SUR LE
Que faut-il entendre par libéralisme'? L'opinion, les principes des libéraux. Que faut-il entendre ^d^v idées libérales? Les idées favorables à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société. Ces deux définitions sont données par M. Littré (1).
Chateaubriand dit que le qualificatif libérales est un barbarisme que la philosophie a emprunté aux Anglais, et il ajoute :
Quel ne fût point devenu Pascal s'il n'avait été chrétien ! Quel fi'ein adorable que cette religion qui, sans nous empêcher de jeter de vastes regards autour de nous, nous empêche de nous précipiter dans le gouffre ! Mais si le siècle de Louis XIV a conçu les idées libérales, pourquoi donc n'en a-t-il pas fait le même usage que nous? Certes, ne nous vantons pas de notre essai. Pascal, Bossuet, Fénelon ont vu plus loin que nous, puisqu'en connaissant comme nous et mieux que nous la nature des choses, ils ont senti le danger des innovations. Quand leurs ouvrages ne prouveraient pas qu'ils ont eu des idées philosophiques, pourrait-on crohe que ces grands hommes n'ont pas été frappés des abus qui se glissent partout, et qu'ils ne connaissaient pas le faible et le fort des affaires humaines? Mais tel était leur principe qu'il ne faut pas faire un petit mal même pour obtenir un grand bien, à plus forte raison pour des systèmes, dont le résultat est presque toujours effroyable [2).
(1) Dicfîonn. de la langue française.
(2) Le Génie du christianisme, troisième partie, liv. II, chap. vi.
La philosophie dont parle Chateaubriand est celle du xvm* siècle; le titre fastueux qu'on lui décerne ne suffit point pour la disculper d'avoir préparé la Révolution, et c'est la Révolution qui a mis en vogue le mot libéral; de là cette épigramme :
Qu'est-ce que ce mot libéral Que des gens d'un certain calibre Placent toujours tant bien que mal?
C'est le diminutif de libre (1).
Le mot est on ne peut plus juste. Le libéralisme est, en effet, l'opposé de la vraie et saine liberté; ce qu'expriment plus clairement les vers qui suivent :
De la rébellion et de Thypocrisie
J'ai vu naître un monstre odieux, Au modeste maintien, au regard doucereux, Feignant dans ses discours la sainte jalousie Des droits du peuple et de la bourgeoisie;
Vantant d'un langage mielleux Les libertés de tous, seul objet de ses vœux;
Voulant surtout doter la France D'un régime nouveau, dont la prééminence Lui fût, en saccageant sa vieille majesté, Une source de gloire et de prospérité.
Pour mieux cacher son plan, par un bel archaïsme,
Il s'appela libéralisme.
Enfanté dans la nuit, désertant le grand jour, Sous l'éclat emprunté d'un saint patriotisme. Il eut soin de cacher son fougueux fanatisme (2).
M. Sainte-Beuve, dans son discours de réception à l'Académie française, le 27 février 1845, faisant l'éloge de Casimir Delavigne, essaya la définition suivante :
Dans ses Messéniennes, Casimir Delavigne s'y montra tout d'abord l'organe de ces opinions mixtes, sensées, aisément communicables, et si bien baptisées par un grand écrivain, le mieux fait pour les comprendre et pour les décorer, par M. de Chateaubriand, de ce nom de libérales qui leur est resté... (3).
Opinions mixtes et même très-mêlées. Sensées ! Il serait plus juste de dire insensées ! Aisément communicables, et trop, attendu le penchant de l'homme à la licence. Quant au baptême donné par Chateaubriand, le texte, cité plus haut, ne prouve pas qu'il ait eu,
(1) Littré, ibid.
(2) Les Méditations de Vermitage, par M. l'abbé Auber, chanoine deM'Eglise de Poitiers, 1873; chant VI, III.
(3) Moniteur universel, n" du 28 février I8't5. — Littré, ibid.
pour la chose représentée par le mot, un grand enthousiasme, au moins à l'époque du Génie du christianisme.
Mais revenons à la définition donnée par M. Littré : « Les idées libérales, dit-il, sont les idées favorables à la liberté civile et politique, et aux intérêts généraux de la société. »
Conformément aux règles données par les maîtres^ pour savoir si une définition est juste, renversons la proposition, c'est-à-dire mettons l'attribut à la place du sujet et réciproquement. Nous dirions donc : Les idées favorables à la liberté civile et politique, et aux intérêts généraux de la société, sont les idées libérales. Cette proposition n'est pas vraie ; car les idées libérales, telles qu'elles résultent des actes, écrits et paroles des libéraux, ne sont favorables ni à la saine liberté, ni aux intérêts généraux de la société. Si Ton disait seulement : les idées favorables à la liberté, etc. sont des idées libérales; nous répondrions : soit. Le catholique n'est point l'ennemi des idées favorables à la liberté civile et politique , encore moins des intérêts généraux de la société. En reconnaissant que ces idées sont libérales, nous prenons le qualificatif dans son acception ancienne, suivant laquelle libéral est l'équivalent de généreux (1). Mais les idées libérales sont autre chose. D'après l'histoire, et notamment d'après le texte de Chateaubriand , les idées libérales sont tout à la fois le principe et l'effet de la Révolution de 89, laquelle en se parant du mot libéral, s'est présentée devant les peuples sous le masque de la générosité ; et les peuples ont été trompés. Telles sont les conséquences désastreuses d'une équivoque. Et cette équivoque dure encore; puissionsnous contribuer, dans la mesure de nos moyens, à la faire disparaître !
