DU
Le système de Portails^ un peu adouci quant à l'expression, a eu les honneurs d'un nouvel exposé à la tribune française, le 25 novembre 1876, par l'organe de M. Dufaure, ministre de la justice et des cultes. Après avoir dit d'excellentes choses, M. Dufaure, obéissant à ce système de bascule, qui consiste à énoncer successivement le oui et le non, le pour et le contre, ou tout au moins à placer çà et là des correctifs en sens contraire, afin de contenter les opinions diverses, a cru devoir revendiquer le prétendu droit de l'État au regard de la religion catholique, et sa pleine indépendance. Nous reproduisons les passages de son discours qui ont trait à notre siijet(l):
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Je ne connais pas, quant à moi, de service plus élevé, ni plus utile, ni qui mérite mieux protection que les services du clergé. Je dis la protection de l'État, car, messieurs, c'est là tout ce que nous prétendons pour lui. Mais la protection de l'État, c'est là ce qui lui a été assuré, ce qui a été assuré aux trois cultes reconnus par le concordat et les articles organiques. Relisez les expressions par lesquelles l'illustre Portails caractérisait la nature de ce contrat. Il disait : « Nous ne créons pas de religion d'État, nous ne créons pas de religion dominante ; cela n'existe plus parmi nous ; mais l'État accorde protection à tous les cultes qu'il reconnaît, et. en échange, les ministres de ces cultes dont il garantit la discipline, les fonctions, l'existence, doivent respecter scrupuleusement les lois de leur pays. »
Voix diverses à gauche. — Eh bien ! Qu'ils les respectent ! — C'est ce que nous leur demandons! — Mais c'est ce qu'ils ne font pas !
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Messieurs, je vous rappelle les termes du contrat ; je ne peux pas en même temps vous montrer qu'il est observé : attendez !...
Nequibit certe hujusmodi certamen vobis non comparare reprehensiones, contemptum, simultates; verum qui veritatem attulit terris discipnlis suis non aliud prtedixit nisi eos odio omnibus futuros propter nomen SJaum. Cum tamen eisdem amplissimam simul laborum et œrumnarum mercedem spoponderit, ea vos facti alacriores, traditam ab hac sancta sede doctrinam tueri et propagari pergite, in Dei gloriam et animarum salutem, servatis semper prudentiae caritatisque legibus. Intérim excipite benedictionem apostolicam, quam Jivini favoris auspicem et paternte nostrœ benevolentise pignus, tibi, dilecte fili, sociisque tuis peramanter impertimus.
Datum Romœ, apud sanctum Petrum, die undecima decembris 1876, Pontificatus nostri anno trigesimo primo. — Pius PP. IX. — Peuple de Rodez, n° du 19 décembre 1876.— Univers, 21 décembre 1876.
(1) Univers, 27 novembre 1876.
M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, veuillez laisser parler M. le ministre.
M. Deschanel. — Monsieur le président , nous applaudissons la citation...
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Eh bien ! Messieurs, c'est là le contrat : d'un côté protection du gouvernement pour les cultes qu'il reconnaît, pour leur discipline, leur doctrine, pour leurs ministres, et, d'un autre côté, engagement des ministres de ces cultes à respecter toujours et en tout temps les lois de l'État. Il y a donc eu un contrat ; il a été trèsnettement réglé, et, permettez-moi de vous citer textuellement, cela en vaut la peine, les conditions que chacune des parties s'est engagée à observer. Voici les articles 12, 13 et 14 du concordat:
« Art. 12. — Toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres non aliénées, nécessaires au culte, seront mises à la disposition des évèques.
« Art. 13. — Sa Sainteté, pour le bien de la paix et l'heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les acquéreurs des biens ecclésiastiques, et qu'en conséquence, la propriété de ces mêmes biens, les droits et revenus y attachés, demeureront incommutables entre leurs mains et celles de leurs ayants cause.
« Art. 14. — Le gouvernement assurera un traitement convenable aux évoques et aux curés, dont les diocèses seront compris dans la circonscription nouvelle. »
Jamais, messieurs, contrat plus solennel et, en même temps, plus clair, n'a été passé et ne demande davantage à être respecté.
