Mot à mol : un accemns
prend toujours à ce qu'il y a de plus élevé : c'est au chef, c'est à la tète de l'entreprise qu'elle s'attaque. S'il étoulTait à la fois le général et sa gloire, alors vainciueur et tyran de son armée prisonnière, tout ce qu'on lui aura permis contre le maître de la cavalerie, il l'osera contre les soldats. Ainsi, que dans sa cause ils sauvent la liberté de tous; si Papirius voit que l'armée, unanime tout à l'heure dans le combat, l'est maintenant pour défendre sa victoire, et que tous veillent au salut d'un seul, il inclinera vers un avis plus doux. Enfin, il confie à leur foi et à leur courage sa vie et sa fortune. »
Certes, le discours n'est pas un ornement dans ce récit; il en est la substance. Animés par la pitié, l'orgueil, la crainte, l'aflection et la haine, les soldats vont résister; c'est bien raconter les passions que nous les faire ressentir. On dira que ce tissu de raisons est trop fort. En cela, ce style ressemble au dessin des anciens peintres. Dans chaque corps ils marquent le mouvement des moindres muscles; dans chaque phrase, Tive Live enchaîne et accumule les preuves secondaires. Dans les deux, c'est un excès de vigueur, de science et de travail.
« Un cri s'élève de toute l'assemblée, chacun lui disant d'avoir bon courage, que nul ne tou-
chcra à sa personne tant que vivront les légions romaines. Peu après, le dictateur arriva, et aussitôt il convoqua l'armée au son de la trompette. Alors le silence s'étant fait, le héraut cita Q. Fabius maître de la cavalerie. Dès que celui-ci, qui était au-dessous du tribunal, se fut approché, le dictateur : « Je veux savoir de toi, dit-il, Q. Fabius, puisque le dictateur a l'autorité suprême, et que les consuls, pouvoir royal, les préteurs créés sous les mômes auspices que les consuls lui obéissent, si tu trouves juste ou non que le maître de la cavalerie écoute ses ordres. Je te demande encore si, sachant que j'étais parti de la ville avec des auspices douteux, je devais hasarder l'État parmi des présages troublés, ou aller une seconde fois prendre les auspices afin de ne rien faire sous des dieux incertains. Je le demande enfin si, quand un scrupule religieux était un empêchement pour le dictateur, le ■■<■ maître de la cavalerie pouvait en être affranchi et dégagé. Mais pourquoi toutes ces questions, quand, si j'étais parti sans te rien dire, tu au- ' rais dû, pour diriger ta conduite, interpréter et conjecturer ma volonté? Réponds seulement à ceci. Ne t'ai-je pas défendu, moi absent, de rien tenter? Ne t'ai-je pas défendu d'en venir aux mains avec l'ennemi? Au mépris de cet ordre, sous des auspices incertains, parmi des présa-
« ges troublés, contre la discipline militaire, la « règle de nos ancêtres, la volonté des dieux, tu « as osé livrer bataille! Réponds à ce que je te « demande. Pas un mot hors de là. prends-y « garde. Approche, licteur. »
Dans ce terrible raisonnement qui enchaîne l'accusé pour le tuer, la passion contenue d'abord grandit, s'amasse menaçante, puis, au dernier mot, éclate; c'est la colère nourrie par la logique. Le développement des preuves est le développement de la passion.
