Chapitre XII
d'une armure complette , fous plufieurs bannières de feigneurs tous rangés fous la fienne.
Cependant Hugues, frère du roi de France Philippe I. marchait par l'Italie avec d'autres feigneurs qui s'étaient joints à lui. Il allait tenter la fortune. Prefque tout fon établifTement confiftait dans le titre de frère d'un roi trèspeu puiffant par lui-même. Ce qui eit plus étrange , c'eft que Robert, duc de Normandie , fils aîné de Guillaume conquérant de l'Angleterre, quitta cette Normandie, où il était à peine affermi. Chafîé d'Angleterre par fon cadet Guillaume le Roux , il lui engagea encor la Normandie pour fubvenir aux frais de fon armement. C'était, dit-on, un prince voluptueux & fuperflitieux. Ces deux qualités , qui ont leur fource dans la faiblefTe , l'entraînèrent à ce voyage.
Le vieux Raimond , comte de Touîoufe, maître du Languedoc & d'une partie de la Provence , qui avait déjà K combattu contre les mufulmans en Efpagne, ne trouva *| ni dans fon âge, ni dans les intérêts de fa patrie, aucune raifon contre l'ardeur d'aller en PalefHne. Il fut un dès premiers qui s'arma & paffa les Alpes , fuivi , dit-on , de près de cent mille hommes. Il ne prévoyait pas que bientôt on prêcherait une croifade contre fa propre famille.
Le plus politique de tous ces croifés , & peut-être le feul , fut Bohémond , fils de ce Robert Guifcard, conquérant de la Sicile. Toute cette famille de Normans , tranfplantée en Italie ,. cherchait à s'agrandir, tantôt aux dépens des papes , tantôt fur les ruines de l'empire Grec. Ce Bohémond avait lui-même long-tems fait la guerre à l'empereur Alexis , en Epire & en Grèce , & n'ayant pour tout héritage que la petite principauté de Tarente & fon courage, il profita de l'enthoufiafme épïdémique de l'Europe, pour raffembler fous fa bannière jufqu'à dix mille cavaliers bien armés & quelque infanterie, avec lefqueîs il pouvait conquérir des provinces , foit fur les chrétiens , foit fur les mahométans.
§L? 94 Essai sur les mœurs. •
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La urinceiTe yj?/z/ze Comnène dit que fon père fut alarmé de ces émigrations prodigieufes , qui fondaient dans fon pays. On eût cru, dit-eîle, que l'Europe, arrachée de fes fondemens , allait tomber fur l'Afie. Qu'aurait-ce donc été , fi près de trois cent mille hommes , dont les uns avaient fuivi Yhermite Pierre , les autres le prêtre GodeÇcald, n'avaient déjà difparu ?
On propofa au pape de fe mettre à la tête de ces armées immenfes qui reftaient encor. C'était la feule minière de parvenir à la monarchie univerfelle , devenue l'objet de la cour romaine. Cette entreprife demandait le génie d'un Mahomet ou d'un Alexandre, Les obiracles étaient grands , & Urbain ne vit que les obftacles.
Grégoire VIL avait autrefois conçu ce projet des croifades. Il aurait armé l'Occident contre l'Orient , il 2 aurait commandé à l'églife grecque comme à la latine. Les papes auraient vu fous leurs loix l'un & l'autre empire. Mais du tems de Grégoire VIL une telle idée n'était encor que chimérique. L'empire de Conftantinople n'était pas enor allez accablé, la fermentation du fanatifme n'était pas alfez violente dans l'Occident. Les efprits ne furent bien difpofés que du tems d' Urbain IL
Le pape & les princes croifés avaient dans ce grand appareil leurs vues différentes , & Conftantinople les redoutait toutes. On y ha'nToit les Latins, qu'on y regardait comme des hérétiques & des barbares.
Ce que les Grecs craignaient le plus , & avec raifon , c'était ce Boâémond & {^es Napolitains, ennemis de l'empire. Mais quand même les intentions de Bohémond enflent été pures, de quel droit tous ces princes d'Occident venaient- ils prendre pour eux des provinces que les Turcs avaient arrachées aux empereurs Grecs ?
