CHAPITRE CINQUANTE-SEPTIEME
*£ Des tournois.
! Es tournois fi long-rems célèbres dans l'Europe chrétienne , & fi fouvent anathémctifés , étaient des jeux plus nobles que la lutte , le difque & la courfe des Grecs, & bien moins barbares que les combats àes gladiateurs chez les Romains. Nos tournois ne refTemblaient en rien à ces fpe6rac!es, mais beaucoup à ces exercices militaires fi communs dans l'antiquité , & à ces jeux dont on trouve tant d'exemples dès le terns d'Homère. Les jeux guerriers commencèrent à prendre naifTance en Italie, vers le tems de Théodoric , qui abolie les gladiateurs au cinquième fiècle , non pas en les interdifant par un édit , mais en reprochant aux Romains cet ufage barbare, afin qu'ils appriffent d'un Goth l'humanité & la politefle. Il y eut enfuhe en Italie & fur-tout dans le royaume de Lombardie, des jeux militaires , de petits combats qu'on appellait batailïôte, dont l'ufage s'eft erieôr confervé dans les
3[ villes de Venife & de Pife.
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II parla bientôt chez les autres nations. Nkhard rapporte qu'en 870, les enfans de Louis le Débonnaire fignalèrent leur réconciliation par une de ces jeûtes foîemnelies qu'on appeila depuis tournois. Ex utraque parte , altcrinalterum veloci curfu ruebant.
L'empereur Henri VOifeleur , pour célébrer fon couronnement en 920 , donna une de ces fêtes militaires ; on y combattit à cheval. L'appareil en fut aulu" magnifique qu'il pouvait l'être dans un pays pauvre, qui n'avait encor de villes murées que celles qui avaient é:é bâties par les Romains le long du Rhin.
L'ufage s'en perpétua en France, en Angleterre, chez les Efpagnols & chez les Maures. On fait que Géofroi de Preuilli, chevalier de Touraine, rédigea quelques loix pour la célébration de ces jeux , vers la fin de l'onzième fiècle; quelques-uns prétendent que c'efl de la ville de Tours qu'ils eurent le nom de tournois ; car on ne tournait point dans ces jeux comme dans les courfes des cnars chez les Grecs & chez les Romains. Mais il eîT plus probable que tournois venait d'épée tournante, enjis torneaticus y ainfi nommée dans la baffe latinité , parce que c'était un fabrefans pointe, n'étant pas-permis dans ces jeux de frapper avec une autre pointe que celle de la lance.
Ces jeux s'appellaient d'abord chez les Français, emprifes , pardons d'armes ; & ce terme pardon fignifîait qu'on ne fe combattait pas jusqu'à la mort. On les nommait auiTi béhourdis, du nom d'une armure qui couvrait le poitrail des chevaux. B-ené d? Anjou , roi de Sicile & de Jérufalem , duc de Lorraine i qui ne poiîedant aucun de ces états, s'amufait à faire des vers &des tournois , fit de nouvelles rèples pour ces combats.
S'il veut faire un tournois ou béhourdis , dit-il dans | fes loix, faut qiie et foii quelque prince f ou du moins L haut baron. Celui qui faiiaic le tournois , envoyait un jj£
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404 Essai sur les mœurs.
héraut préfenter une épée au prince qu'il invitait, ik. le priait de nommer les juges du camp.
Les tournois y dit ce bon roi René, peuvent être moult utiles , car par adventure il pourra advenir que tel jeune chevalier ou écuyer , peur y bien faire , acquerera grâce ou augmentation d? amour de fa dame.
On veit enfuite toutes les cérémonies qu'il preferit , comment on pend aux fenêtres ou aux galeries de la lice, les armoiries des chevaliers qui doivent combattre les chevaliers , & des écuyers qui doivent jouter contre les écuyers.
Tout fe faifait à l'honneur des dames, feîon les loix du bon roi René. Elles vifkaient toutes les armes , elles distribuaient les prix ; & fi quelque chevalier ou écuyer du tournois avait mal parlé de quelques-unes d'elles , les autres tournoyans le. battaient de leurs épées , jufqu'à ce que les dames criafient , grâce ; ou bien on les mettait fur les barrières de la lice , les jambes pendantes à droite & à gauche , comme on met aujourd'hui un foldat fur le cheval de bois.
Outre les tournois , on infiitua les pas d'armes , & ce même roi René fat encor legiflateur dans ces amufemens. Le pas d'armes de la gueule du dragon auprès de Chinon , fut très-cé!èhre en 1446. Quelque tems après, celui du château de la joyeufe-garde eut plus de réputation encor. Il s'agiffait dans ces combats , de défendre l'entrée d'un château, ou le pafiage d'un grand chemin. P^ené eût mieux fait de tenter d'entrer en Sicile ou en Lorraine. La devife de ce galant prince était une chaufrette pleine de charbons , avec ces mots , porté d'ardent de/ir, & cet crdent deiir n'était pas pour fes états qu'il avait perdus, c'était pour mademeifeile Guide Laval dont il était amoureux , & qu'il epeufa après la mort iïlfabelle de Lorraine.
