Tile Livc, XXVI
LES DISCOURS DANS TlTE LIVE. 315
nibal lui-même, ils ont envoyé les deux consuls et les deux armées consulaires pour assiéger Capoue. Depuis deux ans, ils nous tiennent ren- Cermés et resserrés et nous minent par la faim, souffrant avec nous les derniers périls et les plus rudes travaux, souvent massacrés autour de leurs fossés et de leurs retranchements, à la fin presque dépouillés de leur camp. Mais je passe cela. C'est une chose ancienne et ordinaire que de souffrir des périls et des travaux dans le siège d'une ville d'ennemis. Voici une marque de haine et de ressentiment implacable. Annibal, avec de grandes troupes de cavalerie et d'infanterie, a assiégé leur camp et l'a pris en partie. Un tel péril ne leur a point fait quitter le siège. Ayant l)assé le Yuiturne, il a incendié le territoire de Cales. Ce grand désastre de leurs alliés ne les a pas rappelés d'ici. Il a fait marcher ses étendards contre Rome elle-même. Ils ont méprisé cette tempête qui fondait sur eux. Ayant traversé l'Anio, il a placé son camp à trois milles de la ville; enfin il s'est approché des murs mêmes et des portes ; il leur a fait voir qu'il leur enlèverait Home, s'ils ne lâchaient pas Capoue. Ils ne l'ont point lâchée. Les bêtes féroces, emportées par une rage et un élan aveugles, sitôt qu'on va vers leurs tannières et leurs petits, se détournent pour les défendre. Rien n'a pu détourner les Ro-
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mains de Capouo, ni home assiégée, ni lours femmes ce leurs enfants dont ils entendaient presque d'ici les plaintes, ni leurs aulels, ni leurs foyers, ni les temples des dieux, ni les tombeaux de leurs ancôtrcs profanés et violés. Tant ils sont avides de notre supplice, tant ils ont soif de boire notre sang-. Il n'ont pas tort peut-être; nous aurions fait la môme cbose, si la fortune eût été pour nous. C'est pourquoi, puisque les dieux immortels en ont ordonne autrement, et que je ne dois pas même refuser la mort, je puis du moins, tant que je suis libre et maître de moi-même, éviter les tourments et les outrages sur lesquels compte l'ennemi , par une mort non-seulement honorable, mais douce. Je ne verrai pas Appius Glaudius et Q. Fulvius assis dans leur victoire insolente ; je n'irai point les mains liées, traîné dans la ville de Rome, servir d'ornement au triomphe, puis dans un cachot, ou attaché à un poteau, le dos déchiré de verges, tendre mon cou à la hache romaine ; je ne verrai pas détruire et incendier ma patrie, les femmes, les jeunes fdles, les fils d'iiommes libres, traînés au viol. Ils ont ruiné jusqu'aux fondements Albe d'où ils étaient issus, afin qu'il ne restât aucun souvenir de leur souche, de leurs origines; ce n'est pas i)Our croire ([u'ils épargneront Capoue, qu'ils haïssent i»lus (]ue Garthage. C'est pourquoi
ceux (rentre VOUS ({ui veulent céder au destin, avant de voir tant de misères, trouveront aujourd'iiui, chez moi, un festin disposé et préparé. Quand ils seront rassasiés de vinel de nourriture, la coupe qu'on m'aura donnée sera portée à la ronde. Ce breuvage délivrera notre corps des tourments, notre ànie des outrages, nos yeux et nos oreilles de la nécessité de voir et d'entendre toutes les misères et toutes les indignités qui attendent le vaincu. Il y aura des gens tout prêts qui jetteront nos corps inanimés sur un grand bûcher allumé dans la cour de la maison. Cette voie est la seule honnête et libre que nous ayons pour mourir. Nos ennemis eux-mêmes admireront notre courage, et Annibal saura qu'il a abandonné et trahi des hommes de cœur. »
Par ces discours et ces narrations, nous connaissons maintenant l'imagination, la raison et la passion de l'orateur et de Tite Live. Cette imagination n'a pas pour objet les formes corporelles, mais les mouvements de l'àme, et représente moins bien les faits sensibles que les combats de sentiments. Cette raison est féconde en idées, mesurée dans sa démarche, régulière dans ses œuvres; elle est plus propre à prou\er et à développer qu'à raconter ou à peindre. Cette passion est variée, véhémente, soutenue par le raisonnement et ordonnée dans toutes ses par-
lies; elle convient mieux dans les longs discours que dans les courtes paroles, auv plaidoyers qu'aux cris du cœur, dans le cabinet que sur la place publique. Décrire ces qualités oratoires, c'est dire les défauts et les mérites qu'elles donnent; c'est peindre et juger Tile Live que définir l'orateur.
LE STYLE DE TITE LIVE
Les coups d'éloquence. — Emploi des termes simples et de la langue générale. — La période. — Le style de Tite Live comparé à ceux de Salluste et de Tacite.
Choisir les mots, construire les phrases, semble un mince talent, plus digne d'un grammairien que d'un écrivain. Cependant, sans ce don, les autres sont comme s'ils n'étaient pas. Formez des caractères avec la conception la plus précise et la plus forte; suivez de l'esprit toutes les actions de votre personnage, ses paroles, les inflexions de sa voix : votre œuvre est encore enfermée dans l'enceinte de vous-même. Ce sont les mots et les phrases qui en feront sortir les personnages ainsi créés, pour les montrer au public et au jour. Ils sont comme le corps qui reçoit l'àme, la rend palpable, la manifeste par une forme et des couleurs. Inexactes, elles déforment et estropient le personnage conçu, comme un corps mal fait rend faible et malade l'àme qui l'habite. La vie, si délicate, si fragih», se flétrit sous cette enveloppe grossière; les plus
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heureuses pensées, dignes du meilleur style, périssent misérablement sous le mauvais langai.^e qui leur est uni:
Moitua quinetiam jungebat corpora vivis, ' Tormenti genus! et longa sic morle necabat.
Il n'est donc pas inutile d'observer dans Tile Live la constriiclion des phrases et le choix des mots.
Il y a des expressions frappantes, vrais coups de génie, qui ramassent une multitude de pensées sous une clarté subite et éblouissante. La passion excessive qui alors transporte l'àmc supprime les transitions, franchit d'un bond une longue suite d'idées, ouvre des perspectives saisissantes, et traîne après elle l'auditeur étonné de cette course impétueuse et de ces spectacles inattendus. Ainsi Annibal, au passage des Alpes, crie à ses soldats: « Vous escaladez les murailles de Rome. » Ainsi les consuls, condamnés chaque année par le peuple, disent aux jeunes patriciens :« Que les faisceaux consulaires, la robe prétexte, la chaise curule, ne sont qu'une pompe funèbre. Ces illustres insignes, ainsi que des voiles de victimes, les destinent à la mort *.» Ilannon s'écrie, lorsqu'Annibal assiège Sagonte « Les ruines de Sagonte tomberont sur nos tètes.