L'honorable M. Boysset a ajouté cependant : ce contrat n'a pas été observé par toutes les parties; il y a certains articles qu'on a omis d'exécuter. Messieurs, il est nécessaire de dire quelques mots à la Chambre sur ce point, car c'est une partie importante du discours de l'honorable M. Boysset.
Interrompons ici le discours de M. Dufaure. Il est clair qu'il ne s'agit que des catholiques ; il y eut un concordat entre le Saint- Siège et le gouvernement ; il n'y a pas eu de traité, et il ne pouvait y en "avoir, entre le gouvernement et les deux branches du protestantisme : pourquoi M. Dufaure affecte-t-il de dire les trois cultes reconnus par le concordat et les articles organiques ? Uniquement pour faire acte d'indifférentisme gouvernemental; et nul ne dira qu'un tel acte, aussi public, aussi éclatant, soitsans portée. Ensuite, dans le concordat, il n'y a aucune clause portant que le clergé catholique s' engage à respecter toujours et en tout temps les lois de l'Etat. Si pareille chose eiit été demandée, le Saint-Siège ne l'aurait point admise, à cause du sens indéfini et illimité des expressions. Nul n'est plus scrupuleux observateur des lois civiles que le clergé, et le gouvernement le sait mieux que personne à l'aide de ses statistiques et en matière d'impôts et en matière de délits, mais le clergé ne s'engage jamais à respecter des lois quelconques, ce qui comprend éventuellement les lois injustes. Poursuivons :
M. LE GARDE DES SCEAUX. — Il y a uii article du concordat qui concerne le serment des évèques ; je dois vous en donner lecture; vous verrez en quels termes le serment des évoques était exigé :
a Je jure et promets à Dieu, sur les saints Evangiles, de garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par la constitution de la République française. Je promets aussi de n'avoir aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, de n'entrer dans aucune ligue, soit au dedans, soit au dehors, qui soit contraire à la tranquillité publique; et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'apprends qu'il se trame quelque chose de préjudiciable à l'État, je le ferai savoir au gouvernement. ;) (Très-bien! trèsbien! sur divers bancs à gauche)...
Le serment a été prêté sous l'Empire, il a été modifié depuis, en ce sens que l'on a retranché la clause offensante qui le termine, et puis il a été prêté jusqu'en 1870, lors de l'établissement du gouvernement de la Défense nationale. A cette époque, un décret de ce gouvernement abolit pour tout le monde en France le serment. On considéra, dans l'administration des cultes, à la tête de laquelle se trouvait l'honorable M. Jules Simon, que le décret du gouvernement de la Défense nationale, auquelle ministre lui-même avait concouru, abolissait pour le clergé, comme pour tous les fonctionnaires, le serment que l'on exigeait d'eux. Voilà pourquoi, depuis 1871, le serment n'a plus été prêté. J'ai trouvé les choses en cet état, elles ont continué comme elles étaient. Voilà ce que j'avais à dire sur ce point. Et, remarquez-le, messieurs, si les évêques ont cessé de prêter le serment, ce n'est pas par un acte spontané de leur volonté, c'est parce qu'il a été admis, même par le ministère des cultes, que les .serment n'était plus dû...