On peut juger d'ailleurs quelle était l'arrogance fé- ^ roce des feigneurs croifés , par le trait que rapporte la
princeffe Anne Comnène , de je ne fais quel comte Français, qui vint s'aifeoir à côté de l'empereur fur fon trône , dans une cérémonie publique. Baudoin frère de Godefroi de Bouillon , prenant par la main cet homme indifcret pour le faire retirer , le comte dit tout haut dans fon jargon barbare : « Voilà un plaifant ruftre que » ce Grec, de s'afleoir devant des gens comme nous. » Ces paroles furent interprétées à Alexis , qui ne fit que fcurire. Une ou deux indifcrétions pareilles fuffifent pour décrier une nation. Alexis fît demander à ce comte qui il était. «Je fuis, répondit-il de la race la » plus noble. J'allais tous les jours dans l'églife de ma » feigneurie , où s'aiïemblaient tous les braves feigneurs » qui voulaient fe battre en duel & qui priaient Jesus- » Christ & la Ste. Vierge de leur être favorables. » Aucun d'eux n'ofa jamais fe battre contre moi. »
Il était moralement impoffible que de tels hôtes n'exigeaffent des vivres avec dureté, & que les Grecs n'en refufalfent avec malice. C'était un fujet de combats continuels entre les peuples & l'armée de Godefroi, qui parut la première après les brigandages des croifés de Pierre r/termite. Godefroi en vint jufqu'à attaquer les fauxbourgs de Conftantinople , & l'empereur les défendit en perfonne. L'évêque du Puy en Auvergne , nommé Montai , légat du pape dans les armées de la croifade voulait abfolument qu'on commençât les entreprifes contre les infidèles par îe ilége de la ville où réfidait le premier prince des chrétiens. Tel était l'avis de Bohémond, qui était alors en Sicile, qui envoyait courriers fur courriers à Godefroi, pour l'empêcher de s'accorder avec l'empereur. Hugues frère du roi de France , eut alors l'imprudence de quitter la Sicile , où il était avec Bohémond, & de parler prefque feul fur les terres à' Alexis. Il joignit à cette indifcrétiam celle de lui écrire des lettres pleines d'une fiercé peu féante à qui n'avait point d'armée. Le fruit de ces démar^
ches fut d'être arrêté quelque terris prifonnier. Enfin la politique de l'empereur Grec vint à bout de détourner ces orages. Il engagea tous les feigneurs à lui prêter hommage pour les terres qu'ils conquéraient. Il les fit parler en Afie les uns après les autres , après les avoir comblés de preiens. Bohémond qu'il redoutait le plus, fut celui qu'il traita avec le plus de magnificence. Quand ce prince vint lui rendre hommage à Confhntinople , & qu'on lui fit voir les raretés du palais , Alexis ordonna qu'on remplît un cabinet de meubles précieux, d'cuvrages d'or & d'argent , de bijoux de toute efpece, entaffés fans ordre, & de biffer la porte entr'ouverte. Bohémond vit en parlant ces tréfors, auxquels les conducteurs affectaient de ne faire nulle attention. « Eft-il poffible, s'écria-c-il , qu'on néglige de fi » belles chofes ? Si je les avais , je me croirais le plus Û, » puiifant des princes. » Le foir même l'empereur lui envoya tout le cabinet. Voilà ce que rapporte fa fille, témoin oculaire. C'efl: ainfi qu'en . ufait ce prince, que tout homme défintérefTé appellera fage & magnifique, mais que la plupart des hiftoriens des croifades ont traité de perfide , parce qu'il ne voulut pas être efclave d'une multitude dàngereufe.
Enfin, quand il s'en fut heureufement débarraffé, & que toutfut paifédansTAue-Mineure , on fit la revue près de Nicée , & il le trouva cent mille cavaliers & fix cent mille hommes de pied en comptent les femmes. Ce nombre , joint avec les premiers croifés qui périrent feus ïhermke & fous d'autres , fait environ onze cent mille. Il jufiifie ce qu'on dit des armées des rois de Perfe , qui avaient inondé la Grèce , & ce qu'on raconte des tranfplantations de tant de barbares. Les Français enfin , <k fur - tout B.aimond de Tovloufe f fe trouvèrent par-tout fur le même terrain que les Gaulois méridionaux avaient parcouru treize cents ans auparavant.
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vant, quand ils allèrent ravager l'Afie-Mineure, & donner leur nom à la province de Galacie.
