‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 74 sur 105 · TilcLivO; VIII · texte numérisé non relu

TilcLivO; VIII

iiienl, (iiii finil comme un coup de hache, est terrible parce qu'il csl subit. Jugeons par là à (jucl excès étaient tendues les volontés romaines. Dans Tàme du magistrat il y avait comme un tribunal permanent d'où, à chaque instant, pouvait tomber la sentence toujours prête, ils n'avaient pas besoin de s'élever au-dessus d'euxmêmes pour atteindre le dévouement; ils s'y trouvaient tout portés. Ainsi les sauvages d'Amérique offraient tranquillement leurs membres aux tortures, et, par éducation, partempérament, par habitude, par nature, se jouaient de ce qu'osait à peine l'exaltation des martyrs. L'aruspice ayant déclaré que l'armée victorieuse doit perdre son général, Manlius et son collègue, sans s'émouvoir, convoquent la veille leurs officiers, et conviennent que là où l'on verra l'armée plier, l'un des deux se dévouera.

Par fierté de citoyen, TileLivemet en relief les belles parties de ce caractère ; par exactitude d'orateur, il en découvre les traits expressifs : car il est obligé d'approprier ses raisons à son auditoire, et de toucher les passions romaines par des arguments romains. Considérez dans le discours de Camille cette religion qui n'est qu'un culte, si minutieuse, si soigneuse des formes consacrées, si attachée aux rites extérieurs, dont on observe, non l'esprit, mais la lettre, qui seule em-

pôclîc le peuple d'émigrer à Yéies, parce que, toute politique et locale, elle attache au sol le gouvernement et le citoyen. « Nous avons une ville ibndée suivant les auspices et les augures. Nulendroit encUcquinesoitplein des dieux etdc leurcullc. Nos sacrifices solennels ont non-sculementdesjours, maisdes lieuxfixés. Abandonnerczvous, Romains, tous ces dieux privés et publics? Que votre action ressemble peu à celle de ce noble jeune homme, G. Fabius, que les ennemis virent avec une admiration égale à la vôtre, lorsque, parmi les javelots gaulois, descendu de la citadelle, il accomplit sur le Quirinul le sacrilicc solennel delamaison Tabla! Voulez-vous que les rites de famille ne soient pas interrompus même pendant la guerre, et que les rites publics et les dieux romains soient abandonnés même dans la paix? Quoiqu'un dira peut-être qu'on les accomplira à Véies, ou que, de Yéies, on enverra ici uds prêtres pour les accomplir; ni l'un ni l'aulro ne |;eul se faire sans violer ks usages sacrés. Et, pour lie pas éiiumérei' par espèces toutes nos cérémonies cl tous nos dieux, dans le ban(iuet de Jupilcr peut-on placer le pulvinar ailleurs qu'au Capilole? Que dirai-je des feux éternels de Vesta, et de celte slalue, gage de domination, gardée dans son lcmi)lc ? Que dirai-je de vos boucliers. Mars Gradivus, et toi, Quirinus, notre père? Voulez-

VOUS al)an(lonner en un lieu profane ces choses saintes conlemporainesde la ville, quelques-unes plus anciennes que la ville même' Et voyez quelle (Uiïéi'cnce entre nous et nos ancêtres : ils nous ont transmis plusieurs sacrifices que nous devons faire sur le mont Albain et à Lavinium. Lorsqu'il est contre la religion de transporter d'une ville ennemie à Rome des cérémonies, les transporterons-nous sans profanation à Véies, dans une ville d'ennemis ? Je parle du culte et des temples : que dirai-je donc des prêtres? Ne songez-vous pas quel sacrilège on commettrait? Les Vestales ne peuvent avoir qu'une seule demeure, celle d'où rien ne les fit jamais sortir que la prise de la ville. Le flamine de Jupiter ne peut rester une nuit hors de Rome sans faire un crime. Ces prêtres romains, les ferez-vous Véiens, et tes Vestales t'abandonneront elles, ô Vesta? Et le flamine habitant à l'étranger commettra-t-il chaque nuit une impiété que la république expiera avec lui? Que dirai-je de tant de choses que nous accomplissons avec des auspices, toutes presque dans le pomœrium? A quel oubli, à quel abandon les livrons-nous? Les comices par curies d'où dépendent toutes les affaires de la guerre, les comices par centuries dans lesquels vous créez les consuls et les tribuns militaires, où peuvent-ils se tenir avec des auspices, sinon dans l'endroit