Il est avéré que les idées libérales, en leur qualité de progéniture de la Révolution, demeurent fidèles aux fameux principes de 89, tout empreints de naturalisme et de rationalisme ; et, pour savoir ce qu'il faut entendre par naturalisme et rationalisme, il suffit de relire les propositions suivantes, condamnées par le Saint-Siège, et comprises dans le Syllabus du 8 décembre 1864 (2) :
III. La raison humaine, sans tenir de Dieu aucun compte, est l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal; elle est sa propre loi; et elle suffit par ses forces naturelles à procurer le bien des hommes et des peuples.
ri) Cf. Dictionn. de Trévoux; Dictionn. de Bescherelle.
(2) III. Humana ratio, nuUo prorsus Dei respectu habito, unicus est veri et faisi, boni et mali arbiter, sibi ipsi est lex, et naturalibus suis viribus ad hominum ac populorum bonum curandum sufficit.
IX, Tous les dogmes de la religion chrétienne, indistinctement, sont l'objet de la science naturelle ou de la philosophie; et la raison humaine, instruite seulement par l'histoire, peut, par ses forces et principes naturels, arriver à la vraie science de tous les dogmes même les plus abstraits, du moment que ces dogmes sont proposés comme objet à la raison elle-même.
X. Comme autre chose est le philosophe, autre chose la philosophie, celui-là a le droit et le devoir de se soumettre à l'autorité qu'il aura luimême reconnue vraie; mais la philosophie ne peut ni ne doit se soumettre à aucune autorité.
XrV'. La philosophie doit être étudiée, sans tenir aucun compte de la révélation surnaturelle.
XV. Il est libre à tout homme d'embrasser et de professer la religion qu'il croira vraie d'après la lumière de sa raison.
XVI. Les hommes, quelle que soit leur religion, peuvent trouver la voie du salut éternel et obtenir ce salut.
XX. La puissance ecclésiastique ne doit pas exercer son autorité sans la permission et l'assentiment du gouvernement civil.
XXXIX. L'Etat, comme étant l'origine et la source de tous les droits, est investi d'im droit spécial illimité.
XLII. Dans un conûit de lois émanées de Tune et l'autre puissance, le droit civil prévaut.
XLIV. L'autorité civile peut s'immiscer dans les choses qui regardent la religion, les mœurs et le gouA^ernement spirituel,...
LIV. Les rois et les princes non-seulement sont affranchis de la juridiction de l'Eglise, mais encore, dans les questions de juridiction qu'il s'agit de résoudre, ils sont supérieurs à l'Eglise.
LV. L'Eglise doit être séparée de l'Etat et l'Etat de l'Eglise.
LVI. Les lois morales n'ont pas besoin de la sanction divine, et il n'est nullement nécessaire que les lois humaines soient conformes au droit naturel et qu'elles reçoivent de Dieu la force d'obliger.
IX. Omnia indiscriminatim dogmata religionis christianee sunt objectum naturalis scientise seu philosophise ; et humana ratio, historiée tantum exculta, potest ex suis naturalibus vlribus et principiis ad veram de omnibus, etiam reconditioribus, dogmatibus scientiam pervenire, modo htec dogmata ipsi rationi tanquam objectum proposita fuerint.
X. Quum aliud sit philosophus, aliud philosophia, ille jus et oflicium habet se submittendi auctoritati, quam veram ipse probaverit ; at philosophia neque potest, neque débet ulli sese submittere auctoritati.
XIV. Philosophia tractanda est, nulla supernaturalis revelationis habita ratione.
XV. Liberum cuique homini est eam amplecti ac profiter! religionem, quam rationis lumine quis ductus veram putaverit.
XVI. Homines cujusvis religioni; cultu viam teternîe salutis reperire seternamque salutem assequi possunt.
XX. Ecclesiastica potestas suam auctoritatem exercera non débet absque civilis gubernii venia et assensu.
XXXIX. Reipublicce status, utpote omnium jurium origo et fons, jure quodam poUet nullis circumscripto limitibus.
XLII. In conflictu le-^um utriusque potestatis, jus civile prsevalet.
XLIV. Civilis auctoritas potest se immiscere rébus quse ad religionem, mores et regimen spirituale pertinent...
LIV. Reges et principes non solum ab Ecclesite jurisdictione eximuntur, verum etiam in qusestionibus jurisdictionis dirimendis superiores sunt Ecclesiae,