‹ Essai sur Tite Live (volume 5)Chapitre 86 sur 105 · Tite Live, 11, ''i · texte numérisé non relu

Tite Live, 11, ''i

LES NARRATIONS DANS TITE LIVE. 253 ment roraleiir du pcinlrc. Celui-ci, qui ne sonfre ni ù juger, ni à imposer son jugement, n'a d'autre désir que de voir clairement tous les sentiments, toutes les résolutions, toutes les actions, toutes les attitudes de ses personnages, ni d'autre but que de les imprimer telles qu'elles sont dai s l'esprit du spectateur. L'autre, uniquement attaché à nous toucher ou à nous convaincre, traite les faits en moyens oratoires , ne raconte que pour émouvoir, choisit, ordonne, expose, pour exciter en nous, non une image vive ou une idée exacte, mais une persuasion solide ou une forte passion. Si j'admire les Fabius, si à Zama l'attente de la bataille me tient suspendu, si je loue le courage des Horaces, Tite Live m'a gagné à son opinion, il est content. Des redites, quel- (jues développements communs , plusieurs exagérations passionnées, tels sont les défauts que l'esprit oratoire met dans la narration.

II. Mais il y apporte le plus noble mérite, le talent d'animer et de lier toutes les parties du récit. Car l'éloquence est l'art de bien convaincre c'est-à-dire d'assembler en un corps de preuves toutes les parties d'un sujet, de transformer une suite de faits en un raisonnement continu, de disposer les idées concordantes en vue d'une conclusion unique; et elle est encore le talent de bien

persuader, c'esl-à-dire la sagacité prompte qui incessanimcnt devine les passions qu'un évé'iioment ou une situation peut faire naître, compte leurs attaches et leurs contre-coups, sait les abattre et les exciter. Les objets de l'imagination oratoire ne sont point les couleurs, les sons, les formes corporelles, mais le monde intérieur de l'àme; elle n'est pas capricieuse, brusque, ailée, comme l'imagination poétique; elle ne peint pas par un mot; elle n'enferme pas tout un caractère dans le raccourci d'une expression; elle n'a pas d'éclairs. Elle développe régulièrement, avec un enchaînement rigoureux et une abondance extrême, une multitude d'idées et de sentiments; au lieu de mettre les événements sous nos yeux, par des images, elle les rend sensibles à notre àme par des émotions. Par elle, l'historien, en apercevant les faits, saisit, sous la forme qui les manifeste, la passion qui les vivifie, et retrouve le drame intérieur qui les amène et qu'ils dénouent. Il est beau de le voir ainsi marcher parmi les documents inertes et morts, les toucher tour à tour pour y découvrir les signes de la vie, et tout à coup, par une conjecture certaine, tressaillir en comprenant la force et l'ardeur des sentiments éteints, comme un homme qui voit des jets de fumée sortir des toits d'un large édifice, et devine l'embrasement cache

derrière les murs. Voyons dans l'histoire de Papirius et de Fubius l'exemple de cet ordre régulier et de ces passions ranimées. La narration est si oratoire qu'elle est composée de discours.

« On partit pour le Samnium avec des auspices douteux. Ce vice des formes religieuses tourna, non contre l'issue de la guerre, qui fut heureusement conduite, mais contre les généraux, dont il causa la haine et les fureurs. Le dictateur Papirius, averti par le puUaire, étant retourné à Rome pour prendre une seconde fois les auspices, prescrivit au maître de la cavalerie de se tenir en place, et, lui absent, de ne point en venir aux mains avec l'ennemi. Fabius, après le départ du dictateur, ayant appris par seséclaireurs que la négligence était aussi grande parmi les ennemis que s'il n'y avait pas de Romains dans le Samnium, soit poussé par une fierté de jeune homme, et indigné que le salut public parût reposer sur le dictateur, soit entraîné par l'occasion d'un succès, ayant disposé et préparé Gon armée, marcha sur Imbrinium (c'est le nom du lieu), et livra aux Samnites une bataillo rangée. Le sort de ce combat fut tel que, le dictateur présent, la chose en aucun point n'eût pu mieux être conduite ^ »

l. Tite Live, VIII, 3o.