accoulumé?... Ici est le Capilole, où, lorsqu'on > trouva jadis une tôle humaine, les aruspices répondirent que dans ce lieu serait la tête du monde cl le siège de l'empire; ici, lorsque sous la conduite des augures on ôtait les autels du Capilole, la Jeunesse et le dieu Terme, à la grande joie de nos pères, ne souffrirent pas qu'on les déplaçai. Ici sont les feux de Vcsta, les boucliers tombés du ciel, cl, si vous y restez, des dieux tous propices'! » On voit que l'amour de la pairie esl religieux à Rome, aulantque politique; les dieux sont habitants du sol et Romains ; quelle doit être la force de ce sentiment en qui les autres se réunissent! De notre temps, ils sont séparés. La ville qu'on habite, la religion qu'on suit, l'Élat où l'on est compris, forment trois mondes toujours distincts, parfois ennemis. Chez les anciens il n'y en avait qu'un, la cité. Elle était la ville ; on lui sacrifiait la famille; elle se confondait avec la religion ; le cœur et la pensée de l'homme étaient tout à la patrie, et, de quelque côté qu'on regardât son ùmc, on ne voyait en lui que le citoyen.

Le portrait que peignent ces discours a-l-il tous ses traits et sa couleur vraie? Je ne le pense pas. Il est bon de dire que Cincinnatus labourait la terre. Mais un mot jeté en passant ne montre

l. Tile Livc, V, 52.-2. Criton, discours de i>ocraK.

pas les Romains à la charrue. On les imagine mal, tant qu'on ne touche pas les détails crus de leur vie domestique. L'esprit aperçoit i)liilùt des idées que des figures; on attend une main qui marque et arrête ces contours vagues et flottants. On cherche dans Juvénal, dans Plutarque, dans Caton , des faits plus sensibles, des traits plus originaux, des couleurs plus vives. Ceux-ci peignent, quand ils représentent leurs ancêtres labourant nus sous le soleil brûlant, « défrichant les cailloux et les rochers du Sabinum, buvant au bout du chainp un peu de vinaigre et d'eau, trois maîtres dans la chaumière, un seul esclave,» le soir tous mangeant des légumes à la môme table. C'est peu de dire qu'ils furent pauvres et sobres; ces termes généraux, utiles dans une dissertation, ne servent de rien dans une peinture. Il faut parler, non à la raison, mais à l'imagination. On ne la remue que par des faits tout grossiers et rusticjues, en la promenant dans les granges, dans les étables, parmi les boyaux et l'attirail de la ferme. Tite Live, qui rapporte vingt fois qu'on fit un grand butin, frappe moins qu'Aulu-Gelle qui donne une idée de ce butin : une pique, le fût d'une lance de bois, des navets, des fourrages, une outre, un sac, un flambeau, voilà ce que le soldat peut gardei', et il jure aux tribuns militaires que, dans le camp

romain et à dix milles à la ronde, il ne volera pas au delà d'une pièce d'argent par jour. Des expressions nobles et des périodes élocpienles ne figurent pas aux yeux ces paysans qui pillent des paysans. Conduisez les patriciens à leur maison de campagne ; découvrez l'homme sous le héros, le maître âpre et économe sous le grand homme Dites-nous * avec Caton que Manius et Marcus Manlius ont trouvé le moyen de gratter la lie des tonneaux, que les sénateurs se transmettent des recettes pour guérir les bœufs malades, pour blanchir le sel , pour empêcher les insectes de ronger les vêtements. Nous comprendrons alors qu'ils labourent, non par philosophie et pour montrer leur grand cœur, mais par intérêt, « et pour faire une bonne maison ; » vrais campagnards qui pour louer un honnête homme l'appellent un bon laboureur, un bon colon ; si excellents ménagers que Métellus, dans un éloge funèbre, mettait parmi les dix vertus de son père l'art de gagner beaucoup d'argents Apprenons de Caton comment ils savent compter et proliter. Ce dialogue du fermier et du maître vaut bien le récit d'une bataille : « Que le père de famille, dès qu'il est arrivé à sa ferme, sitôt qu'il a salué le lare familier, fasse le tour de sa terre

