‹ Essai théologique sur le catholicisme libéralChapitre 1 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La question du catholicisme libéral est à l'ordre du jour. De très-bons ouvrages ont été, dans ces derniers temps, mis à la disposition du public; les hommes sérieux, qui en ont pris connaissance, n'ont pas manqué d'en ressentir le bienfait. 11 est impossible de lire attentivement soit le livre du R. P. At, le Vrai et le Faux en matière d' autorité et de /?^^r/e, TourS;, Cattier, 1874; soit celui de M. Charles Périn, les Lois de la société chrétienne, Paris, Lecoffre, 1875; soit enfin, la Somme contre le catholicisme libéral, par M. l'abbé Jules Morel, Paris, Palmé, 1876, sans être complètement édifié sur le fond même de la doctrine erronée, vulgairement nommée catholicisme libéral.

A côté des ouvrages ci-dessus, vient se placer un travail de M. l'abbé H. Marty, chanoine honoraire de Rodez, intitulé le Syllabus et la liberté de conscience devant la raison et devant la foi, Paris, Douniol, 1876. Cette brochure se recommande par une heureuse disposition des matières et des documents, une argumentation serrée; c'est une œuvre didactique. Son bas prix la met en quelque sorte aux mains de tout le monde; elle mérite d'être propagée, spécialement dans les séminaires et les universités.

Il faut citer également le Syllabus pontifical de M. l'abbé Falconi, bénéficier du Vatican, traduit de l'italien par l'abbé Materne, Paris, Palmé, 1876 ; enfin le Libéralisme, par M. l'abbé Huignard, Paris, 1876; nous ne mentionnons que les publications récentes.

En regard de ces écrits, du côté des adve rsaires, nous apercevons seulement une brochure anonyme, intitulée Uîi commentaire parlementaire du Syllabus, approuvé par Pie IX, Paris, Pion, 1876. Il en sera question dans le présent Essai.

Tel est, au point de vue de la publicité du moins, Tétat de la controverse. Mais, un fait considérable se -produit actuellement ; l'épiscopat français commence à parler d'une manière très-explicite; nous en avons la preuve dans les lettres de félicitations adressées à M. l'abbé Jules Morel, à l'occasion de la Somme contre le catholicisme libéral. Voici ces lettres dans leur partie essentielle :

Poitiers , 20 septembre 1876.

Je vous ai trouvé toujours semblable à vous-même, renseigné sur les faits, très-campé sur les principes, vif et pittoresque dans l'expression, et très-occupé de montrer ce que la thèse laisse de marge à l'hypothèse, sans se faire reléguer elle-même dans la région des pures abstractions. Le temps et l'expérience ajoutent leur enseignement à celui de votre livre. On est en train de constater que la politique demi-chrétienne qui a voulu se séparer des définitions ou directions doctrinales du Saint- Siège, parce qu'elles fermeraient toute voie à l'action pratique, est devenue elle-même une politique stérile, et qu'elle n'a point su se faire accepter de cet esprit moderne qu'elle avait entrepris d'apprivoiser et de diriger.

Dans quelle mesm'e et quelle proportion la vérité rentrera-t-elle dans les institutions terrestres? Il faudrait, pour dire cela, savoir ce que le Fils de l'homme lui-même, en tant que fils de l'homme, n'a pas appris de manière à nous le révéler, c'est-à-dire ce que son Père réserve de durée à son œuvre ici-bas. Mais ce qui n'est pas couvert des ombres de Fincertain , c'est pour l'Eglise l'obligation de proclamer les devoirs des sociétés humaines avec d'autant plus de zèle et de soin que celles-ci s'en écarteront davantage : de telle sorte que le Fils de l'homme, au jour de son dernier avènement, trouve tous les principes de son règne sains et saufs sur les lèvres fidèles de son épouse, à l'heure où le rejet pratique de ces principes am^a produit le divorce, la séparation, la sécession absolue, donec venerit discessio, qui sera le signal de la fin des choses contingentes et laui'ore de l'éternel triomphe.

Malgré tout, je crois encore à une ère de réparation et de consolation pour nos neveux, et je vois jour, à travers toutes sortes de ténèbres, à une reprise de christianisme social en Eui'ope et dans le monde...

-|- L. E. évêque de Poitiers (1).

Angers, 26 septembre 1876.

Catholicisme libéral ! quelle alliance de mots ! Et se peut-il que d'éminents esprits se soient laissé prendre à une pareille contradiction? Et pourtant rien n'est plus vrai ; car il ne suffit pas de répudier le nom quand on retient la chose. Oui, il existe véritablement une école qui, en dépit des enseignements du Saint-Siège et des leçons de l'expérience, persiste à rêver une conciliation possible entre le vrai et le faux, en

(1) Univers, 7 octobre 1876,

matière de doctrine religieuse et sociale! De vive voix et par écrit. N. S. P. le Pape i^ cesse de la signalera l'attention du clergé et des fidèles ; et ce serait faire injure au Vicaire de Jésus-Christ que de prétendre qu'il poursuit un pur fantôme.

