‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 72 sur 105 · Polybe · texte numérisé non relu

Polybe

(|Mi s'est passé. Pendant presque toute la nuit, P. Scmpronius Tuditanus n'a cessé de leur conseiller et de les presser de marcher avec lui. tandis qu'il n'y avait que peu d'ennemis autour du camp, que tout était dans le repos et le silence, et que la nuit couvrait l'entreprise. Avant la lumière, on pouvait parvenir en lieu sûr, dans les villes alliées. Du temps de nos pères, Publius Décius, tribun des soldais dans le Samnium, du temps de notre jeunesse dans la première guerre punique, G. Flamma avec trois cents volontaires les menant prendre une hauteur située au milieu des ennemis, leur dit : « Mourons, soldats, et « par notre mort, délivrons d'un siège les lé- « gions entourées. » Si P. Sempronius vous eut dit cela, et que personne ne se fût présenté pour être le compagnon d'un si grand courage, il ne vous eût regardés ni comme des hommes, ni comme des Romains. Il vous montre un chemin qui conduit non-seulement à la gloire, mais au salut. Il vous ramène dans votre patrie, vers vos parents, vos femmes et vos enfants. Pour vous sauver vous-mêmes, le cœur vous manque! Que feriez-vous s'il vous fallait mourir pour la patrie? Cinquante mille citoyens et alliés tués ce jour-là même gisent autour de vous. Si tant d'exciiiplos de courage ne vous touchent pas, jamais rien pe vous touchera; si un tel carnage ne vous donne

pas le mépris do la vie, jamais rien no vous le donnera. Regrettez votre patrie, oui, mais libres et sauvés, ou plutôt regrettez-la quand elle est encore votre patrie, quand vous êtes ses citoyens. Vous la regrettez trop tard aujourd'hui, frappés de mort civile, exclus des droits de citoyens, esclaves des Carthaginois. Remonterez-vous à prix d'argent au rang d'où vous êtes tombés par lâcheté et par bassesse? Vous n'avez pas écouté Sempronius votre concitoyen, qui vous ordonnait de prendre les armes et de le suivre. Un peu après, vous avez écouté Annibal qui vous ordonnait d'abandonner votre camp et de livrer vos armes. Et j'accuse ces gens de lâcheté quand je pourrais les accuser de crime 1 Quejo vous rachète ! vous qui, lorsqu'il faut sortir du camp, hésitez et restez; vous qui, lorsqu'il faut rester et défendre le camp par les armes, livrez et le camp et vous-mêmes et vos armes à l'ennemi? Mon avis. Pères conscrits, est que nous ne devons pasplus racheter ces hommes que livrer à Annibal ceux qui sont sortis du camp à travers l'ennemi, et à force de bravoure se sont conservés à leur patrie^»Ce courage intraitable est plus qu'une

1. Tite Live, XXII, CO. Comparez cet accent à celui de Corneille :

Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme.

passion, c'est une vertu, Los Romains combattent par honneur et devoir, incapables de fléchir, parce qu'un cœurd'honuiie se révolte à la moin- (h'e approche ou apparence de pardon, parceque l'humiliation est pire que la ruine, parce qu'il vaut mieux perdre tout que céder rien*. C'est pour cela que Rome augmente ses prétentions avec ses revers, qu'elle ne consent à traiter que pour faire grâce, qu'elle ne soulTre autour d'elle que des protégés, des suppliants et des sujets, et « porte son empire aussi loin que la terre, son courage aussi haut que le ciel «.

L'orgueil donne le calme. L'homme qui veut être digne reste grave, et le Romain accomplit sans émotion ni enthousiasme les plus grands événements. L'orgueil divinise la patrie, parce qu'elle donne au citoyen la gloire et l'empire, sans lesquels il ne peut vivre. L'orgueil sacrifie la famille, parce qu'il appelle faiblesse les affections qui la fondent. On voit dans les harangues de Tite Live combien à Rome le dévouement est simple, tranquille et réfléchi. Q.Fabius présidait

Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor, s'il n'évite mes yeux.

Je sais trop comme agit la vertu véritable; C'est sans en triompher que le nombre l'accable, Et sa mile vigueur, toujours en même point, Succombe sous la force, et ne lui cède point.

l. Tite Live, XLII, 6'2.

LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 205 les comices; la première cenlurie nomme consul son neveu Otacilius. Il arrèlo le vole et dit froidement : « Nous t'avons éprouvé, Otacilius, dans de moindres charges, et certes tu n'as rien fait pour que nous ayons confiance en toi dans de plus grands emplois. Nous avions écjuipé pour trois raisons la flotte que tu as commandée celle année, pour que la côte d'Afrique fût dévastée, pour que les rivages de l'Italie fussent en sûreté, surtout pour que de Carlhage on ne fît point passer à Annibal des renforts, des vivres et de l'argent. Créez consul Otacilius s'il a rendu à l'Etal, je ne dis pas tous ces services, mais un seul.... Il n'importe à personne plus qu'à loi, Olacilius, qu'on ne mclte pas sur tes épaules un fardeau sous lequel tu succomberais. Héraut, rappelle au suffrage la centurie des jeunes gens de l'Anio. » — Comme Olacilius s'écriait avec emporlcmeiil que Fabius voulait se continuer dans le consulat, et se déchaînait contre lui, le consul ordonne aux licteurs de s'approcher, et avertit Olacilius (jue, n'étant pas entré dans la ville, il fait encore porter devant lui ses haches avec ses faisceaux ^» Fabius est si sûv de son désintéressement qu'il ne craint pas de paraître ambitieux et tyranni- (pie, et le peuple, qui en juge comme lui, sur-lc-

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