Chapitre IV
de l'Ombrie & du duché de Spoletre , Véronne , prefque tout ce qui eft appelié aujourd'hui le patrimoine de Saint Pierre de Viterbe jufqu'a Orviette , avec une partie de lamarche d'Ancone.
Henri III. avait donné cette marche d'Ancone aux papes ; mais cette conceffion n'avait pas empêché la mère de la comteffe Mathildt de fe mettre en poiîeîïïon des villes qu'elle avait cru lui appartenir. Il femble que Mathilde voulut réparer après fa mort le tort qu'elle faifait au St. Siège pendant fa vie. Mais elle ne pouvait donner les fiefs qui étaient inaliénables; & les empereurs prétendirent que tout fon patrimoine était fief de l'empire. C'était donner des terres à conquérir , & laiffer des guerres après elle. Henri IV. comme héritier & comme feigneur fuzerain, ne vit dans une telle donation que la violation des droits de l'empire. Cependant à la longue il a fallu céder au St. Siège une partie de ces états.
Henri IV. pourfuivant fa vengeance, vint enfin alléger le pape dans Rome. Il prend cette partie de la ville en-deçà du Tibre , qu'on appelle la Léonine. Il négocie avec les citoyens , tandis qu'il menace le pape : il gagne les principaux de Rome par argent. Le peuple fe jette aux genoux de Grégoire , pour le prier de détourner les malheurs d'un fiége & de fléchir fous l'empereur. Le pontife inébranlable répond qu'il faut que l'empereur renouvelle fa pénitence, s'il veut obtenir fon pardon.
Cependant le fiége traînait en longueur. Henri IV, tantôt préfent au fiége , tantôt forcé de courir éteindre des révoltes en Allemagne, prit enfin la ville d'affaut. Il eft finguîier que les empereurs d'Allemagne aient pris tant de fois Rome, & n'y aient jamais régné. Reliait Grégoire VIL à prendre. Réfugié dans le château Saint. Ange , il y bravait & excommuniait fon vainqueur.
Rome était bien punie de l'intrépidiré de fon pape. Robert Guifcard , duc de la Pcuille, l'un de ces fameux Normans dont j'ai parlé , prit le tems de l'abfence de
Effàîfur les mœurs. Tom. Iï. C Q
Essai sur les mœurs.
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l'empereur , pour venir délivrer le pontife ; mais en même tems il pilla Rcme , également ravagée, & par les impériaux qui affiegéaierit le Pontife , & par les Napolitains qui le délivraient. Grégoire J/lï. mourut quelques tems après à Salerne, le -24 de Mai 1085 , laifiant une mémoire chère & refpeclable au clergé romain, qui partagea fa fierté, odieufe aux empereurs , & à tout bon citoyen qui confidère les effets de fon ambition inflexible. L'églife dont il fut le vengeur & la victime , l'a mis au nombre des faints , comme les peuples de l'antiquité déifiaient leurs défenfeurs.
La. comteffe Mat hilde $ privée du pape Grégoire, fe remaria bientôt après avec le jeune prince Guelfe fils de Guelfe , duc de Bavière. On vit alors de quelle imprudence était fa donation. Elle avait quarante-deux ans , & elle pouvait encor avoir des enfans qui eufTent hérité d'une guerre civile.
La mort de Grégoire VII. n'éteignit point l'incendie qu'il avait allumé. Ses fuccefleurs fe gardèrent bien de faire approuver leurs élections par l'empereur. L'églife était loin de rendre hommage: elle en exigeait ; & l'empereur excommunié n'était pas d'ailleurs compté au rang des hommes. Un moine , abbé du mont Carlin , élu pape après, le moine WJdelrand , & perïfant en tout comme lui , mais qui ne fit que p^ffer , Urbain IL né en France dans l'obfcurité, qui fiégea onze ans , furent de nouveaux ennemis de l'empereur.
