PITRE XXX VIL
court , à Créci & à Poitiers ; elle avait été auparavant invincible à cheval. Il arriva dans cette journée une chofe qui eft horrible ,. même dans la guerre. Tandis qu'on fe battait encor , quelques milices de Picardie vinrent par derrière piller le camp des Anglais. Henri ordonna qu'on tuât tous les prifonniers qu'on avait faits. On les pafTa au fil de l'épée ; & après ce carnage on en prit encor quatorze mille, à qui on laiffa la vie. Sept princes de France périrent dans cette journée avec le connétable. Cinq princes furent pris ; plus de dix mille Français refièrent fur le champ de bataille.
Il femble qu'après une vicloire ii entière , il n'y avait plus qu'à marcher à Paris & à fubjuguer un royaume divifé , épuifé ,-qui n'était qu'une vafïe ruine. Mais ces ruines même étaient un peu fortifiées. Enfin il eft confiant que cette bataille d'Azincourt , qui mit la France en deuil , & qui ne coûta pas trois hommes de marque aux Anglais , ne produifit aux vidcrieux que de la gloire. Henri V. fut obligé de repayer en Angleterre , pour amaffer de l'argent & de nouvelles troupes.
L'efprit de vertige qui troublait les Français au moins autant que leur roi , fit ce que la défaite d'Azincourt n'avait pu faire. Deux dauphins étaient morts ; le troifième , qui fut depuis le roi Charles VIL âgé alors de feize ans , tâchait déjà de rarnaffer les débris de ce grand naufrage. La reine fa mère avait arraché de fon mari des lettres-patentes qui lui biffaient les rênes du royaume. Elle avoit à la fois la paîïïon de s'enrichir , de gouverner , & d'avoir des amans. Ce qu'elle avait pris à l'état & à fon mari , était en dépôt en plufieurs endroits , & fur-tout dans les églifes. Le dauphin & les Armagnacs , qui déterrèrent ces tréfors , s'en fervirent dans le preffant befoin où l'on était. A cet affront qu'elle reçut de fon fils , le roi on joignit un plus cruel. Un foir , en rentrant chez la reine , il trouva le feigneur de Boisbourdon qui en revenait. Il le fait prendre fur le champ.
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Kf a8o Essai sur les mœurs.
On lui donne la queflion , 8z coufu dans un fac on le jette dans la Seine. On envoie incontinent la reine prifonnièré à Blois , de-là à Tours , fans qu'elle puiife voir fon mari. Ce fut cet accident , & non la bataille d'Azincourt , qui mit la couronne de France fur la tête du roi d'Angleterre. La reine implore le fecours du duc de Bourgogne. Ce prince faifit cette occafion d'établir fon autorité fur de nouveaux défafrres.
Il enlève ia reine à Tours , ravage tout fur fon paffagc , & conclut enfin fa ligue avec ie roi d'Angleterre. Sans cette ligue il n'y eût point eu de révolution. Henri V. affemble enfin vingt-cinq mille hommes , & débarque une féconde fois en Normandie. Il avance du côté de Paris , tandis que le duc Jean de Bourgogne eft aux portes de cette ville , dans laquelle un roi infenfé eft en proie à toutes les féditions. La faction du duc de Bourgogne y mafTacre en un jour le connétable à7 Armagnac , les archevêques de Reims ik de Tours , cinq évêques , l'abbé de St. Denis , & quarante magiftrats. La reine & le duc de Bourgogne font à Paris une entrée triomphante au milieu du carnage. Le dauphin fuit au-delà de la Loire , & Henri V. eft déjà maître de toute la Normandie. Le parti qui tenait pour le roi , la reine, le duc de Bourgogne, le dauphin, tous négocient avec l'Angleterre à la fois . & la fourberie eft égale de tous côtés.
Le jeune dauphin , gouverné alors par Tangui du Ch'âtel , mémige enfin cette funefte entrevue avec le duc de Bourgogne fur le pont de Montereau. Chacun d'eux arrive avec dix chevaliers. Tangui du Châtel y aifaiîme le duc de Bourgogne aux yeux du dauphin. Ainfi le meurtre du duc d'Orléans efl vengé enfin par un autre meurtre , d'autant plus odieux que PaflaiTmat était joint à la violation de la foi publique.
