ESSAI S LU VAIVKXAHOI'KS
d'oflicicr subalterne, il ne prit part qu'à une seule campagne qui fut funeste à l'armée française et qui ruina sa santé déjà si compromise.
Sa condition de soldat le jeta dans une société et dans un milieu où choses et gens choquaient les instincts de sa nature, tellement qu'il se retira en lui-même et dut s'accommoder d'une attitude dans laquelle il étouffait.
11 souffrit, dans son caractère sérieux, profond et méditatif, de la moquerie et du cynisme de son entourage, de cet esprit blagueur, superficiel et léger '.
Malgré son amour de la jeunesse qui, comparée à l'âge mùr, est « plus agissante, plus hardie dans ses espérances, plus généreuse dans « sa conduite et plus sincère dans ses affections - », il a parlé avec sévérité des jeunes gens pour lesquels il écrivait, espérant que la sincérité de ses écrits leur ouvrirait le cœur '■, et des rieurs, dont l'air moqueur le blessait ''.
Généreux, sensible et tendre, il a vécu à une époque de sécheresse; constatant « qu'on n'aimait plus comme on aimait jadis ' » sa sensibilité l'a rapproché des malheureux, alors qu'autour de lui, on s'occupait beaucoup plus de la destinée du genre humain que de celle des individus '"'.
Il était sincère et avide de sincérité ; il eut sous les yeux le spectacle d'une période de transition hj'^pocrite, soumise aux exigences de la mode et du bel air, vaine, conventionnaliste et artificielle, jusque dans les productions poétiques '.
Ce qu'il avait en lui de plus grand, le cœur, fut toujours entravé dans ses élans par la raison de son siècle. Il fut borné dans ses sentiments les plus purs, par l'impuissance où il était de les faire valoir et d'en imposer la réalité.
Il s'est efforcé de fonder l'ambition qu'il nourrissait, sur le mérite et sur la vertu ; il a été dépassé par des gens médiocres, soutenus par les avantages de leur condition ou de leurs richesses -, par leurs intrigues ou leurs plaisirs.
Il connaissait les dessous, les souterrains '•' et les passe-droits '" de cette société frivole ; mais il ne pouvait se résoudre à aucun abaissement, et s'il a pu faiblir dans sa pensée, alors que la misère le poursuivait, du moins a-t-il été incapable d'une mauvaise action ".
Par ses idées, Vauvenargues est avide de certitude, en un tem])s
1 I. 85.}. Cai-act. 52. II. l'i. 11. .3i>i). Max. fi8:}. -' I. 3:if). ' I. 1H7. ' 1. :i\''..
Caraet. ^S. 299. Caract. 8. :V20. Caracl. 27. I. 98. Réfl. 41. II. fiT. 200. '" II. 13r>.
« I. 97-98. Réfl. 40. ' I. 9fi. Réfl. 37. 107. Réfl. 51. I. 310. Caract. 19. 311. Caract. 2(1. II. 151. Max. 424. » I. 290. II. 2«5. = II. 22fi. " II. 140. " 11. 230.
116 ESSAI SI' K VArVKNAH(;L'HS
OÙ les vieilles vérités chancellent, où tout est remis en cause, persuadé (ju'il faut «les i)rincipes, alors que tout en manque, sans grande estime pour les philosophes et dédaignant le savoir, à la veille de l'Encyclopédie.
Par le goût enlin. (>'est là un des titres de gloire les ])lus solides de Vauvenargues, d'avoir aperçu les dangers (jue l'école littéraire de son temps, sous l'intluence de Fontcnelle, faisait courir à la langue française, en la ramenant au jargon des gens du bel air.
Les jugements que Vauvenargues a portés sur son épocjue, forment un tableau inquiétant et sombre, au bas duquel on pourrait écrire : méiliocrité et suflisancc. La seule (|ualité (ju'il ait jamais contestée à son temps est une plus grande richesse des biens de l'esprit '.
Vauvenargues a beaucoup joui du commerce de Voltaire. Mais, Voltaire n'avait pas encore écrit (Àmdide, et ce qu'il admirait en lui, c'était moins les idées (ju'il combattit si souvent, qu'une puissante individualité, un génie hardi et indépendant, un esprit vaste et sûr quoique peu profond, un sentiment merveilleux de précision et de justesse quand il s'applique à ce qui est du ressort du goût, un apôtre de l'humanité et de la tolérance. Et puis, il faut bien le dire. Voltaire était un protecteur puissant dont les éloges durent souvent adoucir les mécomptes de Vauvenargues et caresser ses espérances, en les avivant. Vauvenargues a con.staté, avec inditTérence, (juelquefois aussi avec un j)eu d'amertume, l'o])position constante qui était entre son caractère et les mœurs de .sa province - et plus tard, de Paris et de la France : « Comme personne dans « le monde n'a l'esjjrit moins français que moi, je trouverai toujours très « bon le mal (pie vous voudrez m'en <Ure •' ».
11 fait, du malaise (ju'il éi)rouve, une régie générale : « Je crois « (pi'il n'y a guère eu d'auteurs (|ui aient été contents de leur siècle ' ».
Mais, si tout le cho(iuait, en cette épo(iue pour laquelle il n'était pas fait, par le coeur, il aimait la France ! Il souffrait du spectacle qu'elle offrait; il sentait les maux (pii la minaient; il prévoyait les réformes à apporter partout ; et, s'il en avait eu le temps et les forces, il aurait été le premier grand ouvrier de son renouvellement •'.
La pensée de Vauvenargues se forme de l'effort douloureux d'une prise de conscience individuelle, i)ar opposition d'un tempérament dont Faction est l'expression naturelle à l'esprit d'une époque de cri.se, c'està-dire d'une épo(|ue où un princijie é|)uisé se transforme en un principe nouveau.
I I. I.M. .Miix. CIT. -■ II. 112. !.■)!). ■■ II. 2(l7. '' M;ix, :)0.^. •■ II. li.?."), 2.MI.