Quelle est Torigine de cette école ? quelles phases a-t-elle parcourues depuis cinc^uante ans ? quel est son fond essentiel sous les différentes formes qu'elle a revêtues ? C'est ce que vous vous êtes proposé d'étahlir dans cette série d'opuscules où vous traitez la question sous toutes ses faces. Nul ne vous reprochera d'avoir manqué de franchise et de courage ; mais ce que tous pourront apprécier en même temps, c'est que vous savez reconnaître le talent et la bonne foi là même où vous signalez l'erreur. Parmi vos adversaires, il en est qui, par leurs longs et signalés services, avaient droit de votre part à toutes sortes de ménagements. Si j'en juge par votre préface, je ne crois pas qu'ils puissent se plaindre de votre parcimonie en fait d'éloges, lors même qu'ils croiraient devoir s'inscrire en faux contre vos appréciations.

L'on ne manquera pas, mon cher chanoine , de trouver mauvais que vous releviez des erreurs échappées à des écrivains catholiques, dans un moment où de toutes parts les. ennemis de l'Eglise se réunissent contre elle. Si spécieuse qu'elle puisse paraître, je ne trouve pas l'accusation fondée. Il ne saurait être utile à la cause catholique de laissée, le champ libre à une erreur quelconque, et, quand de telles discussions sont conduites suivant les règles de la justice et de la charité, elles ne peuvent qu'aboutir à bien. Du reste, chacun a son don : vous regardez à l'intérieur, d'autres jettent les yeux sur le dehors, et à ceux qui insisteraient sur l'inopportunité d'une pareille polémique, vous n'auriez pas de peine à répondre que les erreurs les plus dangereuses sont celles qui se présentent avec l'autorité du talent et de la vertu...

Attendez-vous à de vives attaques , mon cher chanoine , et n'y répondez qu'avec calme et modération, afin de bien montrer que, dans ces grands débats, vous ne cherchez pas votre triomphe personnel, mais uniquement celui de la vérité...

-|- Ch. Emile, évèque d'Angers (1).

Les paroles suivantes, adressées par Son Éminence le cardinal deBonnechose, archevêque de Rouen, aux ouvriers parisiens et normands, réunis dans son église métropolitaine, rentrent dans notre sujet :

Combien nous avons été touchés du langage élevé qui vous a peint d'une manière si vraie, si éclatante, les bénédictions de l'Eglise, qui vous l'a montrée comme la véritable mère qui a dispensé aux peuples chrétiens, et surtout au peuple français, les bienfaits les plus précieux de notre civilisation ! Oui, la France, dès son origine, a été profondément chrétienne ; c'est elle qui, parmi toutes les nations chrétiennes, a été la plus fidèle au Saint-Siège, et c'est aussi elle que Dieu avait rendue la plus glorieuse, la plus puissante de toutes. Pourquoi donc a-t-elle été punie"? Pourquoi le soleil de sa gloire s'est-il obscurci?

(1^ Univers, ibid.

Ah ! il faut le reconnaître ; ne l'attribuons pas à des causes secondaires : c'est nous qui avons péché, c'est nous qui avons failli à notre destinée, c'est qu'au siècle dernier nous avons renié notre Sauveur ; c'est que ceux qui nous gouvernaient ont laissé impunément blasphémer le Christ et fouler aux pieds sa loi sainte et divine, et, enfin, c'est parce que nous, la génération qui a succédé à cette triste génération, nous n'avons pas su réparer le mal... C'est pourquoi nous avons été livrés à notre sens perverti, et nous nous sommes égarés dans notre propre voie. C'est pourquoi celte gloire, que nous avions en héritage, s'est momentanément éclipsée. Je dis momentanément, je le dis à dessein, parce que les o-ermes de régénération sont en nous, et c'est vous surtout, mes amis, qui le prouvez, qui le prouvez d'une manière plus vivante... (1). »

A l'occasion de la lettre apostolique adressée à M. l'abbé Vernhet, rédacteur du Peuple, à Rodez, (voir page 88), Mgr de la Bouillerie, coadjuteur de Bordeaux, a écrit ce qui suit :

Bordeaux, 23 décembre 1876.

Notre grand Pape, que Dieu a fait le docteur par excellence de notre siècle, ne perd aucune occasion pour nous instruire et promulguer de nouveau devant nous son admirable Syllabus, qui est l'acte constitutif des sociétés chrétiennes. Et, d'autre part, le monde semble faire tout ce qui est en lui pour nous prouver, par ses détestables enseignements et les fruits amers qu'il en recueille, l'absolue nécessité de cet acte. Quod inopportunum dixerunt necessarium fecerunt (2).

Mgr Legain, évêque de Montauban :

Montauban, 22 décembre 1876..

Cette lettre pontificale est importante au point de vue de la doctrine. Si elle n'enseigne rien de nouveau, elle insiste sur la réprobation du catholicisme libéral que ceux qui en sont atteints ne veulent pas reconnaître et qu'ils disent ne pas exister (3).

Mgr de la Tour d'Auvergne, archevêque de Bourges :

Bourges, 22 décembre 1876,

To h<.iiP ir^ttre nue le Saint-Père vient d'adresser au journal le Peuple de Rode est un document de premier ordre, au point de vue doctrinal; elle afliime de nouveau la condamnation du libéralisme soi-disant catho-

(1) Univers, 31 décembre 1876.

