CHAPITRE SOIXANTE-UNIEME
Ai
De l'état des Juifs en Europe.
.Près avoir vu comment on traitait les Juifs en Efpagne , on peut obferver ici quelle fut leur fituation chez les autres nations. Ce peuple doit nous intétefTer, puifque nous tenons d'eux notre religion , plusieurs même de nos loix &. de nos ufnges , & que nous ne fommes au fond que des Juifs avec un prépuce. Ils firent , comme vous ne l'ignorez pas , le métier de courtiers & de revendeurs , ainfi qu'autrefois à Babylone , à Rome & dans Alexandrie. Leur mobilier en France appartenait au baron des terres dans lefquelies ils demeuraient. Les meubles des Juifs font au baron , difent les établifTemens de St. Louis.
Il n'était pas plus permis d'ôter un Juif à un baron , que de lui prendre fes ma„nans ou fes chevaux. Le même droit s'exerçait en Allemagne. Ils font déclarés ferfs par une "^conititution de Frédéric IL Un Juif étoit domaine de l'empereur , & enfuite chaque feigneur eut fes Juifs.
Les loix féodales avaient établi dans prefque toute l'Europe, jufqu'à la fin du quatorzième fiècle , que fi un Juif embrafTait le chrifHanifme , il perdait alors tous fes biens qui étaient confifqués au profit de fon
H3 Cha pitre LXI. 4a? Ç|
feigneur. Ce n'était pas un sûr moyen de les convertir , mais iî fallait bien dédommager le baron de la perte de fon Juif.
Dans les grandes villes , & fur-tout dans les villes impériales , ils avaient leurs fynagogues 6c leurs droits municipaux , qu'on leur faifait acheter fort chèrement; 6c loHqu'ils étaient devenus riches , on ne manquait pas , comme on a vu , de les accufer d'avoir crucifié un pecit enfant le vendredi faint. C'eft fur cette accufation populaire , que dans plufieurs villes de Languedoc & de Provence on établit la loi qui permettoit de les battre depuis le vendredi faint juqu'à Pâques , quand on les trouvait dans les rues.
Leur grande application ayant été de tems immémorial à prêter fur gages , il leur était défendu de prêter ni fur des ornemens d'églife, ni fur des habits fanglans ou mouillés. Le concile de Latran ordonna en iii 5 , qu'ils portaffent une petite roue fur la poitrine , pour les diflinguer des chrétiens. Ces marques changèrent avec le tems ; mais par-tout on leur en faifait porter une , à laquelle on pût les reconnaître. Il leur était expreffément défendu de prendre des fervantes ou des nourrices chrétiennes, & encor plus des concubines; il y eut même quelques pays où l'on faifait brûler les filles dont un Juif avait abufé, & les hommes qui avaient eu les faveurs d'une Juive, par la grande raifon qu'en rend le grand jurifconfulte Gallus , que c'ejl la même chofe de coucher avec un Juif, que de coucher avec un chien.
Quand ils avaient un procès contre un chrétien , on les faifait jurer par Sabaoth , Eloï 6z Adonai , par les dix noms de Dieu , & on leur annonçait la fièvre tierce , quarte & quotidienne , s'ils fe parjuraient ; à quoi ils répondirent , amen. On avait toujours foin de les pendre entre deux chiens , lorfqu'ils étaient condamnés.
H leur était permis en Angleterre de prendre des biens JE
&.„„ Jâ
430 Essai sur les mœurs.
de campagne en hypothèque , pour les fornmes qu'ils avaient prêtées. On trouve dans le Monafiicum Anglicanum , qu'il en coûta lîx marques fterîings,/<b; marcasy ( peut-être fix marc# , ) pour libérer une terre hypothéquée à la Juiverie.
Ils furent chafîes de prefque toutes les villes de l'Europe chrétienne, en divers terns , mais prefque toujours rappelles ; il n'y a guère qi*e Rome qui les ait conftamment gardés. Ils furent entièrement chafTés de France , en 1394, par Charles VI. & jamais depuis ils n'ont pu obtenir de féjourner dans Paris , où ils avaient occupé les halles & fept ou huit rues entières. On leur a feulement permis des fy nagogues dans Metz & dans Bordeaux, parce qu'on les y trouva établis lorfque ces villes furent unies à la couronne ; & ils font toujours refiés conltamment à Avignon, parce que c'était terre papale. En un % mot, ils furent par-tout ufuriers, félon le privilège & la bénédiction de leur loi , & par-tout en horreur par la même raifon.
Leur fameux rabin Maimonide , Abraband , Aben- Efra Ôc d'autres, avaient beau dire aux chrétiens dizns leurs livres , Nous fommes vos pères , nos écritures font les vôtres, nos livres font lus dans vos églifes , nos cantiques y font chantés : on leur répondait , en leo pillant , en les chaiTant, ou en les faifant pendre entre deux chiens. On prit en Efpagne & en Portugal l'ufage de les brûler. Les derniers tems leur ont été plus favorables , fur-tout en Hollande & en Angleterre , où ils jouiffent de leurs richeiTes & de tous les droits de l'humanité dont on ne doit dépouiller perfonne. Ils ont même été fur le point d'obtenir le droit de bourgeoifie en Angleterre , vers l'an 1750, & l'acte du parlement allait déjà paffer en leur faveur ; mais enfin le cri de la nation & l'excès du ridicule jeté fur cette entreprife , la rit échouer : il courut cent pafquinades représentant mylcrd Aaron & mylord
ff£&w=-— — — — — =*ir&$5r*r-~ — ,-*~ ~~^Q*#