‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 1 sur 28 · THESE DE DOCTORAT · texte numérisé non relu

THESE DE DOCTORAT

Antoine Bokei

IlNTRODl CÏI()]N

Nous traversons une période de crise. L'inquiétude est générale; les conflits moraux et sociaux sont constants. Nous subissons le scepticisme de notre époque en nous jouant des principes, alors que tout en manque. Les esprits sont désorientés.

Toutefois, dans nos productions littéraires, qui trahissent la préoccupation et le malaise, apparaissent des besoins de renouvellement profonds et intenses.

Nous semblons souhaiter confusément qu'une individualité puissante vienne réaliser, en une forme intelligible et imposante, les aspirations secrètes qui s'agitent en nous : en attendant, nous les soumettons de bonne foi à la critique scientifique pour leur donner des assises.

Au delà de la sérénité trompeuse du positivisme qui n'a pas apporté à l'homme tout ce qu'il lui avait promis, se dresse, plus bridant que jamais, le problème de la conscience. Au dessus des questions de science, nous retrouvons les questions de morale. Nous souvenant de la parole de Rabelais qui s'impose à nous comme une vérité : « Science sans conscience n'est que ruine de l'àme ' », nous nous demandons par quelle vanité téméraire l'homme avait cru se détruire dans la proclamation hautaine du néant, comme s'il eût été conduit à ses conclusions hâtives et imprudentes, par l'effroi de son éternité.

Quelle que soit la forme revêtue par l'esprit sceptique qui domine toute période de transformation, l'homme qui pense et qui a besoin de certitude, se trouve inévitablement isolé et en conflit avec l'esprit général de son époque. Attardé ou précurseur, il est livré aux questions qui l'occupent ; dans le travail qu'il doit accomplir pour prendre conscience

1 Pantagruel. Livre II. cliap. VIll.

b ESSAI SUR VAUVKNARGUES

(le son individualité qui se cherche parce qu'elle ne trouve réalisés nulle part les éléments qui la composent, il a besoin de se fortifier par l'expérience de ses semblables et de se justifier par leurs pensées. Ou bien il se retrouvera dans ceux qui l'ont précédé ; ou bien, s'il est suffisamment artiste, il se créera une forme (|ui sera l'expression de sa nature, cherchant ainsi dans le commerce des grands esprits ou dans l'idéal qu'il se forge, un moyen d'échapper à sa solitude et d'affranchir sa personnalité morale.

Conduits par la logique même des faits, un nombre imposant d'esprits cultivés se sont remis à la lecture des moralistes. C'est que nos préoccupations ont été les leurs. Il y a entre nos âmes et leurs âmes des affinités profondes qui les attirent et les rapprochent par delà les temps. Plus encore que le philosophe qui peut demeurer presque complètement étranger au système qu'il établit, en ramenant des opinions à leur source ou en les poussant, par la déduction, jusqu'à leurs conséquences extrêmes, le moraliste nous intéresse et nous émeut. Chez lui, la pensée est rarement indépendante de l'expérience personnelle ; elle naît presque toujours des conflits qu'il doit résoudre. Le moraliste s'efforce d'établir une vérité individuelle en la fondant sur des principes humains qui seront vrais dans le monde aussi longtemps qu'il y aura des hommes. Et ceux-là qui n'ont pu synthétiser des visions de détail sont peut-être plus vivants. Nous les accommodons mieux à nos besoins, en assemblant d'une manière plus conforme à notre vision personnelle les matériaux épars de leur œuvre inachevée. Il y a dans le désordre même de leurs réflexions une sincérité qui nous touche. Nous sommes plus frappés des vérités de détail qui débordent du cadre dans lequel l'esprit systématique les aurait contenues. Il y a surtout, dans cette ybsence d'unité, une ressemblance profonde avec le mouvement de nos vies intimes. Notre cœur ne soumet point ses manifestations à des principes dont il aurait reconnu l'évidence; se jouant de notre raison et de notre sagesse acquise, il nous entraîne toujours au-delà de nos intentions, dans le mal comme dans le bien.