On m'a demandé dans une commission, si je savais que les principes de la déclaration de 1682 fussent professés dans les séminaires et dans les cours de théologie qui s'y font. Messieurs, la question avait lieu de m'étonner, car trois articles, on le reconnaîtra avec moi, ne pouvaient pas être professés... Mais si vous me demandez si le i^rincipe important, essentiel de la déclaration de 1682, c'est-à-dire l'indépendance du pouvoir spirituel et celle du pouvoir temporel, leur toute-puissance chacun dans leur domaine, est enseigné dans les grands séminaires, je vous dirai que vous n'avez qu'à prendre le cours d'instruction religieuse du corps enseignant ecclésiastique le plus considérable, le plus vénéré de France, de Saint-Sul])ice, vous y verrez enseigner ce que nul ne peut nier de notre temps, vous y verrez enseigner en toutes lettres que le clergé est souverain dans l'ordre spirituel, comme les y)Ouvoirs publics dans l'ordre temporel; et je ne sache pas qu'il soit au monde, ni un évêque, ni aucun des soutiens du Saint-Siège qui ait la prétention de porter la main sur un des attributs de la puissance temporelle en France. Que la France soit gouvernée par un monarque, une monarchie ou par la dynastie impériale, qu'elle soit sous la Pvépublique, le pouvoir qui la dirige est indépendant. Il ne dépend que de Dieu, mais d'aucune autre puissance sur la terre. (Applaudissements à droite.) Voilà ce que l'on dit dans les grands séminaires, comme je le dis à la tribune; on ne trouvera nulle part une instruction contraire.
Entendons-nous. Il y a, dans ce passage, deux points à relever ; le premier, la doctrine de M. Dufaure touchant l'indépendance du pouvoir civil ; le second, la doctrine enseignée dans les grands séminaires.
Premièrement, l'indépendance du pouvoir civil. Le ministre va trop loin en professant la toute-puissance du pouvoir temporel dans son domaine; selon lui, le clergé (dites : l'Église) est souverain dans l'ordre spirituel, comme les pouvoirs publics dans Vordre temporel : cette proposition est fausse, il n'y a aucune parité à établir entre le sacerdoce et l'empire, la nature des pouvoirs respectifs s'y oppose. M. Dufaure iui-mème en donne la raison en disant que le pouvoir temporel ne dépend que de Dieu. S'il dépend de Dieu, il dépend^ par conséquent, do l'autorité visible constituée par Dieu pour conduire à leur fin les individus et les peuples, cette autorité, c'est l'Église. Mais en quel sens les pouvoirs publics dépendent-ils de l'Église ? En ce sens que les hommes politiques qui en sont investis doivent^ nonseulement dans leur vie privée, mais encore dans le gouvernement de la chose publique, se conformer aux lois divines, dont l'Église est la fidèle dépositaire. M. Dufaure a raison de dire que personne, dans l'Église, n'a la prétention de porter la main sur un des attributs de la puissance temporelle en France. Personne^ en effets n'a la prétention de faire les lois nécessaires au point de vue des intérêts civils, de décréter et de percevoir les impôts, de lever des armées, de faire la paix ou la guerre, etc., mais l'Église a tout droit possible de rappeler à ceux qui gouvernent que, dans leurs lois et leurs actes, ils doivent constamment respecter et observer la loi de Dieu, et de les y contraindre par les peines qui sont de son ressort.
Secondement, doc-trine enseignée dans les séminaires. Évidemment, M. Dufaure a en vue le manuel de droit canonique en usage dans les séminaires dirigés par la compagnie de Saint-Sulpice. Or;, que porte cet ouvrage? le voici (1) ;
La puissance temporelle, quoiqu'elle soit souveraine dans Tordre des choses séculières, est subordonnée à la puissance de l'Eglise dans l'ordre spirituel, eu ce sens que l'Église a le droit : 1° de faire connaître aux princes, aussi bien qu'aux particuliers, ce qui est permis ou défendu par la loi divine ; 2° de prescrire aux princes, si toutefois ils sont chrétiens, d'observer la loi divine dans l'usage des choses temporelles et l'exercice de leur puissance ; 3-^ de sévir contre ceux qui violent obstinément le droit divin; 4^ de prononcer définitivement par un jugement dogmatique, dans les doutes qui peuvent s'élever sur la compétence de l'un et l'autre for.
