Tomasini, page
nalcs. Il eut pour parent G. Cornélius', « homme verse dans la science dos au£,^ures, qui prenait les auspices au moment de la bataille de Phars'de. il raconte que cet augure reconnut le moment de la bataille, et qu'un peu après, dans un. transport prophétique, il s'élança en criant : « ïu triomphes. César. » Sans doute Tite Live fut élevé comme les anciens patriciens dans le respect des augures : de là peut-être ce sentiment religieux qui, en dépit de la philosophie et des railleries des contemjjorains, se soutient dans toute son histoire; de là aussi la gravité solennelle avec laquelle il rapi)orte les fables saintes et reconnaît la volonté des dieux dans les affaires romaines ; de là ce récit minutieux des expiations et des prodiges^ : « En racontant les choses anciennes, mon àmc, je ne sais comment, devient antique, et quand je vois des hommes si sages traiter ces événements en affaires d'État, j'ai scrupule de les trouver indignes de mes annales. » S'il prend aussi aisément les sentiments antiques, c'est qu'il les a reçus dès l'enfance; le parent d'un il ligure, le descendant d'une race noble, a gardé jusqu'au bout l'esprit patricien et religieux.
Il naquit en 58, année où César obtint le gouverriCmcut des Gaules. Pendant dix ans les affai-
1. Tite Live, éd. Nisai-il, t. II, p. 901 : citations de Plutarquo. -2. Tite Live, XLIII, 13,
rcs de Rome so firent plus dans la Cisalpine qu'A Rome mCme. L'hiver la moitié du sénat accourait autour de César, qui achetait les consciences et ])réparait l'empire. Tilc Live avait quatorze ans, quand César fut tué et que les Philippiques de Cicéron coururent par toute Tltalie. 11 vit, presque aux portes de Padoue, Antoine vaincu à Modènc et le triumvirat conclu sur le Réno. 11 vécut parmi les révolutions et les proscriptions, témoin des derniers combats de la liberté et des derniers coups de l'éloquence. De tels spectacles pouvaient préparer un républicain : l'homme ijui s'éveille au.v sentiments et aux idées s'attache volontiers aux causes justes et perdues. Ils pouvaient préparer un orateur : les passions politiques, source de l'éloquence, sont toutes-puissantes, quand elles saisissent une âme nouvelle. D'ailleurs, l'éducation romaine fournissait aux passions oratoires l'art de la parole. Les discours de Tito Live montrent que, selon l'usage du temps, il a passé plusieurs années chez un rhéteur. Là, on plaidait véritablement, souvent en présence d'une assemblée, sur des lois et des questions judiciaires, a /ec les gestes et l'accent, avec des larmes même et, tout l'artifice de la comédie oratoire'. Déj;\ ]iourtanl les j)laidoiries des écoles dilléraient fort
1; Scnèque, Qiiinlilicn.
de celles (lu Forum. Trop savantes, chargées d'antithèses, noyées de lieux communs, elles gâtaient le goût des élèves, et nous retrouverons plus tard dans Tite Live quelques traces mal effacées des anciennes déclamations.
Il est probable qu'il vint à Rome au temps de la victoire d'Actium^ Du moins il y était quand peu de temps après il écrivit son histoire, ne pouvant trouver que là les documents dont il avait besoin. Auguste, qui par goût et par politique recherchait les hommes de lettres, fut son ami; un jour il lui apporta l'inscription de la cuirasse de lin, mise par Corn. Cossus dans le temple de Jupiter Férétrien. Tite Live conseilla au jeune Claude, petit-tils d'Auguste, d'écrire riiistoire, et vécut assez familièrement dans la maison du prince. A la vérité, si les Suppléments sont exacts, il a blâmé le sénat d'avoir mal paye les services d'Octave; et il a excusé le meurtre de Cicéron en disant qu'il fut traité comme il eut traité ses ennemis. Néanmoins il demeura indépendant et sincère. Tandis qu'Horace et Yirgile mettaient partout le prince au rang de dieux, il le nomma à peine dans son histoire, une fois pour marquer une date, une uutre fois pour prouver un fait. 11 loua brutus et Cassius^ et osa
1. Tite Live, I, 19. Cf. Vossius -2. Tacite, Annales, IV, 34.
8 IXTROnUCTIOX.
(lire (lu iri'aiiil Crsar ([u'on no savait s'il avait vie ])liis iuiisi!)l(' (urulilc i\ sa pairie' ; Auguste l'appelait le Punipc-ien : si son histoire n'est pas 1 1 satire du nouvel empire, elle est l'ijlo.ge de l'ak"! cicnne rôiniljliijue, du gouvernement libre et des mœurs lionnèles. Il se complaît au rcicit des nobles actions et à la peinture des grandes âmes, en homme qui ne serait pas indigne de les imiter. 11 jette c|uek{ues mots en passant et tristement contre la corruption présente, « contre cette folie des jeux aux(iuels les plus opulents royaumes suHiraient à peine, contre la fureur de périr par le luxe et la débauche et de tout perdre avec soi'^; » mais il ne déclame pas comme Sallustc, (jui veut paraître homme de bien faute de l'être, 11 se détourne volontiers de ce spectacle, et habile de souvenir parmi les grands hommes auxquels il ressemble. Autant qu'on peut le conjecturer, il vécut selon ses maximes; dans un temps où la famille paraissait une charge, et où il fallait di^s lois contre les célibataires, il se maria (hnix fois, eteut deux fds et quatre filles'; son livre est diin citoyen, et il passa sa vie au travail.
Cette vertu fut ornée et affermie, comme ccllô de tous les grands honnnes du temps, i);;r la philosophie. Selon SéniMpu^, il composa pli:-
1. Scnèque, Quesiioiis naturelles, V, 18. — 2. Tilc Livc, VI, '2, et p.cfdcc. — 3. Tomasini, paj^'e 21.
sieurs dialogues sur la philosopiiic cl l'hisloiro, et plusieurs traités de philosophie pure, qui, après ceux de Polliou et de Cicérou, passaient pour les plus éloquents de la langue latine'. Ainsi, comme Cicéron, il fut partout orateur. Je no trouve plus sur sa vie que deux détails; tous deux encore indiquent le goût de l'éloquence. Selon Quintilien, il conseillait à son fils de lire avant toul Cicéron et Dénioslhène, puis les autres, d'autant plus qu'ils sont plus semblables àDémoslhène et à Cicéron. Sa fille épousa le rhéteur Magius. Rien d'étonnant qu'il ait tant aimé un art tout romain, le seul où Rome soit vraiment originale, parce qu'il est une arme politique et un inslrumcnt d'action; Polliou, son conlemporain, se vantail d'avoir déclamé avec une présence d'esprit parfaite, quatre jours après la mort de son fils; tant les Romains s'attachaient à l'omlire de l'éloquence morte:
Simulataque magnis Pergama, et arentcm Xantlii cognomine rivum.
Il en fut ainsi de Tive Live. Un mot de lui, conservé par Pline l'ancien^, jette une grande lumière sur sa vie : « J'ai déjà acquis assez de gloire, disail-il dans un livre de son histoire, et je pourrais m'arréler, si mon àme inquièle ne se