Les historiens nous informent rarement comment on nourriifait ces multitudes. C'était une entreprife qui demandait autant de foins que la guerre même. Venife ne voulut pas d'abord s'en charger. Elle s'enrichiiTait plus que jamais par fon commerce avec les mahométans , & craignait de perdre les privilèges qu'elle avait chez eux. Les Génois , les Piïans & les Grecs équipèrent des vaifleaux chargés de proviftons , qu'ils vendaient aux croiîés eu côtoyant l'Aiie-Mineure. La fortune des Génois s'en accrut, & on fut étonné bientôt après de voir Gènes devenue une puilFance.
Le vieux Turc Soliman fonda n de Syrie ,„'qùi était fous les califes de Bagdat ce que les maires avaient été fous ia race de Clov'is , ne put avec le fecours de fon fils réiinor au premier torrent de tous ces princes croifes. Leurs troupes étaient mieux choiiies que celles de Pierre Vkermite , & dïfcipîinées autant que le permettait la licence & l'enthôufiaftnë.
On prit Nicée ; on battit deux fois les armées commandées par le fils de Soliman. Les Turcs & les Arabes ne Continrent point dans ces commencémens le choc de ces multitudes couvertes de fer, & de leurs grands chevaux de bataille , & des forêifs de lances auxquelles ils n'étaient peint accoutumés.
Bohémoiid eut l'adreiïede fe faire céder par les croifes le fertile pays d'Amioche. Baudouin alla jufqu'en MéTopotamie s'emparer delà ville d'EdeiTe , & sry forma un oetit état. Enfin on mit le iîége devant Jéruf.lem , dont le calife d Egypte s'était faifi par les lieuténans. La plupart des hiiloriens difent que l'armée des affiégeans , diminuée par les combats , par les maladies & par les garnifons mifes dans les villes çoh'quifes , était réduite à vingt mille hommes de pied & à quinze cents chevaux , & que Jérufalem, pourvue de tout, était défendue par Jj| H«J EJfci fur les mœurs. Tom. II. G (jjj
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98 Essai sur les mœurs.
une garnifon- de quarante mille foldat s. On ne manque pas d'ajouter qu'il y avait outre cette garni Ton vingt mille habita ns déterminés. li n'y a point de lecteur tenté qui ne voie qu'il n'eil: guère pouible qu'une armée de vingt mille hommes en âffiége une de fcixame miile dans une pbce forniiée ; mais les hlftoriéris ont toujours vou'u du merveilleux.
Ce qui efr vrai, c'efi qu'après cinq femaines de liège la ville fut emportée d'affaut, & que tout ce qui n'était pas chrétien , fut maffacre. Vàer/nite Pierre , devenu chapelain , fe trouva à la prife & an maffacre. Quelques chrétiens que les mufuimans avaient laiffé vivre dans la ville , conduifirent les vainqueurs dans les caves les plus reculées , où les mères fe cachaient avec tenrs enfans: & rien ne Tut épargné. Prefque tous les hiîrcriens conviennent qu'après cette boucherie , les chrétiens tout dégoûtai, tans de fang allèrent en proceïïlon à l'endroit qu'on dit H être le fépulcre de Jesus-Ckrist , &y fondirent en ^ larmes. Il efè très-vraifemblab'e qu'ils y donnèrent des marques de religion ; mais cette tendreffe qui fe manifefiâ par des pievirs^ n'eft guère comparable avec cet efpiit de vertige j de fureur, de débauche & d'emportement. Le même homme peut être furieux & tendre, mais non dans le même rems.
"Eïrnacim rapporte qu'on enferma les Juifs dans la fynagogue, qui leur avoit été accordée par les Turcs, ik. qu'on les y brûla tous. Cette action ç[\ croyable après la fureur avec laquelle on les avait exterminés fur la route.
Jérufaiem fut prife par les croifés, le 5 Juillet 1090, tandis opi1 Alexis Com/zène était empereur d'Orient , Henri IV. d'Occident, & qu' 'Urbain IL chef de Péglife romaine vivait encor. Il mourut avant d'avoir appris ce triomphe de la croifade dont il était l'aureur. Les feigneurs , maîtres de Jérufaiem , s'affemblaient âl tiejîî pour donner un roi a ia Judée. Les eccléiiaftiqoes ,