A ce point de vue, il est intéressant de suivre la pensée contemporaine dans son interprétation de l'œuvre de Vauvenargues. L'adaptant à ses besoins, elle y découvre la matière d'un philosophe déterministe, d'un philosophe chrétien ou d'un philosophe moraliste, sans parvenir à se fixer.

Méconnu de ses contemporains, Vauvenargues a été une des rares personnalités, (pii aient forcé l'admiration et le respect de Voltaire, tellement qu'on a pu dire (pi'cn jierdant Vauvenargues, Voltaire perdait son bon génie.

Il a été, au XIX"'e siècle, l'objet de toute la sympathie de Vinet. Thiers a débuté par un Éloge de Vaiiuenargiies. S'e Beuve s'est arrêté à son œuvre avec beaucoup de complaisance ; en 1856, l'Académie française, comme prix d'éloquence, a proposé son Hlo(/e.

vSchopenhauer, Nietzsche, Hebbel l'ont lu et médité ; ils le citent et s'en font un argument, La Suédoise Ellen Key a dédié à sa mémoire ses Essais : L'évolution de l'àme. Vauvenargues prend de l'importance de jour en jour.

C'est sans doute que notre époque ressemble singulièrement, au point de vue moral, à la première moitié du XYIII"*; siècle I C'est aussi qu'il y a dans Vauvenargues une question toujours actuelle.

Le point capital n'est pas de savoir si Vauvenargues est plus chrétien que déterministe ou plus moraliste que philosophe, car les arguments qu'on avance à cet effet, ne servent qu'à défendre un point de vue personnel '.

Il est également secondaire de remonter aux sources de Vauvenargues qu'on retrouverait aisément en feuilletant Amyot, Montaigne, les écrivains du XVII'ne siècle, les traductions françaises des philosophes anglais et quelques ouvrages sérieux du XVIIIi'ie siècle.

L'important est de rechercher, avant tout, comment s'est formé cette pensée ; par cjuelles causes profondes, cet homme qui n'a jamais éprouvé que des mécomptes, a pu conserver à une époque si troublée, sa foi en la dignité de l'homme et de la pensée ; pourquoi ce soldat épris d'activité et de gloire, en arrive à écrire péniblement dans sa trentième année, une Introduction à un laborieux traité de philosophie morale et quelle place doit être faite à cette individualité dans l'histoire littéraire de son siècle.

La personnalité morale de Vauvenargues ne se laisse point classer dans une catégorie et l'esprit de catalogue ne parviendra jamais à l'expliquer.

Vauvenargues n'a pas eu d'opinion qui le satisfît pleinement ; s'étant toujours trouvé, par sa condition et à cause même de son procédé, en face de nouveaux problèmes, il n'a eu ni le temps, ni la force de faire la synthèse de ses visions.

Insuffisamment artiste pour s'affranchir de ses préoccupations

' M. Haffei'berg' et M"'" Heiliuunn, dans leurs dissertations (cf. Bibliograpliie} se sont attachés le premier à la philosophie de Vauvenargues, la seconde à sa philosophie morale et à sa critique.

Ces deux travaux consistent en un groupement plus ou moins ai'tificiel et sans aucune perspective des éléments épars dont est faite l'œuvre de Vauvenargues ; ils sont un i( résumé » commode et facile où la hante personnalité de Vauvenargues apparaît considérablement amoindrie.

morales, en leur créant une forme qui les eût réalisées, il en a été poursuivi jusqu'à la mort. La pensée de Vauvenargues est si près de lui, elle est tellement l'histoire malheureuse et courageuse de sa vie intime, ([u'elle échappe à tout système et qu'il faut absolument, si l'on veut en comprendre le détail, la considérer dans son ensemble '.

Il ne suffit pas de grouper certains éléments et d'en ignorer volontairement beaucoup d'autres. 11 faut rapprocher courageusement les éléments les plus contradictoires, les plus disparates et chercher à découvrir le principe supérieur qui les concilie en les expliquant. Ce travail doit avoir, à sa base, des laits et de la psychologie. Des faits d'abord, une succession d'étapes établies chronologiquement ; de la psychologie ensuite, pour éclairer le chemin parcouru d'une étape à l'autre.