(1) Potestas temporalis, quamvis suprema sit in orJine rerum stecularium, subordinatur potestati Ecclesise in ordine spirituali, eo sensu quod Ecclesia jure valeat : lo docere principes, non secus ac privâtes, quid lege diyina permissum sit aut vetitum; 2" prtecipere principibus, si tamen christiani sunt, nt hanc legem observent in usu rerum temporalium et exercitio potestatisj sua3; 3° in illos animadvertere qui jus divinum obstinate transgrediuntur; 4" demum dubia, si quœ suboriantur circa competeutiam utriusque fori, judicio dogmatico deflnire. — Prœlcd. jur. canon, hab. in ser.im. S. Sidpitii, 4« édit. 1875 ; Paris, Lecoffre, t. I", p. 100.
C'est-à-dire que le canoniste de Saint-Sulpice enseigne précisément la doctrine que nous venons nous-même d'opposer à M. Dufaure. Nous ne refusons pas d'admettre qu'il y ait eu de la part de ce ministre simple inadvertance ou défaut de précision ; mais il est indubitable que la plupart de S3s auditeurs et de ses lecteurs auront vu, dans son langage, une adhésion à la doctrine de l'indépendance absolue de l'État au regard de l'Église : ce que semblent confirmer les lignes suivantes^ tirées du même discours :
il. LE G\RDE D3S SGEA-Ux. — Nous voulons vlvPB en paix avec tout le monde. (Interruptions à gauche.) Oui, avec tout le monde, et sincèrerement; mais nous ne voulons pas que personne intervienne chez nous pour nous conduire, d'une manière ou d'une autre, soit à des institutions politiques, soit à une foi religieuse qui ne nous conviendraient pas. (Très-bien! et applaudissements.) Messieurs, je dis : nous, je parle du gouvernement entier, je parle de chacun de mes collègues qui sont de la même opinion que moi : nous voulons être parfaitement respectueux envers la religion; nous sommes convaincus que ce n'est pas être un esprit fort que de l'attaquer et de l'offenser; nous voulons être respectueux envers elle, mais nous n'oublions jamais que nous sommes les représentants des pouvoirs publics en France (Très-bien!) et, à aucun prix, quelles que soient nos convictions religieuses, nous ne ferons jamais le sacrifice d'un des éléments des pouvoirs publics qui nous sont confiés ; autrement nous serions traîtres envers notre pays et nous ne le serons pas. (Applaudissements.)
Le tort principal des paroles qui précèdent , c'est, d'une part, de laisser croire à l'éventualité impossible d'un conflit entre les deux pouvoirs, au sujet d'un des éléments des pouvoirs publics; et, d'autre part, de donner à entendre, selon la maxime de Portails, que la puissance séculière est souveraine et qu'elle n'est souveraine qu'autant qu'elle est tout ; alors les conflits sont inévitables. Cependant l'orateur a reconnu plus haut que la puissance spirituelle est souveraine dans son ressort. De telles incohérences ne sont point rares de nos jours; elles procèdent du désir de vivre en paix avec tout le monde, selon le mot de M. Dufaure.
D'après cela, nous ne devons pas être surpris si le langage du ministre à propos du concordat et des matières mixtes n'a pas l'exactitude désirable ; il est évident que M. Dufaure s'en est rapporté à certaines idées courantes qu'il n'a pas pris la peine de contrôler, idées certainement issues du système de la prépotence de TÉtat. Nous ne reproduisons pas ce paragraphe relatif au concordat que chacun peut lire ailleurs, et qu'il ne nous paraît pas nécessaire de discuter en ce moment (1).
(1) Cf. ce qui a été dit ci-dessus, § YIII
Il importe maintenant de formuler des conclusions pratiques touchant les devoirs qui pèsent sur les catholiques, en face des principes faux qui, depuis un siècle, sont invariablement affichéspar le libéralisme, et qui ont fini par passer dans les lois et dans les mœurs; et quand nous disons frt//<o//i/z<e'S;, nous embrassons tous les enfants de la sainte Église, hommes privés ou hommes publics, et quelles que soient leurs fonctions dans la société, fussent-elles les plus hautes. Nous rangeons leurs devoirs sous les douze articles ciaprès :
I. — Penser sainement, première de toutes les obligations ; être profondément convaincu que le Christ est venu en ce monde pour être connu, adoré, obéi, non pas seulement au for intérieur de la conscience et au foyer domestique, mais par les peuples comme peuples, et que les enseignements du Christ ont pour organe certain et infaillible l'Église catholique.
