‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 4 sur 28 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

Avant de montrer les traits principaux de cette individualité que nous allons essaver de définir, il est nécessaire de s'arrêter à un fait qui est de la plus grande imporiance pour l'interprétation de l'œuvre de Vauvenargues et pour l'intelligence de son procédé.

Vauvenargues a été contraint, par sa situation et par les événements, de paraître différent de ce qu'il était. Il s'est fait une attitude à laquelle il n'a échappé que sur le tard et qui a donné à son esprit un pli très caractéristique. Vauvenargues s'en est rendu parfaitement compte ; il en a souffert plus qu'il y paraît, parce qu'il a dû la conserver par devers les autres, tellement qu'il en est arrivé à se tromper lui-même sur la portée des arguments qu'il avançait pour défendre des vues qu'il ne partageait pas toujours: « L'on est bien plus opiniâtre dans l'illusion qu'on a créée « soi-même que dans le vrai qui n'appartient en propre à personne '■ ». Ayant reconnu que: « les événements nous trompent aussi souvent « que nos passions ' », cette constatation lui a dicté l'amertume des maximes 97 et 522 : « C'est être médiocrement habile que de faire des « dupes ». - « Les hommes semblent être nés pour faire des dupes et « l'être d'eux-mêmes ».

1 11. 211. - 1. 8!». RcH. 28.

12 ESSAI SUR VAUVENAKGUES

C'est dans cet esprit déjà, qu'il avait écrit : « Ce serait une grande « servitude, si on était toujours obligé d'écrire comme on parle ou de « faire comme on écrit. Il faut permettre aux hommes d'être un peu « inconséquents ' », et beaucoup plus tard : « Je vous prie cependant de « croire, quoique ce soit une chose honteuse à avouer, que je ne pense « pas toujours comme je parle - ».

Ces aveux sont importants si l'on songe qu'au moment où Vauvenargues lait le second, en avril 1745, tout ce que nous possédons de son œuvre est écrit ou peu s'en faut, et ne sera que remanié avant la publication.

Pour nous orienter sur cette attitude, nous avons deux maximes précieuses :

« Les hommes dissimulent par faiblesse et par la crainte d'être « méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes et quelquefois leurs « plus vertueuses inclinations ■' ».

« Les qualités dominantes des hommes ne sont pas celles qu'ils « laissent paraître ; mais au contraire, celles qu'ils cachent le plus volon- « tiers... » etc. ''.

Ces réflexions, qui sont une manière de confession, s'appliquent sans réserve au cas qui nous occupe et que nous allons examiner.

Dans son œuvre, Vauvenargues fait des allusions fréquentes à cette attitude :

« La fortune au moins nous dispense... de nous déguiser, de quit- « ter notre caractère •■ ».

« Son caractère e.st de démêler les autres hommes et de n'en être « pas démêlé » et la variante : « La force et la droiture de son jugement « lui sufïisent pour pénétrer les autres hommes, mais il échappe à leur « curiosité, sans artifice, par la seule étendue de son génie ''' ».

« Il laisse cet étranger dans une grande incertitude de ses senti- « ments qui n'étaient pas même connus de ses plus intimes amis » et la variante: « Ses amis ne pénétraient point le profond secret de son cœur ' ». « Je n'ai jamais osé ouvrir mon cœur à personne, tant que j'ai vécu * ».

Ces quelques citations sont de simples aveux. Pour s'en convaincre, il sullit de consulter la correspondance.

Vauvenargues nous y apparaît, dès l'abord, comme un jeune homme sérieux, à l'allure indépendante, cl (jui tient à être favorablement jugé, sans paraître.

1 1. 138. -' II. -IH-.i. 11 Voltaiio. :■• M;ix. :{-JH. ' Mi-x. .".(iO ■"' I. 71. Rért. 8.

• I. 334. Cai-act. 37. ' I. 3'r2. CjumcI. 'il. ' II. V.>. cf. I. 331. Ciuacl. 3.-). I. 78.

Réfl. 18. Max. (Jd.

KSSAI SLH VALVKNAHG L'ES 13

Un (le ses correspondants, le marquis de Mirabeau, a très vite découvert en lui une ambition immense et, sous son air dégagé, une passion ardente. Il va l'engager à se montrer, en usant d'une diplomatie qui est intéressante pour la nature même de Vauvenargues, parce qu'elle nous en montre le côté vulnérable.

Il tâche de lui inspirer une absolue confiance ; il vante les qualités qu'il découvre en Vauvenargues et ([ue Vauvenargues lui cache ; il lui fait croire qu'il le connaît parfaitement ; et surtout, il rend justice à son mérite.

