‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 26 sur 28 · ESSAI SL'H VAU VENAKOL'KS · texte numérisé non relu

ESSAI SL'H VAU VENAKOL'KS

Vauvenargues est en plein dans la période d'épuisement et de transformation. Les forces vives qui sont en lui, ia réserve d'énergie refoulée par les conditions défavorables de l'époque, ne pouvant se porter au dehors et s'extérioriser par l'action, essayent de se réaliser, de prendre corps par la pensée. Il est dans la situation de Chateaubriand, détourné de l'action par les événements; jamais satisfait, malgré ses productions, il n'aura finalement que l'impression d'avoir « baillé » sa vie I

Vauvenargues ne trouve nulle part l'expression de ce qu'il sent confusément en lui ; il la cherche avec une inquiétude que trahit son goût des voyages. Il est impuissant à la créer. Mais, voulant échapper à l'opposition que lui fait son siècle, il y travaille d'abord en faisant bande à part, puis en se soumettant à la nécessité, enfin en séparant l'idéal de la réalité.

Ce n'est pas chez les écrivains de son temps qu'il retrouve l'écho de ses pensées les plus chères, de ses sentiments les plus profonds, la confirmation de ses vues, la justification de ses préférences. Il se tourne vers le passé et remonte jusqu'à cette antiquité qu'il voit à travers son imagination ', faisant ici ce que feront plus tard André Chénier et Musset. Mais, ce sont chez lui des mouvements passagers. Dans l'efTort qu'il soutient pour créer à sa personnalité morale une plus grande liberté d'action, ce qui demeure, c'est la formation d'une individualité nouvelle qui porte en elle, à l'état latent, tout le monde nouveau qui va grandir.

Formé en dehors de toute école, Vauvenargues appartient à l'avenir par la seule expression de son luoi. Ayant tout ramené, en moraliste, à son cas particulier et considérant les choses suivant les rapports qu'elles ont avec lui, l'effort de son tempérament, dans la lutte contre l'opposition qu'il rencontre, se traduit en l5'risme, un lyrisme inconscient au début et entraînant, un lyrisme auquel il essaye de résister, pour s'y abandonner enfin. Le besoin d'action naturel de Vauvenargues trouve sa satisfaction dans le travail qu'il accomplit pour exalter la vertu et le courage ; quand la maladie l'aura affaibli, cette action se poursuivra par l'imagination et se traduira en rêverie.

C'est dans l'expression d'une individualité qu'il faut entendre le retour à la nature, tel que le conçoit Vauvenargues ; et cette nature, elle est avant tout dans le cœur et dans les passions. C'est au sentiment qu'il remonte quand il s'explique les causes déterminantes de sa pensée, parce que c'est par le sentiment que ses passions le portent à l'action.

1 Max. .506, ,507. I. 103. Kéfl. 46.

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S'il est (ic son ép()(iiic par l'esprit et i)ar une tournure spéciale de son caractère (jui paralyse ses élans et le maintient, malgré lui, dans l'expectative, il la dépasse par le cdnir.

La modernité de Vauvenargues apparaît dans la revendication des droits d'une jeunesse active, ouverte et généreuse ; en cela, elle touche de très près au romantisme. Elle tend à la réhabilitation de la nature humaine, non dans les caractères communs au genre humain tout entier, mais essentiellement dans les caractères propres à des individus particuliers. Elle donne à l'instinct et à l'intuition le pas sur la raison et les connaissances. Cette supériorité idéale demande un sens profond et sérieux : Vauvenargues se fait de la vie une haute conception. C'est dans la dignité humaine et l'importance de la destinée que se manifeste ce frisson métaphysique qui réapparaîtra si fort avec J.-J. Rousseau et le XIX"'e siècle, parce que la doctrine individualiste envisage sous un angle nouveau les problèmes sociaux, philosophiques et moraux, qu'elle transforme en leur projjosant une solution nouvelle.

En métaphysique, Vauvenargues trouve ses maîtres en Angleterre. Quand il réduit à son cas particulier les systèmes avec lesquels il se familiarise, il procède par raison et c'est sans doute dans cette partie de son activité qu'il est le moins original. Toutefois, derrière ce travail purement intellectuel, se dessine un acheminement vers un idéalisme individuel, fondé sur le sentiment, idéalisme d'un homme dont l'imagination et l'espérance donnent une forme aux abstractions, tellement que Vauvenargues touche à notre époque par sa foi en la réalité des idées.