II. — Parler, écrire, agir correctement, c'est-à-dire conformément à la doctrine catholique. Nous avons analysé tout à l'heure le discours d'un ministre, et constaté tout ce que l'expression, en dépit des intentions que nous croyons pures, offre de défectueux. Le mal vient de ce que l'on veut plaire à tout le monde et recueillir des adhésions à droite et à gauche. Cela n'est pas possible. Qu'on daigne remarquer que tout catholique, même le plus humblement placé, se trouve journellement dans une situation analogue à celle du ministre, c'est-à-dire que, dans ce qu'il dit ou écrit, dans les relations soit publiques, soit privées, il vient comme nécessairement se heurter aux préjugés reçus. Il faut, en pareil cas, soutenir la vérité, sinon par une discussion, tout le monde n'en est pas capable, toujours par une affirmation nette et précise. De plus, agir correctement. Un catholique n'agit pas correctement, lorsqu'il prend part aux cultes des dissidents, même à l'occasion d'un mariage ou d'un convoi. Le système de l'égale protection a engendré, sous ce rapport, des usages véritablement pernicieux. Citons quelques exemples :
Dans une grande ville de France, ville épiscopale, les fabriques
— godes paroisses ont constitué une régie pour les pompes funèbres. Le matériel appartient aux paroisses en corps, et le personnel dépend d'un directeur nommé par les fabriques. Dans cette ville, il y a un temple protestant. Qu'arrive-t-il? Il arrive que c'est l'administration fabricienne catholique qui fournit aux protestants, suivant la classe qu'ils désirent, tout ce qui concerne les pompes funèbres : matériel et personnel, tentures, hommes de cérémonie, porteurs, etc., de telle sorte que les employés d'une administration toute catholique doivent, par ordre, communiquer in divinis avec les hérétiques, entendre les discours de leurs ministres, et s'exposer au danger de perdre la foi. Ce n'est pas tout. Chaque année, l'administration fabricienne arrête les comptes et fait ressortir l'excédant des recettes sur les dépenses. Cet excédant est réparti par l'évêque entre les diverses fabriques de la ville, et dans le tableau de répartition est compris le soi-disant culte protestant, qui reçoit une somme proportionnée au chiffre de ses adhérents, et, il faut le dire, une somme largement et généreusement calculée. Certes, voilà l'idéal; ce n'est pas seulement la liberté et l'égalité, c'est la fraternité des cultes. Malheureusement, au point de vue catholique, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus exorbitant. Les conséquences de pareils actes sont visibles.
Dans un autre endroit, le conseil municipal est composé de catholiques et de protestants. Lorsque l'État demande des prières publiques, ce conseil se rend en corps d'abord à l'église, puis au temple; de cette manière, les protestants accompagnent leurs collègues catholiques à l'église, et les catholiques accompagnent leurs collègues protestants au temple. La loi n'exige nullement cet acte d'indififérentisme, mais, dans l'atmosphère libérale où l'on vit, il y a comme un instinct qui pousse même de bons catholiques, peu instruits sans doute, à en venir à cet excès de condescendance. Quand une population catholique voits'accomplir sous sesyeux, et pendant de longues années, des actes aussi incompatibles avec toute conviction arrêtée, que peut-elle penser? Elle conclut que le protestantisme vaut le catholicisme, et réciproquement.