(2) Le Peuple, de Rodez, 30 décembre lb76.

(3) Le Peuple, de Rodez, ibid.

liquc ; elle affirme surtout un principe qu'on ne saurait trop répéter dans les temps actuels : c'est que la vérité peut déplaire à beaucoup et irriter ceux qui s'opiniàtrent dans leur erreur, mais elle ne doit pas être jugée pour cela imprudente et inopportune; au contraire, elle est d'autant plus prudente et opportune que le mal qu'elle combat est plus grave et plus répandu. Nos oreilles sont peu habituées à entendre un pareil langage. Ce langage du reste n'est tenu au monde que par une seule autorité, celle de Pierre ! Heureux ceux qui comprennent que le salut est là et nulle part ailleurs ! (1)

Mgr Leuilleux, évêque de Carcassonne :

Carcassonne, 23 décembre 1870.

Ce document pontifical est d'autant plus précieux qu'il condamne ouvertement et pour la vingtième fois cet affreux libéralisme, qui ose se parerdu titre de catholique, et qui est la principale cause de nos divisions et de notre faiblesse (2).

La lettre, que Sa Sainteté Pie IX a fait parvenir à M^rTëvêque des Trois-Rivièr^s au Canada, est en parfaite harmonie avec les appréciations et les vœux de nos évêques. Nous l'insérons ici tout entière :

PIE IX, Pape. — Vénérable frère, salut et bénédiction apostolique.

Ce que vous nous avez attesté par écrit et de vive voix, en votre propre nom et en celui des autres prélats canadiens, de votre commune soumission et affection envers ce Siège apostolique, nous a été très-agréable, vénérable frère, surtout en ces temps où l'accord et l'union des esprits et des cœurs est nécessaire pour arrêter le torrent des maux qui nous envahissent, et pour en détourner de plus grands encore.

Nous nous sommes principalement réjoui du soin que vous prenez d'inculquer au peuple la saine doctrine, et de lui expliquer ce qui regarde la nature, la constitution, l'autorité, les droits de l'Eglise, dont on a coutume de pervertir très-subtilement la notion pour tromper les fidèles ; et nous avons dû louer le zèle avec lequel vous vous êtes efforcés de prémunir le même peuple contre les astucieuses erreurs du libémUsme dit catholique, d'autant plus dangereuses que, par une apparence extérieure de piété, elles trompent beaucoup d'hommes honnêtes, et que, les portant à s'éloigner de la saine doctrine, nommément dans les questions qui, à première vue, semblent concerner plutôt le pouvoir civil que l'ecclésiastique, elles affaiblissent la foi, rompent l'unité, divisent les forces catholiques et fournissent une aide très-efficace aux ennemis de l'Église, qui enseignent les mêmes erreurs, quoique avec plus de développements et d'impudence, et amènent insensiblement les esprits à partager leurs desseins pervers.

(1) Le Peuple, ibid.

(2) Le Peuple, ibid.

Nous vous félicitons donc, et nous souhaitons que vous travailliez toujours à dévoiler leurs pièges et à Instruire le peuple avec une semblable ardeur, un pareil discernement, et avec cette concorde qui montre à tous votre charité mutuelle, et prouve que chacun de vous ne pense, ne dit et n'enseigne qu'une seule et même chose. Or, ceci arrivera de soimême, si vous vous appliquez à nourrir soigneusement en vous ce dévouement à la Chaire de Pierre, maîtresse de la vérité, que vous professez en termes si forts et si affectueux. Nous vous le souhaitons à tous, en même temps que, comme augure des faveurs divines et comme gage de notre particulière bienveillance, nous vous accordons de tout cœur la bénédiction apostolique, à vous, vénérable frère, et à chacun des évêques canadiens, ainsi qu'à leurs diocèses.

Donné à Saint-Pierre de Rome, le 18 septembre 1876, de notre Pontificat la trente et unième année.

PIE IX, Pape (1).

La lecture des documents qui précèdent nous ont confirmé dans une pensée qui nous sollicite depuis longtemps, celle de définir et de caractériser le mieux possible le libéralisme et spécialement le catholicisme libéral, puis d'exposer brièvement les raisons théologiques qui contredisent ce système.

A chaque instant, en effet, on rencontre des hommes foncièrement catholiques, mais qui ne savent pas s'orienter dans la controverse engagée de nos jours, au sujet des prétendues libertés modernes ; de là, diverses questions , plus faciles à trouver que les réponses ; de là, dans les esprits incertitude , hésitation, solutions hasardées et même erronées. Nous comprenons la difficulté, et c'est pour l'aplanir, autant qu'il est en nous, que nous avons écrit les pages qui suivent. Notre but sera-t-il atteint ? Nous l'espérons, par cette raison décisive que nous ne tirons rien ici de notre propre fonds, que nous marchons sous l'escorte des plus hautes autorités, et que nous nous attachons principalement à suivre le plus près possible les enseignements du Siège apostolique.

(i) Univers, 19 décembre 1876.

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