‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 70 sur 105 · Tite Live, II · texte numérisé non relu

Tite Live, II

LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 197 étendu mort sur la place : « Il a été tué avec justice, dit le dictateur; on ne devait pas traiter en, citoyen un homme qui, né dans un peuple libre, ', au sein du droit et des lois, avait conçu l'espoir de régner, sachant que cette ville en avait chassé' les rois ; que la même année les neveux du roi, lils du consul libérateur de la patrie, dénoncés pour avoir comi)loté de rétablir les rois, avaient été frappés de la hache par leur père; que le consul Tarquin Collatin, en haine de son nom, avait été forcé d'abdiquer sa magistrature et de s'exiler; que Sp. Cassius, quelques années après, ayant aspiré à la tyrannie, avait été mis à mort; que dernièrement les décemvirs, pour leurs violences tyranniqucs, avaient été punis par la perte de leurs biens, par l'exil, par la mort. Qu'un Spurius Mélius, qui pouvait désirer plutôt qu'espérer le tribunal, qu'un riche marchand de blé eût fait le projet d'acheter pour deux livres de farine la liberté de ses concitoyens, et de gagner à la servitude par l'appât d'un morceau de pain un peuple vainqueur de tous ses voisins ; que la cité supportât pour roi celui qu'elle n'eût pas enduré pour sénateur; qu'elle vît dans ses mains les insignes et le commandement de Romulus son fondateur, fds des dieux, reçu parmi les dieux : cela était moins un crime qu'un prodige. Ce n'était pas assez de l'expier par le sang du

coupable, si l'on ne mluisait encore en poussière les toits et les murs où un iiomme avait pu concevoir celle folie, si ces biens souillés, prix et payement du Irône, n'élaient confisqués * ! » Toutes ces raisons sont tirées de la dignilé du peuple romain, issu des dieux, triomphateur, maître prédestiné du monde. Cette hauteur d'estime où il est de lui-même est sa passion dominante^; il lue un tyran, parce c|u'il veut èlre tyran lui-même, non par culte du juste, mais par amour de l'empire. Ce besoin de commander est si naturel en lui qu'il lui semble de droit divin ; c'est une profanation que l'avertir d'être équitable; et, quand les Latins, qui depuis deux cents ans forment la moitié de son armée et font la moitié de ses conquêtes, réclament l'égalité de droits qu'ils méritent, il s'en indigne comme d'un

1 . Tite Live, IV, 15. — 2. Corneille connaît les Romains aus^si bien que Tite Live; la poésie commente ici l'histoire :

Songez toutes les deux que vous êtes Romaines

Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor.

Un si glorieux litre est un digne trésor.

Un jour, un jour viendra que par toute la terre

Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,

Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,

Ce grand nom deviendra l'ambition des rois.

Corneille sent ici, comme Tite Live, que la vertu ne se soutient pas toute seule, qu'il lui faut une passion pour appui, que l'orgueil fonde l'iiéroïsmo. Le Romain aime sa patrie, mais parce qu'elle satisfait le plus grand de ses désirs en l'établissant '•ci sur le reste des hommes. Ici comme en beaucoup de cas, le uivoucmcnt est une manière d'être égoïste.

sacrilège. Le consul dit ouvertement « que, si les Pères conscrits étaient assez insensés pour recevoir la loi d'un homme de Sétia, il viendrait dans le sénat avec une épée, et que, tout Latin qu'il verrait dans la curie, il le tuerait de sa main. Puisse tournant vers la statue de Jupiter: «Écoule « ces crimes, Jupiter! écoutez-les, Droit et Justice! « Des consuls étrangers, un sénat étranger, Jupi- « 1er, dans son temple inauguré, loi-mème captif « et opprimé, voilà ce que tu verrais * ! » Celte insolence sublime prouve que ces hommes ont des âmes de rois. Il faut voir comment, après la guerre d'Annibal, le sénat et les généraux gourmandent ou louent les peuples et les princes, d'un style bref, en maîtres qui épargnent leurs l»aroles, et suppriment les ménagements et les délicatesses, sachant qu'ils ont la force et qu'on est trop heureux de leur obéir. Un gouvernement comme un homme a son style. On sent dans les proclamations de Démoslhène'^ la généreuse indignation et la douleur éloquente d'un peuple artiste et philosophe, qui en appelle aux dieux et aux hommes contre la force brutale, et s'enveloppe de sa gloire avant de tomber. Les décrets du sénat sont les sentences d'un juge qui accable le cœur par sa dureté impérieuse avant d'abattre

1. Tite Live, VIII, 4. — 2. Parex<;mple, le ilécrcl qui précède la bataille de Chnron'''».

l'cnnomi sous ses armées. Quand Cotys le prie de fixer la ranron de son lils, et s'excuse d'avoir aidé Persée, en disant qu'il y était contraint : « Le peuple romain, lui répondit-on*, se souvient de l'amitié qu'il y eut entre lui et Cotys, les ancêtres de Cotys, et la nation des Thraces. Le? otages donnés à Persée sont un grief, non une excuse. Persée tranquille n'était point à craindre aux Thraces, bien moins encore Persée occupé par la guerre romaine. Au reste, quoique Cotys ait préféré la faveur de Persée à l'amitié du peuple romain, le sénat considérera moins ce (ju'il mérite que ce qui est digne de Rome. Il lui renverra son fils et ses otages. Les bienfaits du peuple romain sont gratuits. Il aime mieux en laisser le prix dans l'àme de ceux qui les reçoivent que se les faire payer comptant. « Quand Popilius, traçant un cercle avec sa baguette autour du roi de Syrie, lui ordonnait de répondre avant d'en sortir, il ne faisait rien d'extraordinaire. Tout Romain traitait les étrangers en sujets.

De cet orgueil public et privé, né avec Rome, nourri par une succession de victoires et par l'habitude de la domination, naissait un genre particulier de courage. Les Romains ne combat-

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