IIL — Éviter les équivoques. Tout homme loyal doit avoir horreur des équivoques ; en matière de libéralisme, rien n'est plus dangereux et rien n'est plus fréquent. Tous les libéraux depuis les radicaux jusqu'aux plus radoucis se paient, les uns les autres, d'expressions et de formules assez élastiques pour s'accommoder au sens que chacun préfère. Voir, à cet égard, professions de foi, journaux, discours politiques. De nos jours, plus d'un catholique n'a pas
dédaigné ce triste moyen de succès. Tout d'abord, on pouvait croire que ce n'était qu'un expédient; mais, avec le temps, l'emploi de l'expédient est devenu système, comme chacun peut vérifier. Il existe indubitablement entre la thèse et l'hypothèse du libéralisme une di?îtance réelle, néanmoins il faut très-peu de chose, en fait de langage, sinon pour la franchir, au moins pour la dissimuler. Tel est le grand écueil des catholiques libéraux. Comme on ne discerne pas toujours, dans leur manière de s'exprimer, les réserves qui doivent être au fond de la pensée d'un catholique, lorsque dans l'intérêt du bien, ils invoquent lebénéfice des libertés dites modernes^ il s'ensuit des méprises dont les effets sont déplorables. Telle victoire remportée par des procédés de ce genre ne compensera jamais le dommage infligé aux principes.
L'emploi de ce qui est vague et incomplet est une des grandes ressources de notre éloquence parlementaire. En voici un exemple entre mille :
Vous éloigneriez du soldat, disait un orateur, ces principes éternels de religion et de morale qui retrempent les âmes, qui les fortifient, qui leur inspirent l'amour du devoir, et dans lesquels résident la vitalité des institutions, la force des armées et la grandeur des peuples! Une seule classe d'hommes pourrait se croire autorisée à demander la suppression de Taumônerie militaire, c'est celle de ces rares et dangereux sophistes, que je n'ai jamais nommés et que je n'aime pas qu'on nomme des libres penseurs, car je ne connais pas d'esprits moins libres qu'eux, qui nient Dieu, la providence, l'âme immortelle, la distinction du bien et du mal, la responsabilité humaine, tous les principes de la morale divine et universelle.
On ne saurait mettre en doute les sentiments de l'orateur ; mais la question n'est pas là. La question est de savoir si l'expression est aussi nette, aussi énergique que les convictions catholiques de celui qui parle sont sincères et profondes. Eh bien ! qu'on examine et qu'on réfléchisse. La plupart de ceux qui ont entendu et lu ce discours, s' attachant, nous le répétons, à l'expression, ne sont-ils pas induits à'penser qu'on peut concevoir, comme n'étant pas nécessairement unies, la religion et la morale, la morale divine et la morale universelle ? Ces mêmes auditeurs et lecteurs ne sont-ils pas induits à penser qu'il suffit de croire en Dieu, à la providence, à l'immortalité de l'âme, à la distinction du bien et du mal, à la responsabilité humaine, pour être par là même en état d'accomplir tout devoir, quelque grand, quelque ardu qu'il soit? Cependant tout catholique sait parfaitement que ce symbole, ainsi réduit, ne suffit pas, qu'il faut y joindre la foi en Jésus-Christ, et de plus les œuvres, et surtout la grâce, secours surnaturel, sans lequel aucun homme
ne peut accomplir l'ensemble de ses devoirs. Tout cela est peut-être contenu dans la période dont il s'agit, mais d'une manière tellement enveloppée, qu'il faut une grande perpicacité pour l'apercevoir : demi-jour de l'équivoque. Personne n'est choqué, ni le chrétien qui supplée tout bas le nécessaire, ni le disciple de la loi naturelle qui ne supplée rien ; on obtient ainsi un succès qui dure autant que les vibrations de l'air ébranlé par les applaudissements, sans se prolonger beaucoup au delà.
