture, la bonne foi, la sincérité, l'amour de la patrie, toutes les vertus sans lesquelles un orateur n'est qu'un avocat, nourrissent sa pensée et soutiennent son accent. Il convient de chercher si les circonstances, aussi bien que la nature, ont aidé à faire de lui un honnête homme et un homme éloquent.
11 naquit à Padoue, chef-lieu de la Vénélie : Kiebuhr trouvait dans son style le riche coloris des peintres vénitiens. Du moins sa patrie laissa une em])reinte dans son àme. Pollion laccusail de palavinltc, et il a grand soin de commencer
son histoire en nommant Anlénor Ibnduleur de Padoue. Au dixième livre \ oujjliant la règle qu'il s'est faite d'éviter les digressions, il rappelle avec iine complaisance de citoyen la victoire que remportèrent les Padouans sur le pirate lacédémonien Cléonyme. « Les éperons des navires, dit-il, et les dépouilles enlevées aux Lacédémoniens, restèrent longtemps dans un ancien temple de Junon, où ils ont été vus par plusieurs personnes qui vivent encore. On célèbre tous les ans l'anniversaire de ce combat par une joute solennelle de navires sur le fleuve qui traverse la ville. » Il est donc Padouan de cœur comme d'origine. Aussi remarquc-t-on avec intérêt que les mœurs de ses concitoyens passaient pour honnêtes ; dans cette vaste corruption romaine, les villes provinciales gardaient mieux les anciennes maximes de l'esprit italique^ Au reste, Padoue était un grand municipe, « le plus important des provinces occidentales, » ayant vingt mille combattants, cinq cents chevaliers, une curie, des duumvirs, les droits civils, les institutions religieuses de Rome* ; images de la ville maîtresse, les municipes inspiraient comme elle le goût et le besoin de l'élo-' (juence; et plus d'une fois la petite Rome envoyait à la grande des orateurs. C'est un grand point
1. Tilc Live, X, 2. —2. Duray (d'après Strabon), Thèse sur iV;a( de Vcmiiirc romain, page lOo. — 3. Gaius, I. 9ô.
de trouver Tilc Live dès sa naissance au milieu des débals polilitiucs. Les premières impressions lonl souvent les inclinations dernières ; dans l'enl'ant on découvre riiomine,el l'on est toujours ce que l'on a d'abord été. Nourri aux champs, Virgile aima l'âme immense de la nature vivante, el ses vers ont la molle langueur et la suavité enivrante (|u'()n respire avec l'air abondant et parl'iinié des bois. Né à la ville, élevé parmi les hommes el les alï'aires, occupé à se représenter les passions et les intérêts, non les couleurs cl les formes, Tite Live s'est trouve orateur, et non poêle; il a connu l'homme plutôt ((uc la nature; il a raconté les actions sans décrire les pays; s'il eût vécu à la campagne, il eût senti peut-être que le sol et le climat contribuent à former les caractères, et que l'histoire doit renfermer aussi bien la peinture des contrées que la narration des évcnemcnls.
Selon plusieurs inscripiiuns', sa famille élail noble. Les patriciens des nuinicipes exerçaient les charges, dominaient dans la curie, allaient voter à Rome. Ainsi Tite Live recul de sa lamillo lonmie de sa jialrie l'éducalion i olilique etoioloire. 11 est probable qu'il dut à sa race les sentiments aristocratiques qui percent dans ses An-