La conciliation du dogme religieux avec la nécessité fait de lui un déiste, quand il applique sa raison à l'ordre des vérités religieuses. Mais il ne peut se contenter de cette solution. Il a un sens religieux et un res. pect (jui le portent naturellement à envisager avec sérieux et profondeur, une (piestion toujours grave. S'il est de son siècle, quand il procède par raison, il est aussi singulièrement près de Pascal, s'efforçant, comme lui, de plier son moi à une vérité que lui impose son cœur et qui le dépasse. Seulement, pour Vauvenargues, le moi n'est pas haïssable ' ! En abordant, en individualiste, la question religieuse, Vauvenargues la sépare de la tpiestion morale : il est peut-être le premier, en France, qui se soit forgé, hardiment, une religion individuelle, conforme à son moi particulier, fondée sur sa foi en l'immortalité.

En politi(|ue, il est d'abord un ennemi des lois et de l'ordre social, comme .I.-.T. Rousseau. Il en conçoit ensuite la nécessité et s'etforce de s'y

1 II. i;{8.

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plier. Mais son libéralisme demeure et s'aflirme dans ses reven<lications touchant leur application défectueuse et il s'en prend aux tyrans. Son sens et son besoin de la justice et de l'égalité, le rapprochent du peuple dont il peint les misères ' et voudrait défendre la cause abandonnée -. Ses sympathies vont aux faibles et il est résolument du parti de Figaro -^

En matière de productions littéraires, sa modernité apparaît surtout dans l'inspiration et dans la forme.

Comme Lamartine et Musset, Vauvenargues laisse parler son cœur; comme presque tous les poètes romantiques, il a lu la Bible et la cite. A côté de ses qualités classiques, son style contient plusieurs des qualités nouvelles que Rousseau et son école introduiront dans la langue : nombre, mouvement, relief et coloris '.

Vauvenargues va même plus loin et ne recule pas devant l'expression violente et hardie qui le satisfait en extériorisant sa passion et qui nous rappelle qu'il est soldat : « Te parlerais-je de mes sentiments? Je « les dégraderais par mes paroles ' ». — « Pour moi, je suis assiégé du « barbier et des notables du terroir de Vauvenargues "■ ». — « Il ne faut « jamais heurter de front ' ». — « Je vous enverrais un état de mes infir- « mités '^ », etc.

Par la place ([ue Vauvenargues fait au sentiment et à l'individualité, il continue La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal et annonce J.-.I. Rousseau, Bernardin de St-Pierre, Chateaubriand et même Nietzsche. Partagé entre une raison solide qui le retient et un sentiment nouveau qui l'entraîne, il est, au XVIIIin'i siècle, le seul esprit qui eût pu taire comprendre Pascal à Voltaire. Il est de son temps, par la raison ; par le cœur, il est près de nous.

L'œuvre inachevée (jue Vauvenargues nous laisse ne contient que des vérités et des beautés de détail ; mais il n'en reste pas moins vrai qu'elle a une valeur historique extraordinaire, parce (ju'elle est l'expression littéraire d'une prise de conscience, dans laquelle apparaît, à travers un tempérament, la transformation d'un principe épuisé qui se renouvelle.

1 I. 158. 349 Cai-act. 4.5. II «7 § 3. - I. 27(1. I. 281. Max. 280. " Max. 659, 566, 567. 4 cf. Méditation sur la foi. 1. 225-2-30. Eloge de P. H. E. de Seytres. I. 141-1.50. Max. 36. 1.5!». 204. 495, 605, 746, 758, 775, 831, 936. II. 186. « Quand 1 esprit de singularité est « affecté, il n'y a qu à Aomir dessus ». II. 176 «Je voulais vous persuader et vous dire « des choses fortes ; je montai sur des échasses ». II. 230. « Ce qu'il y a de plus avisé pour u l'emprunt qui me regarde, c'est de battre à plusieurs portes, de savoir qui a de l'ar- « gent, et de sonder tout le monde )). — etc. ^11.118. ' II. 218. '11.219. '11.232.

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Si VauvcnargUGs avait eu plus (ic temps et une puissance créatrice plus considérable, il aurait été le premier grand ouvrier de l'œuvre dont J.-J. Rousseau a posé les assises et que le XIX"ie siècle a consommée.

Ce qui nous reste de lui, c'est, plus encore que ses écrits, le spectacle émouvant et consolant de sa vie dont la haute signification morale est le titre de gloire le moins contestable.

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