Presque toujours, Vauvenargues partage exactement l'opinion de Mirabeau. Et pourtant, il le combat parce que les objections qu'il lui fait, il se les fait à lui-même. Il en résulte que les arguments de Mirabeau ne sont presque jamais pour Vauvenargues, qu'une manière de confirmation de ce qu'il entrevoit lui-même tout en le combattant, appliquant sa raison à trouver des moyens de cacher les aspirations de son cœur et les passions que Mirabeau voudrait lui faire avouer.

Vauvenargues dira plus tard :

« La dissimulation est un effort de la raison, bien loin d'être un « vice de la nature ' ».

Il se fatigue vite à ce travail de son esprit qui doit f)rider et voiler ses véritables sentiments. Aussi le voyons-nous s'ouvrir peu à peu à Mirabeau qui sait le comprendre et les aveux qu'il lui fait, montrent clairement ce qu'il voulait qu'on ne sût pas:

« Vous me faites un plaisir sensible en me proposant de vous écrire « avec confiance. Mon esprit se fatiguait à lutter contre sa paresse ; vous « aurez moins d'avantages sur mes sentiments ; je crains plutôt d'en « avoir trop sur vous - ».

Qu'on relise maintenant la fin de cette même lettre, les lettres qui suivent avec les réponses de Mirabeau. On y verra d'une part, l'habile tactique de Mirabeau pour obliger Vauvenargues à dire lui-même tout ce qu'il a déjà deviné ; de l'autre, la satisfaction évidente de Vauvenargues, qui peut enfin sortir un peu de sa cachette et s'abandonner à son sentiment.

Toutefois, jusque dans ses aveux, Vauvenargues observe une certaine réserve. Ayant appris que Mirabeau ne garde pas absolument le secret de ses confidences ', il se mesure et, sans vouloir détruire les vérités que la passion lui dicte, il jette à leur égard des doutes dans l'esprit de Mirabeau.

Quand le mouvement chaleureux qui le pousse à un aveu est tombé,

1 Max. 519. ^ JI. 111. :■ 11. 13.5.

Vauvenargues se rend compte qu'il s'est laissé emporter et craint d'en avoir trop dit :

« Ne trouvez-vous pas que je ressemble à ce personnage de Molière « qui ne veut avoir ni tort, ni raison, de peur de finir les disputes ? Je i( vous avertis que si vous êtes encore de mon avis, je reprends sur le (( champ ma première opinion ' ». Et après ces admirables i)ages de confession que contient la lettre du 16 janvier 1740 :

« Je vous ai parlé de moi sans aucun déguisement..., mais si cela <( ne vous plaît pas, je suis quelquefois heureux à trouver l'envers des « choses, et vous n'avez qu'un mot à dire, je serai de votre avis - ».

C'est que Vauvenargues tient à garder le secret de tout ce dont il n'est pas absolument sur. Et il est sur de bien peu de choses ! Jusque dans les élans les plus sincères de sa foi, il n'arrive pas à se débarrasser d'une pensée de derrière qui le retient.

Vauvenargues n'avoue ses projets les plus simples qu'au moment où il juge leur réalisation possible ; et cela montre bien, sous la hardiesse que ses passions lui font jouer, une crainte constante d'avoir à se dédire :

<( Je ne veux pas que mon père soit instruit de ma résolution, si elle « ne réussit pas ^ ».

« Je serais fort fâché d'annoncer mon voyage, s'il était sansexécu- « tion ' ».

« Il ne faut pas parler de ma santé ; cela donnerait de l'inquiétude « à ma famille et je serais fâché que l'on me sût malade avant que je sois « à portée de me rétablir ■ ».

Vauvenargues cache, avec un soin méticuleux, sa situation financière. Un seul l'a pu connaître : St-Vincent, son intime ami. Il n'est pas de lettre à lui adressée, dans laquelle Vauvenargues ne touche à cette question d'argent et ne rappelle les précautions infinies à prendre, (^est que Vauvenargues a compris très tôt l'énorme pouvoir de la fortune sur les cœurs et sa valeur incontestable comme soutien de la liberté individuelle ; et il ne veut pas qu'on connaisse son état de pauvreté.

Il cache encore soigneusement ce qu'il souhaite, pour ne pas trahir des jjassions (ju'il exalte à ses heures d'enthousiasme mais dont au tond, il craint d'être dupe, parce (pi'il éprouve amèrement qu' « elles le font (( aspirer à des hauteurs ridicules j)ar rapport à sa fortune '' ».

