‹ Essai sur VauvenarguesChapitre 5 sur 28 · II. 232. ' II. 143. ' II · texte numérisé non relu

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s'est trouvé relégué dans une petite ville de province. OHicier subalterne, ardent, lier et sérieux, il prend connaissance des vices et des vertus d'un état pour lequel, il nous avouera plus tard qu'il n'était point fait, et semble vite dégoûté d'un entourage dont l'esprit cynique et « blagueur», dut singulièrement le froisser et lui déplaire.

11 est certain que la noblesse de cœur de Vauvenargues pouvait en imposer à ses camarades. Mais entre eux, ils durent en rire. La vertu du « Père Vauvenargues» devait les gêner. Si dans l'idéal de l'Esprit profond. il a dit : « Il est l'ami tendre, le père, le conseil et le confident de ceux « qui l'entourent ' », il a dit aussi :

« Quekpies jeunes gens ([ui le connaissent se moquent de cette « passion qui le dévore et surtout des belles idées qu'il a sur l'amour-».

« Ses camarades se moquent de lui et tournent en ridicule sa géné- « rosité ainsi placée ' ».

Et il a connu « ces soupers de société où l'on se divertit des maux « publics et où l'on jette finement du ridicule sur tous ceux qui font leui- « devoir * ».

Vauvenargues a eu peu de considération pour les jeunes gens de son époque ; il a vécu dans une crainte constante d'être méprisé ; il a toujours parlé du mépris en termes significatifs : ces aveux nous font comprendre que le peu d'estime qu'il rencontra et la frayeur qu'il eut d'être découvert, le déterminèrent à se retirer et, seul à l'écart, à mener une vie pour laquelle il n'était point fait:

« J'ai passé, Monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions « du monde, pour tâcher de me rendre capable des emplois où j'ai cru <( que mon caractère m'appelait, et j'osais penser qu'une volonté si labo- « rieuse me mettrait, du moins, au niveau de ceux qui attendent toute « leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs ^ ».

Et cette situation, créée par son caractère et par son entourage, Vauvenargues l'a soigneusement cachée. Il a travaillé à se passer de tout ce qu'il souhaitait ardemment, société, relations, honneurs, pour tromper les autres sur sa position, se créant des raisons (jui contrariaient ses sentiments, essayant de se persuader qu'il était supérieur aux autres, parce qu'il croyait se passer des biens que la fortune leur dispensait.

Il faut donc débarrasser Vauvenargues de cette attitude qui nous aidera à expliquer bon nombre de bizarreries, d'inconséquences, de contradictions, et le dépouiller du manteau dont il s'est couvert.

Né pour l'action, avec une imagination féconde qui réalise les désirs les plus ardents de son cœur, esprit sérieux et jjrofond, naturelle-

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nient tourné vers les problèmes de la morale, caractère inquiet et sujet à la mélancolie, Vauvenargues. visant malgré sa condition, aussi haut que son âme pouvait l'emporter, ne sut jamais rien sacrifier à sa passion de l'indépendance.

Vauvenargues est avant tout un passionné. Et ses passions sont d'une vivacité étonnante ! Elles ne peuvent le laisser dans l'indifférence, échautlent sa raison et l'entraînent à des inconséquences. Quand les choses lui manquent, son imagination l'occupe en secret des objets que demande son cœur ; ses visées sont extrêmes comme ses sentiments et il n'estime que ce qu'il aime et admire. Son âme, toujours portée vers la réalisation hâtive de ses désirs et de ses espoirs les plus chimériques, impuissante à se manifester au dehors, s'exerce fiévreusement au dedans. Mais, imaginant toujours plus et mieux qu'il ne peut exécuter, Vauvenargues est inégal dans ses enthousiasmes. Tour à tour, faible et courageux, d'un courage vrai et altier, concevant toujours de grandes choses et incapable d'en accomplir de petites, il embrassait témérairement, par réflexion, les affaires mêmes dont il désespérait par sentiment, entrant avec une vérité étonnante dans les personnages que ses passions lui faisaient jouer et sincère jusque dans ses artifices, parce qu'il sentait, malgré lui, tout ce qu'il voulait feindre

Ne pouvant se résoudre à se manquer à lui-même et ne voulant point démentir son cœur, confiant dans les événements autant qu'il se méfiait de ses semblables, hardi dans ses conceptions et convaincu d'avoir assez fait parce qu'il a conscience de mériter ce qu'il souhaite, il n'a jamais su borner ses désirs et leur a soumis le reste des choses, par l'effort courageux et libérateur d'une pensée mise tout entière au service de la passion dominante.

Optimiste de premier mouvement et pessimiste par réflexion, comme Jean-Jacques Rousseau, ferme dans ses idées mais faible dans sa conduite, incapable de suivre sa raison qu'il avait solide, droite et claire, ne voulant se soumettre ouvertement à un plan de conduite de crainte d'avoir à avouer qu'il n'a pas tout prévu, simple, vertueux, suivant la probité par tempérament et laissant volontairement de côté les lois morales et religieuses qui ne s'accordent pas avec le sentiment qui le mène, naturellement bon, indulgent et humain, humain par dessus toutes choses, cet homme à l'esprit profond, ouvert et dominateur, fut toujours soumis à des passions et à des idées qui lui semblaient avoir été formées avec lui. Il ne parvint pas à dissimuler son ambition qu'il avait très grande ; sa fierté perça sous des apparences de modestie et malgré le soin qu'il prit à se cacher, cherchant à être remarqué sans paraître et désireux d'occuper partout une place bien en vue, il dut s'avouer qu'il

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