Chapitre. LXVI
l'autte. Enfin un dominicain s'offrit à pafTer à travers un bûcher pour prouver la fainteté de , avonarole. Un cordelier propofa auffi-tôt la même épreuve pour prouver que* Savonarole était un fcélérat. Le peuple avide d'un tel fpeclacle en preffa l'exécution ; le magiftrat fut contraint de l'ordonner. Tous les efprits étaient encor remplis de l'ancienne fable de cet Aldobrandin furnommé Fetrus Igneus , qui , dans l'onzième fiècle , avait pafle & repaffé fur des charbons ardens au milieu de deux bûchers ; & les partifans de Savonarole ne doutaient pas que Dieu ne fît pour un jacobin ce qu'il avait fait pour un bénédidin. La faftion contraire en efpérait autant pour le cordelier.
On alluma les feux. Les champions comparurent en préfence d'une foule innombrable ; mais quand ils virent tous deux de fang-froid les bûchers en flamme , tous |i deux tremblèrent , & leur peur commune leur fuggéra H une commune évafion. Le dominicain ne voulut entrer jg dans le bûcher que l'hoftie à la main. Le cordelier prétendit que c'était une claufe qui n'était pas dans les conventions. Tous deux s'obltinèrent & s'aidant ainfi l'un l'autre à fortir d'un mauvais pas , ils ne donnèrent point l'afFreufe comédie qu'ils avaient préparée.
Le peuple alors foulevé par le parti des cordeliers , voulut faifir Savonarole. Les magiftrats ordonnèrent à ce moine de fornr de Florence. Mais quoiqu'il eût contre lui le pape , la faction des Médias & le peuple , il refufa d'obéir. Il fut pris & appliqué fept fois à la queftion. L'extrait de fes dépendons porte qu'il avoua qu'il était un faux prophète , un fourbe qui abufait du fecret des confefîions , & de celles que lui révélaient fes frères. Pouvait-il ne pas avouer qu'il était un impofteur ? Un infpiré qui cabale , n'efl-il pas convaincu d'être un fourbe ? peut-être était-il encor plus fanatique ; l'imagination humaine eft capable de réunir ces deux excès qui femblent s'exclure. Si la juftiçe feule
fcV-JH^r~*«B!
l'eût condamné , la prifon , la pénitence auraient fuffi ; mais l'efpric de parti s'en mêla. On le condamna lui & deux dominicains à mourir dans les flammes qu'ils s'étaient vantés d'affronter. Ils furent étranglés avant d'être jetés au feu. Ceux du parti de Savonàrole ne manquèrent pas de lui attribuer des miracles ; dernière reflburce des adhérans d'un chef malheureux. N'oublions pas qu'Alexandre FI. lui envoya, dès qu'il fut condamné, une indulgence plénière.
Vous regardez en pitié toutes ces fcènes d'abfurdité & d'horreur. Vous ne trouvez rien de pareil ni chez les Romains & les Grecs, ni chez les barbares. C'eft le fruit de la plus infâme iuperftition qui ait jamais abruti les hommes , -& du plus mauvais des gouvernemens. Mais vous favez qu'il n'y a pas long-tems que nous fommes fortis de ces ténèbres, & que tout n'eil pas ^1 encor éclairé.
Fin du Tome fécond»
•^Tr^^Si^w