1. Caton, de l'Ayriculture, lû2. — 2. Cicéron. Il est vrai qu'il ajoute : " par de bons moyens. »

LES CARACTÈRES DANS TlTE LIVE. 213

le jour même, s'il se peut, sinon le lendemain. Quand il a connu comment la terre est cultivée, quels ouvrages sont achevés et inachevés, que le lendemain il appelle le fermier, lui demande ce qu'on a fait d'ouvrage, ce qui reste à faire, si l'ouvrage a été achevé à temps, s'il peut achever ce qui reste, ce qu'on a fait de blé, de vin et de toutes les autres choses. Sitôt qu'il a connu tout cela, il doit faire le compte des ouvrages et des journées. S'il trouve qu'on n'a pas travaillé, le fermier répond qu'il a fait tous ses efforts, que des esclaves se sont enfuis, qu'il y a eu des corvées. Lorsqu'il aura donné toutes ces raisons et beaucoup d'autres, rappelle -le au compte des ouvrages et des journées de travail; si le temps a été pluvieux, vois combien il y a eu de jours de pluie, quels ouvrages ont pu être faits pendant la pluie : hiver les tonneaux, les enduire de poix, nettoyer la ferme, transporter le blé, porter dehors le fumier, raccommoder les vieilles cordes, en faire de nouvelles.... Les jours de fête on a pu nettoyer les vieux fossés, travailler à la route publique, couper les broussailles, fouir le jardin, nettoyer le pré, lier l'osier, moudre le crain.... Quand les esclaves ont été malades, on a pu épargner tant sur leur nourriture.... Qu'il vende l'huile, sielle a du prix, et ce qui reste de vin et de blé; qu'il vende les vieux bœufs, les

veaux, les pelilcs brebis, la laine, les peaux, les vieilles charreUes, les vieux fers, l'esclave vieux, l'esclave malade; s'il reste quelque chose d'autre, qu'il le vende : il faul que le père de famille soit vendeur, non acheteur. » Terrible style, précis et sec comme un chiffre, manuel d'administrateurs et de maîtresM Cette clairvoyance d'avarice, cet interrogatoire réglé d'avance qui arrache au fermier le compte d'une mesure d'orge et d'une heure d'ouvrage, cette exploitation de la maladie, de la vieillesse, des jours de pluie, des jours de fête, montre de quelles mains vigoureuses et avides le Romain serrera et pressurera la terre et les hommes. Cetle ûme, comme celle d'Appius Cœcus, est un arc toujours tendu. On s'explique enfin ce courage indomptable à Trasimène, à Cannes ; il est nourri par l'orgueil et par l'amour de la patrie , mais plus encore par l'éducation et la vie rustique. « Les laboureurs, dit Caton, font les soldats les plus actifs et les hommes les plus braves ^ » Ceux qui pendant quinze ans ont fendu le sol pierreux du Sabinum, resteront debout un jour entier dans la poussière, au bord du Vulturne, percés par les flèches numides, les épieux gaulois, les épées es-' pagnoles, frappant sur l'ennemi comme ils frap-

1. Comparer ce livre aux Économiques do Xénophon. — . Caton, de iAgriculture, Préface.

paient sur la terre, avec une obstination farouche, ne tombant que lorsque le sang leur manque, et alors encore déchirant de leurs dents le visage des ennemis abattus, ou enfonçant leur tête dans le sable pour achever de mourir. Une fois que le père de famille a fait sa vente, compté la récolte, manjué par écrit quel champ on doit mettre en blé, quel autre en orge, il rentre à Rome. On le voit dans Tite Live au Forum, discutant les lois, mais non chez lui occupé à plaider et à faire ses affaires. Nous ne connaissons que sa vie publique. Horace et les jurisconsultes nous découvrent sa vie privée. « Le Romain place ses écus prudents en bonnes créances, écoute les anciens, explique au jeune homme par quels moyens on peut accroître son bien, diminuer ses fantaisies dispendieuses*. » De grand malin, Tibôrius Coruncanius ou Sextus iElius siègent dans le vestibule de leur maison parmi les images de leurs ancêtres, et répondent sur le droit à leurs clients. Ils leur donnent les formules d'action, et leur enseignent les gestes et pantomimes juridiques, les combats simulés sans lesquels on n'est point admis à revendiquer sa chose. Celui-ci se grave dans la mémoire les paroles sacramentelles, et apprend que s'il dit

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