IV. Repousser cette expression: les honnêtes gens de tous les parlis. Au début de la Révolution, on ne connaissait que deux catégories : les révolutionnaires et les honnêtes gens. Avec le temps, des intermédiaires ont surgi ; des nuances moins tranchées se sont produites ; l'opinion, dépourvue de critérium , s'est trouvée d'abord embarrassée et incertaine; puis le libéralisme ayant été arboré dans les régions du pouvoir, et s'étant peu à peu infiltré dans toutes les couches sociales, le latitudinarisme des principes a fini par abolir tout exclusivisme à l'endroit des personnes. Tous les citoyens, sans distinction de culte, ont été déclarés admissibles aux emplois publics, et du même coup proclamés honnêtes gens. Cependant l'homme honnête est celui qui accomplit son devoir envers Dieu, envers luimême et envers le prochain ; à ce triple point de vue, le dissident est en faute. Or, sous l'influence des institutions, la probité et les qualités qui la constituent ont été mises en discussion ; on en est venu non pas à déterminer, c'eût été trop, mais à imaginer un minimum d'honnêteté dont on suppose que des hommes de tous les partis, même les plus anticatholiques, ne sont pas dépourvus. Les masses, sans entrer dans ces finesses, du moment qu'elles voient des plumes très-autorisées s'exprimer de cette manière, concluent aussitôt qu'en se maintenant en révolte contre l'Église, on n'en reste pas moins honnête homme. A qui la faute ? Aux catholiques libéraux principalement.
V. — Poser résolument et accepter l'alternative : la Révolution ou l'Église. La première condition de tout mouvement stratégique , c'est de connaître exactement la position de l'ennemi. Or, l'ennemi est lui-même dans des dispositions tellement prononcées qu'il n'y a à espérer ni cessation d'hostilités^ ni même de suspension d'armes. Il ne négligera ni les pièges ni les embûches; il fera mine plus d'une fois d'offrir la paix, il attribuera la prolongation de la lutte aux exigences déraisonnables de l'Église. Aucun catholique ne doit se laisser surprendre, encore moins séduire. Si quelqu'un ne se sent pas la fermeté nécessaire pour résister aux paroles emmiellées et aux fa-
vcurs de la Révolution, qu'il retourne à sa tente, et qu'il laisse le champ libre à ceux qui, sous l'étendard de la Croix, savent, peuvent et veulent combattre.
VI. — Attaquer l'erreur, l'erreur dans les actes et les écrits de ceux qui en sont les suppôts et les complices même inconscients. Il est à remarquer, en effet, qu'on n'exerce presque aucune influence sur les peuples et sur l'opinion, lorsqu'on se borne à condamner une doctrine dans son énoncé, c'est-à-dire in abslracto. Une doctrine ne vit pas toute seule, il faut qu'elle s'incarne dans un homme; et, lorsque celui qui erre est atteint, condamné, l'erreur est alors condamnée in concrelo, et tout le monde comprend. Si l'Église eût simplement flétri le luthéranisme et le calvinisme, sans toucher à la personne des hérésiarques, ni à leurs écrits, elle n'eût rien fait pour diriger pratiquement les fidèles. C'est ce qui est arrivé pour Jansénius. Jansénius, en sa personne, n'a pas été condamné; mais seulement son livre après sa mort. Le jansénisme, dont aucun auteur vivant ne paraissait responsable, s'est propagé avec d'autant plus de facilité que la multitude ne voyait pas l'hérésie poursuivie dans la personne de son chef.
Les évèques des premiers siècles étaient profondément pénétrés de la nécessité d'avertir les fidèles, quand une déviation dans la doctrine se manifestait, et, pour les avertir, ils prenaient un moyen très-simple. En vertu 'du magistère permanent de l'Église, sans attendre la convocation d'un concile, ils retranchaient de leur communion celui qui enseignait l'erreur. Cet acte énergique donnait l'éveil; et, en face du danger, chacun se tenait sur ses gardes. Tout catholique militant doit, proportion gardée, faire la même chose. Le libéralisme, et spécialementle catholicisme libéral, se prévaut de certains hommes dont le nom tout seul est une force. En vainé'^raserez-vous l'erreur sous le poids des arguments, si l'erreur no porte pas un nom d'homme, vous ne ferez rien, absolument rien, ou du moins peu de chose. Les auteurs et fauteurs laisseront passer censures et condamnations par-dessus leur tète, ils soutiendront qu'ils ne sont point en cause, et leur prestige demeurera. En pareille occurrence, le polémiste ne s'avancera que sous l'escorte de la justice et de la charité, dont il devra prendre et suivre docilement les conseils.