Pour bien comprendre Vauvenargues, il taudrait être un autre Vauvenargues, refaire laborieusement ses expériences, partager ses espoirs, ses inquiétudes et ses mécomptes. Que pouvons-nous, sinon mettre généreusement au service de sa pensée, notre pensée et notre cœur.

Les diverses éditions de Vauvenargues nous livrent ses productions littéraires dans un désordre maniteste et ce serait faire œuvre utile que de procéder à leur classement, comme l'a fait Léon Brunschvicg pour les Pensées de Pascal. Toutefois, une lecture attentive de ces fragments permet de faire cette constatation : Que Vauvenargues applique sa pensée à la morale, à la métaphysique, à la critique littéraire, à la politique, il revient toujours aux mêmes idées. Si les conclusions qu'il en tire ou les applications qu'il en fait varient jusqu'à la contradiction, les principes dont elles dérivent sont presque invariablement les mêmes.

Derrière les matériaux disparates qui nous restent, jamais employés à la composition d'une œuvre définitive qui les eût mis en place et montrés dans leur vrai jour, on distingue une ligne de conduite, une intention constante, toujours tournée vers un but.

La vision change; la forme évolue; l'interprétation subit des modifications profondes. Les matériaux sont transportés d'une place à l'autre. On bâtit aujourd'hui ; on démolira demain pour rebâtir ailleurs ; de tout l'effort déployé et qui est énorme, il ne restera que des commencements.

Mais, on sent bien qu'une même main a pétri cette matière qui lui a toujours échappé, (^est un même esprit qui a présidé à cette disposition sans cesse renouvelée des mêmes matériaux, un esprit ardent et

1 Nous avons insisté, ditns les cliapilres qui vont suivre, sur le coté ciriiiniiti({iie de la vie de Viiuvenarji^ues, toute faite de désillusions et de mécomptes. Nous renvoyons [)0UI' la bioj,'-i-a|>liie à I ('-tude de Pali'oio^ue, [>. .")-87 (cf. Hil)liojjfi'aj>hie oj). cil).

ESSAI SUH VAl'VENAHOUKS 9

inquiet, voyant clairement où il veut aller, mais impuissant à entreprendre, parce ([ue la faculté lui manque de réaliser ce qu'il conçoit.

L'architecte qui a entrepris cette tâche sans avoir à un degré sullisant la vocation de son état, ne pourra la mener à bonne fin et il s'en ira en nous ai)andonnant ses ébauches, ses plans et ses regrets.

Ces matériaux que Vauvenargues nous laisse, c'est tout ce qui constitue sa nature individuelle, considérée en elle-même et dans ses rapports avec le monde extérieur. C'est l'histoire de sa vie intime, tout ce qu'il a senti, tout ce qu'il a pensé, tout ce qu'il a souffert, la forme littéraire de son développement moral. Chaque réflexion est, avant tout, un aboutissement, le résultat d'une épreuve, le travail d'une individualité qui prend peu à peu conscience d'elle-même et qui veut échapper aux conflits qui naissent en elle du choc de l'intuition avec la raison, de la lilierté avec la dépendance, du principe individuel avec le principe universel.

Vauvenargues veut se montrer à lui même et comprendre son cas. Quoi qu'il fasse, il travaille à alïranchir sa personnalité. Et ce qui est significatif, c'est le procédé, toujours renouvelé, par lequel Vauvenargues se sauve lui-même : il échappe à la tj'rannie d'une raison qui limite les aspirations de son cœur, en lui faisant ébaucher une philosophie morale dont l'expérience personnelle est le point de départ et qui consiste à ramener des vérités générales à un cas particulier ; il se crée, d'autre part, une réalité idéale par le lyrisme.

L'œuvre de Vauvenargues s'explique par l'effort inquiet d'une individualité qui ne trouve jamais la réalisation du rêve qu'elle porte en elle; limitée implacablement par son destin, elle cherche la loi secrète qui la régit et s'y étant élevée, elle trouve son affranchissement dans une soumission volontaire et courageuse.

Nous allons donc nous arrêter, dans une I"' partie, à l'Homme, étudié :

L dans son caractère (Chap. I);

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