« Comme il n'était pas facile de répondre à chacune de ces questions, et que Fabius tantôt se plaignait d'avoir dans une affaire capitale son accusateur pour juge, tantôt criait qu'on pouvait lui arracher la vie plutôt que la gloire de ce qu'il avait fait, et tour à tour se défendait et accusait, Papirius, reprenant toute sa colère, ordonna de dépouiller le maître de la cavalerie, et d'apprêter les verges et les haches. Fabius, implorant la foi des soldats, se déroba aux licteurs qui lui arrachaient ses vêtements, et se réfugia vers les triaires qui déjà excitaient du tumulte dans l'assemblée. De là les clameurs se répandirent dans tous les rangs ; on entendait ici des prières, là des menaces. Ceux qui, par hasard, se trouvaient le plus près du tribunal, et qui, placés sous les yeux de Pupirius, pouvaient être reconnus de lui, le sup-
pliaient d'épargner le maître de la cavalerie, et de ne pas condamner l'armée avec lui. Les derniers rangs de rassemblée et le groupe qui entourait Fabius blâmaient violemment l'impitoyable dictateur, et là on n'était pas loin d'une sédition. Le tribunal lui-même n'était pas tranquille*. Les lieutenants, entourant le siège du dictateur, le suppliaient de remettre l'afFairc au lendemain, de donner un peu de relâche à sa colère, un peu de temps à la réflexion. La jeunesse de Fabius a été assez punie, sa victoire assez flétrie. Le dictateur ne doit pas pousser le châtiment à son dernier terme, ni attacher cette ignominie à un jeune homme d'un mérite unique, à son père, homme si illustre, à la maison Fabia. Et, comme ils ne gagnaient rien, ni par prières, ni par raisons, ils l'engageaient à regarder l'assemblée en tumulte. Mettre le feu à ces âmes déjà furieuses n'était ni de son âge ni de sa prudence. On ne blâmera pas Q. Fabius, qui veut échapper au supplice, mais le dictateur, si, aveuglé par la colère, il tourne contre lui-même, par une obstination fâcheuse, la multitude irritée. Enfin, qu'il ne croie pas qu'ils parlent ainsi par faveur pour Fabius; ils sont prêts à en jurer. Il leur paraît contre l'intérêt public de sévir en ce moment
1. Le lecteur voit avec quel soin Tite Live marque les transitions. Autre habitude d'orateur.
contre Fabius. — Mais ces paroles l'irritaient plus contre eux qu'elles ne l'apaisaient en faveur du maître de la cavalerie. Il leur ordonne de descendre du tribunal. Le héraut essaya, mais en vain, de rétablir le silence. Dans le bruit et le tumulte, ni la voix du dictateur, ni celle des appariteurs ne pouvait être entendue. La nuit, comme dans un combat, mit fiii à cette lutte. Le maître de la cavalerie, sommé de comparaître le lendemain, voyant chacun lui affirmer que Papirius serait plus acharné et plus enflammé, agité comme il l'était et exaspéré par la lutte même, s'échappa du camp en secret et s'enfuit à Rome. Là, de l'avis de M. Fabius, son père, qui avait été déjà consul trois fois et dictateur, ayant aussitôt convoqué le sénat, au moment où il se plaignait devant les Pères de la violence et de l'injustice du dictateur, tout à coup on entendit devant la curie le bruit des licteurs qui écarlaicnt la foule. C'était le dictateur irrité, qui, ayant su qu'il était l'tarti du camp, l'avait suivi avec une troupe de cavalerie légère. »
Voilà, pour la première Ibis, un fait sensible et comme un coup de théâtre. Le récit en est-il moins animé parce qu'il se passe tout entier dans l'àme? Tite Live ressemble à nos tragiques du dix-septième siècle. Peu de décorations, point de cris, d'agonies physiques, mais des suites
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d'idées et de sentiments; plus de raison et de passion que d'imagination. Les sens du lecteur ne sont pas très-émus, mais son cœur l'est beaucoup, et aux émotions les plus vives se mêle le plaisir pur et sain que donnent toujours l'expression mesurée et l'enchaînement régulier des sentiments.
« Alors la lutte recommença et Papirius ordonna qu'on saisît Fabius. Mais, comme, malgré les prières des premiers des Pères et du sénat tout entier, cette âme inflexible persistait dans sa décision, M. Fabius le père lui dit : « Puisque « ni l'autorité du sénat, ni ma vieillesse que tu « veux priver d'un fils, ni la noblesse et la vertu « d'un maître de cavalerie nommé par toi-même « ne peuvent rien sur toi, ni les prières qui sou- « vent ont apaisé les ennemis et fléchissent la co- « 1ère des dieux*, j'invoque les tribuns et j'en « appelle au peuple; c'est lui, puisque tu veux « échapper au jugement de ton armée, au jugece ment du sénat, c'est lui que je te donne pour « juge, lui qui tout seul a certainement plus de « pouvoir et plus d'autorité que la dictature. Je , verrai si tu céderas à cet appel, quand un roi « de Rome, T. Hostilius, y a cédé. » On sort de la curie et l'on va à rassemblée, le dictateur avec peu de monde, le maître de la cavalerie avec