Il me paraît fenfible que le vrai fonds de la querelle ërait que les papes & les Romains ne voulaient point d'empereurs à Rome ; & le prétexte qu'on voulait rendre facré, était que les papes, dépoiitaires des droits de l'églife , ne pouvaient fouffrir que des princes profanes inveftiffent les éveques par la crofTe & l'anneau. Il était bien clair que les évêques, fujets des princes & enrichis par eux, devaient un hommage des terres qu'ils tenaient de leurs bienfaits. Les empereurs & les rois ne prêteu-
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daient pas donner le St. Efprit ; mai? ils voulaient l'hommage du temporel qu'ils avaient donné. La forme d'une croffe & d'un anneau étaient des acceffoires à la queftion principale. Mais il arriva ce qui arrive prefque toujours dans les difputes ; on négligea le fonds, ëc on fe battit pour une cérémonie indifférente.
Henri IV. toujours excommunié & toujours perfécuté fur ce prétexte par tous les papes de fcn tems , éprouva les malheurs que peuvent caufer les guerres de religion & les guerres civiles. Urbain IL fufcita contre lui fon propre fils Conrad ; & après la mort de ce fils dénaturé , fon frère qui fut depuis l'empereur Henri V. fit la guerre à fon père. Ce fut pour la féconde fois depuis Ckarlemagne , que les papes contribuèrent à mettre les armes aux mains des enfans contre leurs pères.
Henri IV. trompé par Henri fon fils, comme Louis ^ le Débonnaire l'avait été par les fiens , fut enfermé dans |± Mayence. Deux légats l'y dépofent : deux députés de la S, diète envoyés par fon fils , lui arrachent les ornernens impériaux.
Bientôt après , échappé de fa prifon, pauvre, errant & fans fecours , il mourut à Liège plus miférable encor que Grégoire VIL & plus obfcurément , après avoir fi long-tems tenu les yeux de l'Europe ouverts fur fes victoires , fur (es grandeurs, fur fes infortunes, fur (es vices & fes vertus. Il s'écriait en mourant, Dieu des vengeances , vous vengere^ ce parricide. De tout tems les hommes ont imaginé que Dieu exauçait les malédictions des mourans & fur-tout des pères. Erreur utile & relpeciable , fi elle arrêtait le crime. Une autre erreur plus généralement répandue parmi nous , faifait croire que les excommuniés étaient damnés. Le fils de Henri I V. mit le comble à fon impiété , en affectant la piété atroce de déterrer le corps de fon père inhumé dans la cathédrale de Liège, & de le faire porter dans une cave à Spire. Ce fut ainfi qu'il confomma fon hypocrifie dénaturée.
^ 3<5 Essai sur les mœurs.
Arrêtez-vous un moment près du cadavre exhumé de ce célèbre empereur Henri IV. plus malheureux que notre Henri IV. roi de France. Cherchez d'où viennent tant d'humiliations & d'infortunes d'un côté , & tant d'audace de l'autre , tant de chofes horribles réputées facrées , tant de princes immolés à la religion. Vous en verrez l'unique origine dans la populace ; c'eft elle qui donne ie mouvement à la fuperftition. C'eft pour les forgerons & les bûcherons de l'Allemagne que l'empereur avait paru pieds nuds devant l'évêque de Rome. C'eft le commun du peuple, efclave de la fuperflition, qui veut que Ces maîtres en foient les efclaves. Dès que vous avez fouffert que vos fujets foient aveuglés par le fanatifrne , ils vous forcent à paraître fanatique comme eux ; & fi vous fecouez le joug qu'ils portent & qu'ils aiment , ils fe foulèvent. Vous avez cru que plus les c haines de la religion , qui doivent êtres douces , fe- £? raient pefantes & dures , plus vos peuples feraient fou- Ç mis. Vous vous êtes trompé ; ils fe fervent de ces chaînes pour vous gêner fur le trône , ou pour vous en faire defcendre.