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Chapitre LIL

fon terns il y eut , dit-on , dans cette ville quatre-vingt mille bourgeois capables de porter les armes. C'efr à lui que le peuple doit le premier abaifTement des grands. Environ cinquante familles en ont murmuré , & plus de cinq cents mille ont du s'en féliciter. Il empêcha que le parlement & Tuniverfité de Paris , deux corps alors également ignorans , parce que tous les Français l'étaient , ne pourlinvifTenc comme forciers , les premiers imprimeurs qui vinrent d'Allemagne en France.

De lui vient l'établiffement des pofles , non tel qu'il eft aujourd'hui en Europe; il ne fit que rétablir les vendant de CharUmagne & de l'ancien empire Fcomain. Deux cent trente courriers à fes gages , portaient fes ordres inceffamment. Les particuliers pouvaient courir avec les chevaux deftinés à ces courriers , en payant dix fous par cheval pour chaque traite de quatre lieues. Les lettres étaient rendues de ville en ville par les courriers du roi. Cette police ne fut îong-tems connue qu'en France. Il voulait rendre les poids & les mefures uniformes dans fes états , comme ils l'avaient été du tems de CharUmagne. Enfin il prouva qu'un méchant homme peut faire le bien public , quand fon intérêt particulier n'y efl pas contraire.

Les importions fous Charles VIL indépendamment du domaine , étaient de dix-fept cent mille livres de compte. Sous Louis XL elles fe montèrent jufquà quatre millions fept cent mille livres : 8z la livre étant alors de dix au marc, cette fomme revenait à vingt-trois millions cinq cent milJe livres d'aujourd'hui. Si, en fuivant ces proportions , on examine les prix des denrées & fur-tout celui du bled qui en eft la bafe, on trouve qu'il valait la moitié moins qu'aujourd'hui. Ainfi avec vingt- trois millions numéraires , on faifait précifement ce qu'on fait à préfent avec quarante-fix.

Telle était la puiffance de la France , avant que la Bourgogne , l'Artois, le territoire de Boulogne, les villes

par Louis XL à la monarchie Françaife. Ce royaume devint bienrôt le plus puiffant de l'Europe. C'était un fleuve grofïi par vingt rivières , & épuré de la fange qui avait fi long-tems troublé fon cours.

Les titres commencèrent alors à être donnes au pouvoir. Louis XL fut le premier roi de France à qui on donna quelquefois le titre de majefîé , que jufques-là l'empereur feul avait porté , mais que la chancellerie Allemande n'a jamais donné à aucun roi, jufqu'à nos derniers tems. Les rois d'Arragon , de Caftille % de Portugal , avaient les titres d'altejfe. On difait à celui d" Angleterre, votre grâce. On aurait pu dire à Louis Xi. votre d-jjpotifme.

Nous avons vu par combien d'attentats heureux il fut le premier roi de THurope abfolu depuis l'établifTement du grand gouvernemenc féodal. Ferdinand Le Catholique ne put jamais l'être en Arragon. Ifabelle par fon adrefTe , prépara les Caftillans à robéiffance paflive , mais elle ne régna point defpotiquement. Chaque état, chaque province, chaque ville avait fes privilèges dans toute l'Europe. Les feigneurs féodaux combatcaient fouvent ces privilèges , & les rois cherchaient à foumettre également à leur puiifance les feigneurs féodaux & les villes. Nul n'y parvint alors que Louis XL mais ce fut en faifant couler fur les échafTauts le fang à' Armagnac & de Luxembourg, en facrifiant tout à fes foupçons , en payant chèrement les exécuteurs de fes vengeances. Ifabelle de Caftille s'y prenait avec plus de fineffe fans cruauté. Il s'a^ifTait , par exemple, de réunir à la couronne le duché de Flacentia; que fait-elle? Ses infmuations & fon argent fouîèvent les vaffaux du duc de Placentia contre lui. Us s'affemblent , ils demandent à être les vaffaux de la reine, & elle y confent p^r complaifance.

Louis XL en augmentant fon pouvoir fur fes peuples par fes rigueurs, augmenta fon royaume par fon induf-

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trie. Il fe fit donner la Provence par le dernier comte fouverain de cet état , & arracha ainfi un feudataire à l'empire, comme Philippe de Valois s'était fait donner leDauphiné. L'Anjou & le Maine qui appartenaient au comte de Provence , furent encor réunis à la couronne. L'habileté , l'argent & le bonheur accrurent petit-à-petit le royaume de France qui, depuis Hugues Lapet , avait été peu dechofe, & que les Anglais avaient prefque détruit. Ce même bonheur rejoignit la Bourgogne à la France , & les fautes du dernier duc rendirent au corps de l'état une province qui en avait été imprudemment féparée.

Ce tems fut en France le paflage de l'anarchie à la tyrannie. Ces changemens ne fe font point fans de grandes convulfions. Auparavant les feigneurs féodaux opprimaient, & fous Louis XI. ils furent opprimés. Les mœurs ne furent pas meilleures ni en France, ni en f| Angleterre , ni en Allemagne , ni dans le Nord. La barbarie, la fuperftition , l'ignorance couvraient la face du monde, excepté en Italie. La puifTance papale aflerviflait toujours toutes les autres puiîTances, & l'abrutiîTement de tous "es peuples qui font au-delà des Alpes, était le véritable foutien de ce prodigieux pouvoir contre lequel tant de princes s'étaient inutilement élevés de fièc'e en fiècle. Louis XL baiffa la tête fous ce joug , pour être plus le maître chez lui. C'était fans doute l'intérêt de Rome, que les peu pies fufTent imbécilles , & en cela elle était par-tout bien fervie. On était aifez fot à Cologne pour croire poiTéder les os pourris de trois prétendus rois qui vinrent , dit-on, du fond de l'Orient apporter de l'or à l'enfant JESUS dans une érable. On envoya à Louis XI. quelques relies de ces cadavres qu'on faifait paffer pour ceux de ces trois monarques dont il n'eft pas même parlé dans les évangiles, &l'on fit accroire à ce prince qu'il n'y avait que les os pourris des rois qui puîTen: guérir un roî". On a confervé une de fes lettres à je ne fais quel prieur

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£^3 §° Essai sur les mœurs.

de Notre-Dame de Salles , par laquelle il demande à cette Notre-Dame de lui accorder la fièvre quarte , attendu , dit-il, que les médecins t'affûrent qu'il n'y a que là fièvre quarte qui foit bonne pour fa famé. L'impudent charlatanifme des médecins était donc aufïï grand que l'imbécillité de Louis XL & fon imbécillité était égale à fa tyrannie. Ce- portrait n'efï pas feulement celui de ce monarque, c'eil celui de prefque toute l'Europe. Il ne faut connaître l'hiftoire de ces tems-là que pour la méprifer. Si les princes & les particuliers n'avaient pas quelqu'intérêt à s'inftruire des révolutions de tant de barbares gouvernemens , on ne pourrait plus mal employer fon tems qu'en lifant l'hiftoire.

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