Ce furent ces anciens tournois qui donnèrent naîfTance long-terns auparavant aux armoiries, vers le commencement du douzième fiècle. Tous les blazons qu'un fuppofe
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avant ce tems , font évidemment faux , ainfi que toutes ces prétendues loix des chevaliers de" la table ronde tant chantés par les romans. Chaque chevalier qui fe préfentait avec le calque fermé , fufait peindre fur fon bouclier ou fur fa cotte d'armes, quelques figures de fantaifie. Delà ces noms fi célèbres dans les anciens romanciers , de chevalier des aigles & des lions. Les termes du blazon qui piraififent aujourd'hui un jargon ridicule & barbare , étaient alors des mots communs. La couleur de feu était appelle gueule , l'azur était nommé (inople , un pieu était un pal, une bande était unefafce , defafcia qu'on écrivit depuis face.
Si ces jeux guerriers des tournois avaient jamais dû être autorifés , c'était dans le tems des croifades , où l'exercice des armes était néceflaire & devenait confscré; cependant c'eft dans ce tems même que les papes s'avisèjj rent de les défendre & d'anathématifer une image de la guerre , eux qui avaient fi fouvent excité des guerres véritables. Entr'autres Nicolas III. le même qui depuis confeilla les vêpres ficiliennes , excommunia tous ceux qui avaient combattu & même affifté à un tournois en France , fous Philippe le Mardi , en 12,79 ; niais d'autres papes approuvèrent ces combats , & le roi de France Jean donna au pape Urbain V. le fpeéracle d'un tournois, lorfqu'après avoir été prifonnier à Londres, il alla fe crcifer à Avignon , dans le deffein chimérique d'aller combattre les Turcs , au lieu de penfer à réparer les malheurs de fon royaume.
L'empire Grec n'adopta que très-tard les tournois ; toutes les coutumes de l'Occident étaient méprifées des Grecs; ils dédaignaient les armoiries , & la fcience du blazon leur parut ridicule ; enfin en 1316, le jeune empereur Andronic ayant époufé une princeffe de Savoie , j quelques jeunes Savoyards donnèrent le fpeâacle d'un j tournois à Conftantinople ; les Gnecs alors s'accoutumè- \, rent à cet exercice militaire; mais ce n'était pas. avec des
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tournois qu*on pouvait réfiiier aux Turcs , il fallait de bonnes armées & un bon gouvernement que les Grecs n'eurent préfque jamais.
L'ufage des tournois fe cenferva dans toute l'Europe. Un des plus folemnèis fut celui de Boulogne-fur-mer en 13095 au mariage âUfabclls de France avec Edouard il. roi d'Angleterre. Edouard III. en fît deux beaux à Londres. If y en eut même un à Paris, du tems du malheureux Charles VI. en 141 5 ; enfuite vinrent ceux àeRené d? Anjou , dont njus avons déjà parlé. Le nombre en fut très- grand jufques vers le tems qui fuivit la mort du roi de France Henri IL tué, comme on fait, dans un tournois au palais des Tourneîles en 1559. ^et accl^en£ fernbiait revoir ies abolir pour jamais. .
La vie défaccupée des grands , l'habitude & la païïïon renouvellèrent pourtant ces jeux funeiles à Orléans , un an après la mort tragique d'Henri IL Le prince Henri de
££ Bourbon- Mchtpenfiet -, en fur encor !a vicTime; une chiite de cheval le fit périr. Les tournois cefsèrent alors âbfo : ment, li en refta une image d?ns le pas d'armes dont Charles IX. & Henri Iti. furent les tenans un an après la St. B'arthelemi ; c?v les fêtes furent toujours mêlées, dans ces rems horribles , aux proferiptions. Ce pas d'armes n'était pas dangereux ; on n'y combattait pas à fer émoulu, lï n'y eut point de tournois au mariage du duc de joyeufe en 1 58T. Le terme de tournois eft employé mal-à-propos à ce fujet dans le journal de V Etoile. Les feigneurs ne combattirent point ; & ce que V Etoile appeile tournois , ne fut qu'une efpèce de ballet guerrier repiefenté dans le jardin du Louvre par des mercenaires ; c'était un des ipeibeies qu'on donnait à la cour , mais non pas un fpeclacle que la cour donnât elle-même. Les
! jeux qu'on continua depuis d'appeller tournois , ne furent que des carroufels.
j L'abjïition des tournais eft donc de l'année I j6o. Avec
M. eux périt l'ancien efprit de la chevalerie , qui ne reparut
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