Dans celte dernière plirase, Tile Live plaide d'avance pour Fabius. La première est un exorde qui annonce et résume tout le récit. Cicéron n'eût pas désavoué la grande période qui expose si longuement les raisons de Fabius et exagère la négligence des Samnites. Lisez six lignes de suite dans Tite Live; involontairement la voix s'élève, vous prenez le ton soutenu, vous dé fendez une cause, et vous prononcez un discours.

« Le maître de la cavalerie, comme il est naturel dans un si grand carnage , ayant conquis beaucoup de dépouilles, rassembla en un grand monceau les armes de l'ennemi, y mit le feu et les brûla, soit qu'il eût fait un vœu à quelque dieu, soit, si l'on en veut croire le témoignage de Fabius, pour empêcher le dictateur de prendre le fruit de sa gloire , d'y inscrire son nom ou de porter les dépouilles à son triomphe. D'ailleurs la lettre dans laquelle il annonçait sa vicloire. adressée au sénat, non au dictateur, montrait qu'il ne voulait nullement lui faire part de sa gloire. »

Tite Live, ici, justifie le diclateur, un peu auparavant le maître de la cavalerie; il explique et raisonne. Son récit n'est pas la narration pure; cet enchaînement est d'un orateur. Puis aussilùl la passion déborde, et avec elle l'éloquence.

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« Du moins le dictalciir le prit de telle sorte (jue, tandis que les autres se réjouissaient de la victoire gagnée, il en montra de la colère et du chagrin. Il congédia donc brusquement le sénat, et sortit précipitamment de la curie, répétant que les légions des Samnites, moins que la majesté dictatoriale et la discipline militaire, étaient vaincues et renversées par le maître de la cavalerie, si, après avoir méprisé son autorité, il demeurait impuni. Aussi, plein de colère et de menaces, il partit pour le camp ; mais, quoiqu'il allât à grandes journées, il ne put prévenir le bruit de son arrivée. Car plusieurs de la ville l'avaient devancé en toute hâte, annonçant que le dictateur venait avide de châtiments et louant l'action de Manlius presque à chaque parole. »

Le discours qui suit manque peut-être de naturel. Il est de Tite Live et non de Fabius. Mais quel art pour irriter et envenimer les passions, pour joindre la cause du général à celle des soldats, pour rendre le dictateur odieux!

« Fabius, ayant aussitôt convoqué les soldats en assemblée, les conjure d'employer le courage avec lequel ils ont défendu la république contre ses ennemis les plus acharnés, pour le proléger, lui, sous les auspices de qui ils ont vaincu, contre la cruauté efîrénée du dictateur. Il vient, égaré par l'envie, irrité contre la vertu et le bonheur

des autres, furieux de ce que, lui absent, la république a été bien servie. Il aimerait mieux, s'il pouvait changer la fortune, que la victoire fût aux'Samnites qu'aux Romains. Il répète que son autorité a été méprisée, comme s'il n'avait pas défendu de combattre dans le môme esprit qu'il s'afflige qu'on ait combattu. Alors c'était par envie qu'il avait tenté d'enchaîner le courage des autres et qu'il avait voulu ôter les armes à des soldats impatients de s'en servir, pour que, en son absence, ils ne pussent seulement remuer. Maintenant il est furieux, il est désolé que, sans L. Papirius, les soldats aient eu des armes et des bras, que Q. Fabius se soit cru général de la cavalerie et non valet* du dictateur. Qu'aurait-il fait si, comme le hasard de la guerre et Mars, dieu des deux armées, pouvaient l'ordonner, le combat eût été malheureux, puisque, les ennemis étant vaincus et la république bien servie, si bien que lui, ce chef unique, n'eût pu mieux la servir, il menace du supplice le maître de la cavalerie? Ce n'est pas qu'il soit plus ennemi du maître de la cavalerie que des tribuns des soldats, que des centurions, que des soldats. S'il le pouvait, il se vengerait sur tous; ne le pouvant, il se venge sur un seul. Mais l'envie, comme la flamme, se

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