On ferait prefque tenté de dire que ce meurtre ne fut point prémédité , tant on avait mal- pris fes meiures H pour en foutenir les fuites. F/d/ippe le Bon, nouveau
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duc de Bourgogne , fucceffeur de fon père , devint un ennemi néceifaire du dauphin par devoir & par politique. La reine fa mère outragée devint une marâtre implacable ; & le roi Anglais, profitant de tant d'horreurs, difait que Dieu l'amenait par la main pour punir les Français. If ab clic de Bavière & le nouveau duc Philippe conclurent alors à Troyes une paix plus furiefte que toutes les guerres précédentes , par laquelle on donna Catherine , fiiie de Charles VI. pour époufe au roi d'An- \\ gleterre , avec la France en dot.
Il fut fripulé dès-lors même , que Henri V. ierait reconnu pour roi , mais qu'il ne prendrait que le nom de régent pendant le refie de la vie malheureufe du roi de France devenu entièrement imbéciîie. Enfin ie contrat partait qu'on pourfuivrait fans relâche celui qui fe difait dauphin de France. Ifabelle de Bavière conduifit V fon malheureux mari & fa fille à Troyes , où le ma- k riage s'accomplit. Henri , devenu roi de France , entra £| dans Paris paifiblemenb , & y régna fans contradiction , j| tandis que Charles VI. était enfermé avec fes demefti- I que à l'hôtel de St. Paul, & que la reine Ifabelle de Ba- | vière commençait déjà à fe repentir.
Philippe duc de Bourgogne fit demander folemnelle- il ment juitice du meurtre de fon père aux deux rois , à l'hc- | tel de St. Paul, dans une afTemblée de tout ce qui ref- j| tait de grands. Le procureur-général de Bourgogne , | 'Nicolas Raulin , un docleur de l'univerfité nommé | Jean Larcher , aceufent le dauphin. Le premier pré- | fident du parlement de Paris, & quelques députés de fon || corps aîîiftaient à cette afiembïée. L'avocat - général II Marigni prend des concluions contre l'héritier & le dé- jî fenfeur de la couronne , comme s'il parlait contre un j| affafTin ordinaire. Le parlement fait citer le dauphin à ce il qu'on appelle la table de marbre. C'était une grande table qui fervait du terns de St. Louis à recevoir les rede- j£ 31 vances en nature des vaifaux de la tour du Louvre , & !%■
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.O -8a Essai sur les mïïurs. €
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qui refh depuis comme une marque de jurifdidicn. Le dauphin y fur condamne par contumace.
C'était une de ces que/lions délicates & difficiles à réfoudre , de favoir par qui le dauphin devait être jugé, fi on pouvait détruire la loi falique., fi le meurtre du duc d'Orléans n'ayant point été vengé 3 l'afîaffinat du meurtrier devait l'être. On a vu iong-tems après en Efpagne Philippe II. faire périr fon fils. Cofme L duc de Florence tua l'un de fes enfims qui avait aflaffiné l'autre. Ce fait efi très-vrai ; on a contefté très-mal-à-propos à Varillas cette aventure ; le préfident de Thou fait afTez entendre qu'il en fut informé fur les lieux. Le czar Pierre a fait de nos jours condamner fon fils à la mort. Exemples affreux , dans lefquels il ne s'agifTait pas de donner l'héritage du fils à un étranger !
Voilà donc. la loi falique abolie, l'héritier du trône || déshérité & preferit , le gendre régnant paifibîement , Si & enlevant l'héritage de fon beau-frère/ comme depuis on vit en Angleterre Guillaume prince d'Orange étranger dépoiîéder le père de fa femme. Si cette révolution avait duré comme tant d'autres , fi les fucceffeurs de Henri V. avaient foutenu l'édifice élevé par leur père, s'ils étaient aujourd'hui rois de France, y aurait-il un fcul hifTorien qui ne trouvât leur caufe jufie ? Mêlerai n'eût point dit en ce cas que Henri V. mourut des hémorroïdes pour s'être aflis fur le trône des Rois de France. Les papes ne leur auraient-ils pas envoyé bulles fur bulles? n'auraient-ils pas été les oints du feigneur? La loi falique n'aurait-elle pas été regardée comme une chimère ? Que de bénédictins auraient préfenté aux rois de la race de /iV/zri F. de vieux diplômes contre cette loi falique ! Que de beaux efprns i'euffent tournée en ridicule ! Que de prédicateurs euffent élevé jufqu'au ciel Henri V. vengeur de i'aiTafiînat , & libérateur de la France !
Le dauphin ,' retiré dans l'Anjou , ne paraiffait qu'un