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Chapitre LX. 4a

leur avait coûté ; ils s'en faifaient d'autant moins fcrupule , que depuis long-tems les Maures & les chrétiens s'alliaient fouvent enfemble. On agita dans Je confeil de Ferdinand & d1 Ifabelle, comment on pourrait fe délivrer de la tyrannie fourde des Juifs , après avoir abattu celle des vainqueurs Arabes. On prit enfin en 149a le parti de les chafTer 8c de les dépouiller. On ne leur donna que fix mois pour vendre leurs effets , qu'ils furent obligés de vendre au plus bas prix. On leur défendit , fous peine de la vie , d'emporter avec eux ni or , ni argent , ni pierreries. Il fortit d'Efpagne trente mille familles Juives, ce qui fait cent cinquante mille perfonnes à cinq par famille. Les uns fe retirèrent en Afrique , les autres en Portugal Se en France : plufieurs revinrent feignant de s'être faits chrétiens. On les avait chafTés pour s'emparer de leurs richeffes , on les reçut parce qu'ils en rapportaient ; & c'eft contre eux principalement que fut établi le tribunal de l'inquifition , afin qu'au moindre acle de leur religion , on put juridiquement leur arracher leurs biens & la vie. On ne traite point ainfi dans les Indes les Banians , qui y font précifément ce que les Juifs font en Europe, féparés de tous les peuples par une religion auffi ancienne que les annales du monde , unis avec eux par la néceflité du commerce dont ils font les faâeurs , & auffi riches que les Juifs le font parmi nous. Ces Banians & les Guèbres auffi anciens qu'eux , auffi féparés qu'eux des autres hommes, font cependant bien voulus par-tout ; les Juifs feuls font en horreur à tous les peuples chez lefquels ils font admis. Quelques Efpagnols ont prétendu que cette nation commençait à être redoutable. Elle était pernicieufe par fes profits fur les Efpagnols ; mais n'étant point guerrière , elle n'était point à craindre. On feignait de s'alarmer de la vanité que tiraient les Juifs d'être établis fur les côtes méridionales de ce royaume long-tems avant les « «3

4ié Essai sur les mœurs.

chrétiens. Il efl vrai qu'ils avaient paiTé en Andaîcufie de tems immémorial. Ils enveloppaient cette vérité de fables ridicules, telles qu'en a toujours débité ce peuple, chez qui les gens de bon fens ne s'appliquent qu'au négoce , & où le rabinifme eîî abandonné à ceux qui ne peuvent mieux faire. Les rabins Efpagnols avaient beaucoup écrit pour prouver qu'une colonie de Juifs avait fleuri fur les côtes du tems de Salomon , & que l'3ncienne Bérique payait un tribut à ce trcifième roi de la Palefline. Il eîî très-vraifemblable que les Phéniciens, en découvrant l'Andaloufie, & en y fondant des colonies , y avaient établi des Juifs qui fervirent de courtiers , comme ils en ont fervi par-tout , mais de tout tems les Juifs ont défiguré la vérité par des fables abfurdes. Ils mirent en oeuvre de faufTes médailles, de faufTes infcriptions. Cette efpèce de fourberie , jointe aux autres plus efTentielies qu'on leur reprochait , ne contribua pas peu à leur difgrace.

C'eft depuis ce tems qu'on diflingua en Efpagne & en Portugal les anciens chrétiens & les nouveaux , les familles dans lefquelles il était entré des filles mahoméranes , & celles dans lefquelles il en était entré de juives.

Cependant le profit partager que le gouvernement tira de la violence faite à ce peuple ufurier , le priva bientôt du revenu certain que les Juifs payaient auparavant au fifc royal. Cette difette fe fit fentir jufqu'au tems où l'on recueillit les tréfors du nouveau-monde. On y remédia autant que l'on put par des bulles. Celle de la Cru{ade , donnée en 1 509 par Jules II. produisit plus au gouvernement que l'impôt fur les Juifs. Chaque particulier eu obligé d'acheter cette bulle, pour avoir le droit de manger de la viande en carême , & les vendredis & famedis de l'année. Tous ceux qui vont à confeffe , ne peuvent recevoir l'abfoïution fans montrer cette bulle au prêtre. On inventa encor depuis la

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#w//e </e compofition , en vertu de laquelle il eft permis de garder le bien qu'on a volé , pourvu que l'on n'en connaifle pas le maître. De telles fuperfïitions font bien auffi fortes que celles qu'on reproche aux Hébreux. La fcttife , la folie & les vices font par- tout une partie du revenu public.

La formule de l'abfolution qu'on donne à ceux qui ont acheté la bulle de la Crujade , n'eft pas indigne de ce tableau général des coutumes & des moeurs des hommes.: Par V autorité de Dieu tout- piaffant , de St. Pierre & de St. Paul , & de notre trts-faint père le pape à moi commife , je vous accorde la rêmiffioti de tous vos péchés confeffés , oubliés , ignorés ? & des peines du purgatoire.-

La reine Ifabelle , ou plutôt le cardinal Ximcnès , traita depuis les mshométans comme les Juifs ; on en (! força un très-grand nombre à fe faire chrétiens, malgré la capitulation de Grenade , & on les brûla quand ils retournèrent à leur religion. Autant de mufulmans que de Juifs fe réfugièrent en Aftique , fans qu'on pût plaindre ni ces Arabes qui avaient fi long-tems fubjugué l'Ffpagne , ni ces Hébreux qui l'avaient plus longtems pillée.

Les Portugais fortaienr alors de l'obfcurité ; & malgré toute l'ignorance de ces tems-là , ils commençaient à mériter alors une gloire auffi durable que l'univers, par le changement du commerce du monde , qui fut bientôt le fruit de leurs découvertes. Ce fut cette nation qui navigua la première des nations modernes fur l'océan Atlantique. Elle n'a '"dû qu'à elle feule le pafTage du cap de Bonne-Efpérance ; au lieu que les Efpagnoïs durent à des étrangers la découverte de l'Amérique. Mais deû à un feul homme , à l'infant Don Henri , que les Portugais furent redevables de la grande ji entreprise contre laquelle ils murmurèrent d'abord. Il 3& ne s'efl prefque jamais rien fait de grand dans le

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Essai sur les m œ t>r s

monde que par le génie & la fermeté d'un feul homme qui lutte contre les préjugés de la multitude , eu qui lui en donne.

Le Portugal était occupé de fes grandes navigations & de fes fuccès en Afrique ; il ne prenait aucune part aux événemens de l'Italie qui alarmaient le refte de l'Europe.

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