Quand il aura rempli ses vues, (juand il aura « forcé l'hommage du monde», quand il sera glorieux, en un mot, quand il aura réussi, alors on pourra savoir qui était né fier, ambitieux et pauvre.

1 11. l;{n. ■.; il. Kiii. cf. 11. l.-)S-l. -)'.». ;, Sl-Vin.-.Mil, lo <lcl)iil de h. l,-ttii\ ■■ II. -ITi Ml. -I-IM. ■' II. 2.5H. «11. ■liK>.

ESSAI SUK VAL'VENARdL'ES 15

En attendant, il parle avec complaisance de sa paresse, de son inaction, de sa mince estime de la gloire :

«Je n'aime pas assez la gloire pour la défendre contre tous ses «ennemis; leur nombre m'intimide trop ' ».

« Il y a des esprits qui veulent absolument que j'emploie d'une « manière utile le temps (jue je donne à ma paresse ou à ma mauvaise « humeur - ».

Cela revient comme un refrain trompeur, jusqu'au moment où nous apprendrons que la gloire a été son but suprême ; l'action, un besoin même de sa nature et que cette prétendue paresse est l'excuse d'un homme qui ne veut pas dire l'efTort qu'il doit soutenir pour nous faire croire qu'il est paresseux !

De même, Yauvenargues a toujours voulu paraître au-dessus des événements ; il a joué au philosophe, dans le sens de l'homme qui sait prendre les choses comme elles sont. Il a afTecté un certain mépris pour cela même qu'au fond il souhaitait ardemment :

« Il me serait fort agréable d'avoir de la réputation si elle venait « me chercher ; mais il est trop fatigant de courir après elle, et trop peu « flatteur de l'atteindre, lorsqu'elle coûte tant de soins ^ ».

Ici encore, nous constaterons que c'est par un travail épuisant que Yauvenargues, voulant échapper aux humiliations et aux sujétions que la vie lui imposa, a essayé, sans^- parvenir, de s'accommoder des vices de l'ordre universel.

Il se montre inactif et ne demande qu'à être employé :

« Il m'a promis de me donner des commissions, je serais charmé « qu'il m'emploie '• ».

et plus tard :

« Je m'offre de servir dans les pays étrangers, sans appointement « et sans caractère, jusqu'à ce qu'on me connaisse ; on peut bien me « mettre à l'épreuve • ».

« Mandez-moi donc je vous prie, s'il reste encore de l'emploi dans « nos troupes et si je serais sur d'être employé, en me rendant en « Provence " ».

C'est que Yauvenargues, sûr de son mérite, voudrait se faire apprécier sans avoir besoin d'artifice.

Il est infiniment sensible aux éloges de Mirabeau ' ; mais, ne voulant pas le paraître, il s'en excuse et les explique -. Il voudrait être remarqué sans s'imposer :

1 II. 109. -i II. 134. ■■' II. 128. i II. 121. f' II. 251. « II, 298. ' cf. II. 94, 133, 138, 187, 194, 233, 255, 287. » cf. 11. 89, 94, 90, 108, 127, 234.

16 ESSAI SL'Ii VAL' YEN A lU; LIES

« .le voulais que cette lettre m'ac(iuît de la considération ; elle « doit m'en avoir acquis ' ».

« Je voudrais quelquefois avoii" un bras de moins - ». Mais Vauvenargues ne veut pas laisser voir qu'il se reconnaît du mérite : et il en est ainsi de la gloire, de l'amour, de la réputation, de tout ce qui a été l'objet de sa pensée et de sa vie. 11 a été obligé de cacher, jusque sur le tard, attendant l'occasion de les faire réussir, des prétentions qu'il ne réalisa pas et qu'il ne put jamais abandonner tout à fait.

(^ettc attitude a créé à Vauvenargues une situation fausse. Elle l'a isolé dans une contrainte qu'il s'imposait à lui-même et qui le rehaussait à ses |)ropres yeux. File a été une source de conflits auxquels il n'échappa (pic fort dilïicilement. Elle a dirigé sa pensée dans une voie dangereuse, l'obligeant à demeurer, même là où elle était portée par la passion, inquiète et hautaine.

11 faut aller jusqu'en 1744, pour trouver Vauvenargues consentant à laisser voir ses lettres à St-Vincens, aux gens d'Aix qui se souviennent de lui '. Et c'est seulement dans les (Airactèrcs et <lans les Dialof/iws qu'il se montrera, sinon tel cju'il a été, (hi moins tel qu'il aurait voulu être.