"V^II- — Refuser toute espèce de concours à la presse libérale et catholico-libérale. On reconnaît la presse catholico-libérale à deux marques : la première, l'éloge perpétuel et exagéré des hommes du parti ; la seconde, le soin avec lequel cette presse passe sous silence
les condamnations réitérées du catholicisme libéral portées par Pie IX.
VIII. Étendre l'influence des saines doctrines au moyen de la presse, au moyen de conférences soit privées, soit publiques, des cercles catholiques, des bonnes œuvres en général, spécialement des œuvres dites sociales, des universités, collèges et écoles catholiques. Il y a lieu d'espérer que, avec le temps et la grâce d'en haut, l'opinion finira par être assainie. Le cierge peut beaucoup ; il est à souhaiter que, dans l'enseignement quotidien, les prédicateurs ne redoutent pas certaines actualités. Le prêtre sera de son temps, en publiant les vérités requises par les erreurs du temps.
IX — Agir par toutes voies légales pour faire prévaloir en toutes circonstances, élections et autres, les vrais principes, et faire arriver aux fonctions publiques les hommes dévoués à l'Eglise.
X —Ne pas se lasser de démontrer par les faits, et ils sont accablants, et par les aveux des adversaires, on n'a qu^à parcourir leurs écrits, l'effroyable décadence de la société française, depuis qu'on lui a fait entendre qu'elle marche à grands pas dans la voie du progrès.
XL Dévoiler sans relâche les calomnies dirigées contre l'Eglise et les hommes de l'Église; ne pas reculer, le cas échéant, devaut des poursuites judiciaires à l'effet d'obtenir réparation. Lesi catholiques libéraux n"aimcnt pas ces actes de vigueur; si leurs ideeS; prévalaient, l'homme ennemi n'en deviendrait que plus audacieux..
XII. — Enfin, et surtout, prier persévéramment, car la résurrection de l'esprit social chrétien ne sera l'œuvre ni du talent, ni du génie, mais l'œuvre de la grâce divine. Il s'agit d'obtenir d'en haut une sr.rabondante effusion de lumières et de forces surnaturelles,^ au profit surtout des « hommes imbus de cette doctrine équivoque, laquelle, tout en repoussant les conséquences extrêmes des erreurs,| en retient obstinément le premier germe, et qui, ne voulant pas' embrasser la vérité tout entière, n'osant pas non plus la rejeter tout entière, s'efforcent d'interpréter les enseignements de 1 Eglisej de manière à les faire concorder à peu près avec ses propres sentiments (1). » , „ ^, . 1 • • Maintenant qu'est-ce qu'un catholique libéral ? C est celui qui
!l\ Lettre de S. S. Pie IX, du '.) juin 1873, au comité catholique d'Orléans. - Voi e document en français et e'n latin dans la brochure intitulée Monscujneur Dupanlou,
— loi --
admettant la révélation et l'autorité de l'Église, refuse néanmoins de souscrire, en tout ou en partie, aux conclusions qui précèdent. Telle est, à notre avis, la pierre de touche.
La prière ne suffira point, il faudra le témoignage du sang. L'opinion, pour être désabusée, devra encore une fois assister aux actes de sauvagerie que l'esprit de persécution imposera au cœur et aux mains des ennemis de l'Église. Ce que la sainte liturgie appelle les remèdes majeurs de la piété divine, c'est-à-dire les calamités, les fléaux, les massacres, qui sont destinés à faire mûrir dans le champ du Père de famille une nouvelle moisson de mérites, paraît inévitable (1). L'heure vient où la seule éloquence efficace sera l'éloquence du sang versé pour Jésus-Christ. Quand l'hécatombe sera complète, l'ordre par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ, renaîtra ; et l'on dira encore, au milieu de l'allégresse universelle : le Christ est vainqueur! à lui la royauté, à lui l'empire ! Chrlslus vincil, régnât, imperat!
(1) Excita, quœsumus. Domine, tuorum fideliuni vohmtates, ut, divini operis fructum propensius exsequentes, pietatis tuœ remédia majora pcrcipiant. Orat. dora. XXIV post Pent.