CHAPITRE CINQUANTE-SIXIEME
De la noblejfe.
PRÈS ce que nous avons dit des fiefs , il faut débrouiller autant qu'on le pourra ce qui regarde la noblefîe, qui feule pofféda long-tems ces fiefs.
Le mot de noble ne fut point d'abord un titre qui donnât des droits, & qui fat héréditaire. Nobilitas chez les Romains fignifiait ce qui eft notable, & non pas un ordre de citoyens. Le fénat fut inflitué pour juger, ies chevaliers pour combattre à cheval quand ils étaient aiTez riches pour avoir un cheval ; & les plébéiens furent fouvent chevaliers & quelquefois fénateurs.
Chez les Gaulois , les principaux officiers des villes & les druides gouvernaient , & le peuple obéi/Tait ; dans tout pays il y a eu des diftinclions d'état. Ceux qui difent que tous les hommes font égaux , difent la plus grande jfc
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vérité, s'ils entendent -que tous les hommes ont un droi égal à la liberté , à la propriété de leurs biens , à la pro te&ion des îoix. Us fe trompera ieric beaucoup , s'il croyaient que Ses hommes doivent être égaux par les emplois, puifqu'ils ne le font pas parleurs talens. Dans cette inégalité néceîfaire entre les conditions , il n'y a jamais eu ni chez les anciens , ni dans les neuf parties de la terre habitable rien de femblable a l'établiffement de la noblefle dans la dixième partie qui efî notre Europe.
Ses loix, fes ulages ont varié comme tout lerefte. Nous vous avons déjà fait voir que la plus ancienne nobleffe héréditaire était celle des patriciens de Vernie, qui entraient au confeil avant qu'il y eût un doge ^ dès les fixième & cinquième fiècles ; & s'il eft encor des defcendans de ces premiers échevins , comme on le dit , ils font fans contredit les premiers nobles de l'Europe. Il en fut de même des anciennes républiques d'Italie. Cette nobîeiFe était attachée à la dignité , à l'emploi ôc non aux terres.
Par-tout ailleurs la nobleffe devint le partage des poffeffeurs des terres. Les herren d'Allemagne, les ricos hombres d'Efpagne , les barons en France, en Angleterre, jouirent d'une noblefle héréditaire, par cela feul que leurs terres féodales ou non-féodales demeurèrent dans leurs familles. Les titres de duc , de comte , de vicomte, de marquis, étaient d'abord des dignités, des offices à vie , qui enfuite pafsèrem de père en fils , les uns plutôt , les autres plus tard.
Dans la décadence de la race de Charlemagne , prefque tous les états de l'Europe , hors les républiques , furent gouvernés comme l'Allemagne l'elt aujourd'hui ; & nous avons déjà vu que chaque poffeffeur de fief devint fouverain dans fa terre autant qu'il le put.
Il efl clair que des fcuverains ne devaient rien à perfonne , finon ce que les petits s'étaient engagés de payer aux grands. Ainii un châtelain payait une paire d'éperons à un vicomte, qui payait un faucon à un comte , qui
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payait à un duc une autre marque de vafTalité. Tous reconnaîtraient le roi du pays pour leur feigneur fuzerain • mais aucun d'eux ne pouvait être impofé à aucune taxe. Ils devaient le fervice de leur perionne , parce qu'ils combattaient pour leurs terres & pour eux-mêmes , en combattant pour l'état & pour le chef de l'état , & de là vient qu 'encor aujourd'hui les nouveaux nobles, les annoblis qui ne pofsèdent même aucun terrain , ne paient point l'impôt appelle taille.
Les maîtres des châteaux &des terres qui compofaient le corps de la nôblëfle en tout pays, excepté dans les républiques , aiTervirent autant qu'ils le purent , les habitans de leurs terres. Mais les grandes villes leur réfifièrent toujours ; les magiitrats de ces villes ne voulurent point du tout être les ferfs d'un comte , d'un baron , ni d'un évêque, encor moins d'un abbé qui s'arrogeait les mêmes prétentions que ces barons & que ces comtes. Les villes du Rhin & du Rhône, les autres plus anciennes , comme Autun , Arles & fur-tout Marfeille, fleurifiaient avant qu'il y eût des feigneurs & des prélats. Leur magistrature exiftak plufieurs iiècles avant les fiefs; mais bientôt les barons & les châtelains l'emportèrent prefque partout fur les citoyens. Si les magiflrats ne furent pas les ferfs du feigneur , ils furent au moins fes bourgeois ; & de là vient que dans tant d'anciennes chartes, on voit des échevins, des maires fe qualifier bourgeois d'un comte, ou d'un évêque, bourgeois du roi. Ces bourgeois ne pouvaient choihr un nouveau domicile, fans lapermifiion de leur feigneur, & fans payerd'affez gros droits ; efpèce de fervitude qui eft encor en ufage en Allemagne.
De même que les fiefs furent diftingués en francs-fiefs qui ne devaient rien au feigneur fuzerain , en grands fiefs & en petits redevables, il y eut suffi des francs bourgeo/'s, c'efl-à-dire , ceux qui achetèrent le droit d'être exempts de toute redevance à leur feigneur ; il y eut de ig grands bourgeois qui étaient dans les ernolois municipaux, J|
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Essai sur les mœurs,
& de jpe£z£s bourgeois qui , en plufieurs points , étaient efcîaves.
Cette admini fixation qui s'était formée infenfiblernent , s'altéra de même en plufieurs pays , & fut détruite entiérement dans d'autres.
Les rois de France , par exemple, commencèrent par annoblir des bourgeois, en leur conférant des titres fans terres. On prérend qu'on a trouvé dans le tréfor des chartes de France, les lettres d'annobliffement que Philippe I. donna en 1095 , à un bourgeois de Paris, nommé Eudes le Maire. Il faut bien que St. Louis eût annobli fon barbier £2 Broffi, puifqu'llïefit fon chambellan. Philippe III. qui annoblit Raoul fon argentier, n'efl: donc pas, comme on le dit , le premier roi qui fe foit arrogé te droit de changer l'état des hommes. Philippe le Bel donna de même le titre de noble & d'écuyer , de miles , au bourgeois Bertrand & à quelques autres ; tous les rois fuivirent cet exemple. Philippe de Valois, en 1339 y annoblit Si/non de Luci , préfident au parlement, & Ni:ole Taupin fa femme.
Le roi Jean, en 1350, annoblit fon chancelier Guillaume de Dormans ; car alors aucun office de clerc , d'homme de loix, d'homme de robe longue , ne donnait rang parmi la noblefle, malgré le titre de chevalier es loix , & de bachelier es loix que prenaient les clercs. Ainfi Jean. Pafiourel^ avocat du roi , fut annobli par Charles V. en 1354, avec fa femme Sédille.
Les rois d'Angleterre de leur côté, créèrent des comtes, des barons qui n'avaient ni comté, nibaronie. Les empereurs usèrent de ce privilège en Italie : à leur exemple , les porTelfeurs des grands fiefs fe donnèrent la même . liberté. Il y eut jufqu'à un comte de Foix qui s'arrogea le pouvoir d'annobîir & de corriger ainiï le hafard de la naiffance. Il donna des lettres de nobleiTe à maître Bertrand fon chancelier , & les defcendans de Bertrand fe dirent nobles ; mais il dépendait du roi <k des autres feigneurs
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