Vauvenargues s'est rendu compte, avec beaucoup de clairvoyance, qu'il s'engageait à soutenir un certain caractère et que cela était dangereux :

« Le malheur de la plupart des hommes ne vient que de s'être « engagés à soutenir publiquement un certain caractère ' ».

Nous le voyons encore par le conseil qu'il donne à Mirabeau le 8 avril 1740, au sujet de son jeune frère : « Le chevalier n'est point un « philosophe ; il ne faut pas qu'il le devienne malgré lui et qu'il joue un rôle forcé » •'.

Ottc attitude a détaché Vauvenargues de la réalité ; demeuré seul, il n'a pu revenir en arrière :

« 11 n'y a dans toute la nature ([u'unc seule âme, un seul corps ; « celui qui se retranche de ce corps fait périr la vie en lui, il se sèche, il « se consume dans une affreuse langueur; il est digne de coiupassion " ».

Il a dû reconnaître, « ([u'un homme cpil s'est retranché toute sa <f vie dans un caractère réservé, fait les fautes les plus grossières, lorsque « les occasions l'obligent d'en sortir et que les affaires l'engagent ' ».

Les causes de cette attiUide peuvent se ramener à deux sources principales: une tournure naturelle du caractère; une expérience malheureuse.

1 II. H'.). -' II. iSS. cl. II. 1-J(;. ■• II. -JdS. '■ I. 118. Conseil ."i. ■• 11. 202.

' 11. 22.Î, cf. II. 2î((i. Il Les diarmcs rlc lii suciéti' sont lniis loiidi's sur ses liions»; etc. ' I. 77. Réfl. 17.

Vauvcnargiics est toujours emporté par ses passions vers une certitude révélée par intuition ; mais, craignant d'être dupe, sa raison le retient dans une prudence extrême et dans une grande circonspection. Vauvenargues est double. Quand il réfléchit, il est pondéré ; il se lait un i)lan ; il mesure, non sans une pointe d'amertume et de pessimisme, les dillicultés de ses combinaisons. Mais, en face de l'action, la passion l'emporte. La raison avait établi sagement une ligne de conduite: la nature passe outre. Et c'est le besoin d'action de cette nature qui donne du mouvement à la pensée de Vauvenargues. Quand son sentiment l'échaufTe, il passionne ses opinions et se laisse prendre tout entier au rythme entraînant de sa phrase. Mais « cpiand sa tête est dégagée et que « tout est sous ses yeux ' », il se produit une détente qui est presque une disposition à l'ironie, malgré la conviction qu'il a d'avoir été sincère et vrai -. Car c'est dans la forme exaltée que Vauvenargues se libère de tout ce qui lui pèse, qu'il manifeste sa nature impatiente de toucher à ce qu'elle conçoit, parce qu'elle ne sait ni attendre, ni se mesurer. Arrêtée par les faits, elle réalise ses prétentions par l'imagination et entraîne Vauvenargues à des déterminations qui vont à rencontre de ses moyens et qu'il est obligé de justifier après coup. 11 faut voir à mesure (jue Vauvenargues sent que les choses lui échappent, grandir en lui une inquiétude à laquelle il essaye d'échapper par toutes sortes de moyens :

« J'éprouve aussi, souvent et vivement, cette inquiétude qui est la « source des passions ' ».

« J'ai pressé mon départ de Metz, par une de ces inciuiétudes qui « me sont si familières * ».

Cette inquiétude perce encore dans le besoin qu'à Vauvenargues de voyager, de changer de place :

« Je vis dans une incpiiétude qui ne me permet pas de rester en « place et il faut absolument que je me tire d'ici • ».

C'est pour échapper à cette in([uiétude constante, à son agitation et même à ses réflexions " que Vauvenargues « s'arrache à lui-même « autant qu'il dépend de lui ' », éprouve le besoin de sentir qu'on le croit sincère, ie besoin d'in.spirer quelque pitié, sans jamais se plaindre; il s'exalte dans un idéal qu'il réalise par la forme éloquente donnée à des visions dont il ne veut faire confidence à personne parce qu'il est trop peu sûr de la réussite de ses prétentions.

Mais il y a plus : en revenant de la campagne d'Italie, l'àme grande d'espoirs généreux et chimériques, Vauvenargues, ambitieux de gloire,

1 ]| is.'i 2 cf. II. IW-147, 15.Î, 225. Max. a.V ■■ U. 122. '' II. 2Hiof. 11.

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