‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 79 sur 105 · Comparez Micbelel, Histoire romaine, t. II · texte numérisé non relu

Comparez Micbelel, Histoire romaine, t. II

et son sommeil n'étaient réglés ni d'après le jour, ni d'après la nuit. Ce qui lui restait de temps après les affaires, il le donnait au repos, qu'il ne cherchait ni sur un lit moelleux ni dans le silence. On le vit souvent couvert d'une casaque militaire, étendu parmi les gardes et les postes des soldats. Son vêtement ne se distinguait en rien de celui des gens de son âge. On remarquait ses armes et ses chevaux. Il était de beaucoup le meilleur des fantassins et des cavaliers. Il allait le premier au combat; et, le combat engagé, il se retirait le dernier. Tant do grandes qualités étaient égalées par de grands vices : une cruauté au delà de l'humain , une perfidie plus que punique, rien de vrai en lui, rien de saint pour lui, nulle crainte des dieux, nul serment, nulle religion'. » Ce ton est oratoire; Tite Live songe moins à nous faire connaître Annibal qu'à nous bien disposer pour les Romains; c'est intéresser à leur succès et excuser leurs défaites que montrer le génie et les vices de leur ennemi. Changez l'intention ; observons, avec un moderne', que cette armée, patrie d'Annibal et patrimoine de sa famille, était mercenaire. On comprend quelle éducation admirable et infâme il reçut dans ce camp, assem-

1. Tite Live, XXI, 4. — 2. M. Micliclet. Voy. pour tous ces portraits son Histoire romaine.

blagc (le brigands payés, qui sortaient de la guerre inexpiable, mélange de toutes les religions, de toutes les langues, de toutes les mœurs, sans famille ni patrie, « vraies Sodomes errantes, dont l'ancienne eût eu horreur. » Annibal avait livré sa beauté à Asdrubal, Asdrubal avait livré la sienne ù Amilcar, et ainsi se transmettait le commandement*. Mais vingt ans de guerre, trois grands capitaines, tant de combats contre les opiniâtres Espagnols, ont fait d'eux les meilleurs soldats du monde , disciplinés comme ceux de Rome, aussi braves par métier que les Romains par orgueil. Annibal, nourri sous la tente, est comme eux un aventurier et un soldat. Après Zama, il jette à bas de la tribune Giscon, qui parle contre la paix; il rit tout haut quand les sénateurs s'aflligent de payer le tribut ; l'homme d'épée et d'action estime à leur prix ces parleurs et ces marchands. Il ajoute à sa tactique les ruses de l'officier de fortune, embuscades, surprises, intrigues. Il se déguise tous les jours pour rendre vains les complots des Gaulois auxiliaires; il échappe à Fabius, défait Sempronius, détruit Flamininus, tue Marcellus l)ar des stratagèmes. Il maintient les sohhds, comme Wallenslcin , « en prodiguant l'argcnl,

\. TiLc Live, XXI, 2 et 3

LES CARACTÈRES DANS TITE LIVE. 223 (lit Dion, en exigeant un dévoucmcnl absolu, uno obéissance immédiate, outrageusement dédaigneux pour le reste des hommes. » II traite l'Italie comme ïilly traita Magdebourg, jetant dans les puits les sénateurs d'Acerra, brûlant vives les Icnmies de ceux qui l'abandonnent, transportant en plaine les cités suspectes, égorgeant les Italiens qui ne veulent pas s'embarquer avec lui. L'homme qui fait son dieu du hasard et de la force est volontiers superstitieux. Wallenstcin consultait les astres. « Annibal était habile à lire dans les entrailles des victimes. » Tous ces traits de son caractère sont des impressions de l'éducation ; il est habile et injuste, sans doute, mais à sa manière. Dans tout homme les qualités générales deviennent particulières et les couleurs sont des nuances. Chacun reçoit de sa fortune distincte une forme originale ; les circonstances qui façonnent une âme ne s'assemblent que pour elle seule, et les moules où la nature nous coule ne servent qu'une fois. Tile Live eût dû plus souvent briser les siens. Mais, si son œuvre a peu de relief, elle a de la grandeur; il élève son éloquence au niveau de son personnage; il est digne de faire mouvoir « les colosses de l'antiquité ». Le discours d'Annioal à Scipion est déjà dans Polybe; mais il n'est là qu'un abrégé de raisons, sans accent ni autorité, tel que tout autre l'eût

pu faire. Tite Live met une dme dans ces phrases inertes^ l'àme d'Annibal; celui qui parle est un vieillard, un politique, un vainqueur, qui sait qu'une défaite perdra Cartilage, qui sent que la fortune tourne, qui se souvient de Cannes, mais qui prévoit Zama. Il flatte Scipion, mais noblement; c'est un maître de l'art, qui loue un jounc homme heureux et le conseille. Nul n'est plus insinuant, mais nul n'est plus grave ni plus digne. A travers ses raisons perce le sentiment amer de la fatalité et de la fragilité humaine. Il remarque avec un triste sourire les dérisions de la fortune, qui lui donna pour premier ennemi le père de Scipion, et maintenant le conduit auprès de Scipion pour demander la paix. Il s'avoue suppliant; Annibal seul peut prier sans s'abaisser ; car, quand il confesse que les Romains sont devant Carthage, il rappelle qu'il a mis son camp sous les murs de Rome. Sa patrie est vaincue, ses deux nobles frères tués ; mais ses regrets sont contenus et sa voix reste ferme. Il juge de haut les hommes et les choses, avec une tranquillité imposante, digne de son expérience et de sa gloire, en homme qui se sent le droit d'instruire les autres. « Je ne nierai pas, dit -il en finissant, que, voyant la paix peu sincèrement , demandée et attendue, vous ne teniez pour suspecte la foi punique. Pour savoir si elle sera

fidôlemcnt gardée, il importe beaucoup de savoir qui la demande, Scipion. Vos sénateurs aussi, me dit-on, nous l'ont refusée, un peu parce que nos ambassadeurs n'étaient pas assez considérables. Aujourd'hui, c'est Annibal qui demande la paix. Je ne la demanderais pas, si je ne la croyais utile ; et je la maintiendrai, pour la même utilité qui me la fait demander. J'ai fait la guerre que j'avais commencée, de manière que personne n'y eût regret, jusqu'au moment où les dieux eux-mêmes m'envièrent la victoire; je m'elTorccrai pareillement que personne n'ait regret à la paix que j'aurai procurée '. » Garthage entière repose sur cet homme, et il sait que seul il vaut tout l'État. Ce n'était pas jactance. La seconde guerre punique est entre Annibal et le peuple romain.

Dirons-nous qu'ailleurs, lorsque Annibal quitte l'Italie et quand il s'empoisonne, ses plaintes sont trop longues et trop savamment développées? Développer est l'emploi et le danger, naturel et volontaire.^ du talent oratoire. Mais laissons ces taches. ïite Live a le droit d'en avoir; celles-ci disparaissent devant l'idée grandiose qu'il donne de ses héros.

Fabius Maximiis est dans Tile Live l'homme le

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