CHAPITRE DOUZIEME
De la première croifade , jufqità la prife de Jérufalem.
JL E L était l'état de l'Afie-Mineure , lorfqu'un pèlerin d'Amiens fufcita les croifades. Il n'avait d'autre nom que Ccucoupétre ou Cuçupîêtre , comme le dit la fille de l'empereur Comnène , qui le vit à Confbantinople. Nous le connaiflbns fous le nom de Pierre Vhermite. Ce Picard parti d'Amiens pour aller en pèlerinage vers l'Arabie, fut caufe que l'Occident s'arma contre l'Orient, & que des millions d'Européens périrent en Afle. C'eiï ainfi que font enchaînés les événemens de l'univers. Il fe plaignit amèrement à l'évêque fecret , qui réîidait dans le pays , avec le titre de patriarche de Jérufalem , des vexations que fouffraient les pèlerins ; les révélations ne lui manquèrent pas. Guillaume àç Tyr allure que JeSuS- Ckrist apparut à I'hermke. Je ferai avec toi , lui ditil , il ejî tans de fccourir mes ferviteurs. A fon retour à Rome , il parla d'une manière fi vive , 8c fit des tableaux fi touchans , que le pape Urbain II. crut cet homme propre à féconder le grand dëffêin que les papes avaient depuis îong-tems d'armer la chrétienté contre le mahométifme. Il envoya Pierre de province en province communiquer par fon imagination forte l'ardeur de fes femimens & femer l'enthouliafme.
Urbain IL tint enfuite vers Pkifance un concile en rafe campagne , où fe trouvèrent plus de trente mille féculiers , outre les eccîéiiafliques. On y propofa la manière de venger les chrétiens. L'empereur des Grecs Alexis Comnène , père de cette princefTe qui écrivit l'hiftoire de fon tents , envoya à ce concile des ambafTa- ^ deurs pour demander quelque fecours contre les muful-
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mans ; mais ce n'était ni du pape , ni des Italiens qu'il devait l'attendre. Les Normans enlevaient alors Naples & Sicile aux Grecs ; & le pape, qui voulait être au moins feigneur fuzerain de ces royaumes , étant d'ailleurs rivai de i'églife grecque, devenait néceffairement par fon état, l'ennemi déclaré des empereurs d'Orient , comme il était l'ennemi couvert des empereurs Teutoniques. Le pape , loin de fecourir les Grecs , voulait foumettre l'Orient aux Latins.
Au refte , le projet d'aller faire la guerre en Paleftine , fut vanté par tons les aîîîftans au concile de Plaifance, & ne fut embraffé par perfonne. Les principaux feigneurs Italiens avaient chez eux trop d'intérêts à ménager , & ne voulaient point quitter un pays délicieux pour aller fe battre vers l'Arabie -Pétrée.
On fut donc obligé de tenir un autre concile à Cler- ^! mont en Auvergne. Le pape y harangua dans la grande place. On avait pleuré en Italie fur les malheurs des chrétiens de l'Afie. On s'arma en France. Ce pays était peuplé d'une foule de nouveaux feigneurs , inquiets , indépend.ins, aimant la diffipation & la guerre, plongés pour la plupart dans les crimes que la débauche entraîne, & dans une ignorance qui égalait leurs débauches. Le pape propofait la rémifllon de tous leurs péchés , & leur ouvrait le ciel , en leur impofant pour pénitence de fiaivre la plus grande de leurs pafïions , de courir au pillage. On prit donc la croix à l'envi. Les églifes & les cloîtres achetèrent alors à vil prix beaucoup de terres des feigneurs , qui crurent n'avoir befoin que d un peu d'argent & de leurs armes pour aller conquérir des royaumes en Afie. Godefroi de Bouillon, par exemple, duc de Brabant , vendit fa terre de Bouillon au chapitre de Liège , & Sten.ày à l'évêque de Verdun. Baudouin, frère de Godefroi , vendit au même évêque le peu qu'il avait en ce pays-là. Les moindres feigneurs châtelains partirent à leurs frais; les pauvres gentilshommes fervirent d'écuyers aux autres.
Ô Chapitre XII. gi Q
Le butin devait fe partager félon les grades & félon les ]f dépenfes des croifés. C'était une grande fource de divifion , mais c'était aufïï un grand motif. La religion, l'avarice & l'inquiétude encourageaient également ces émigrations. On enrôla une infanterie innombrable , & beaucoup de (impies cavaliers fous mille drapeaux difFérens. Cette foule de croifés fe donna rendez-vous à Conftantinople. Moines , femmes , marchands , vivandiers , ouvriers, tout partit , comptant ne trouver fur la route que des chrétiens qui gagneraient des indulgences en les nourriffant. Plus de quatre-vingt mille de ces vagabonds fe rangèrent fous le drapeau de Coucoupétre, que j'appellerai toujours Yhermite Pierre. Il marchait en fandales & ceint d'une corde , à la tête de l'armée. Nouveau genre de vanité! Jamais l'antiquité n'avait vu de ces émigrations d'«me partie du monde dans l'autre , produites p^r un enthoufiaimede religion. Cette fureur épidémique parut alors pour la première fois, afin qu'il n'y eût aucun fléau poffible qui n'eût affligé I'efpèce humaine.
La première expédition de ce général hermite, fut d'affiéger une ville chrétienne en Hongrie, nommée Malavilla, parce que l'en avait refufé des vivres à ces foldatsde Jesus-Christ, qui malgré leur fainte entreprife, fe conduifaient en voleurs de grand chemin. La ville fut prife d'affaut , livrée au pillage , les habitans égorgés. V hermite ne fut plus alors le maître de fes croifés, excités par la foif du brigandage. Un des lieutenans de V hermite , nommé Gautier Sans Argent , qui commandait la moitié des troupes, agit de même en Bulgarie. On fe réunit bientôt contre ces brigands, qui furent prefque tous exterminés , & Yhermite arriva enfin devant Conftantincple , avec vingt mille perfonnes mourant de faim.
Un prédicateur Allemand nommé Codefcal , qui voulut jouer le même rôle , fut encor plus maltraité. Dès qu'il fut arrivé avec îes. difciples dans cette même Hongrie dfc
où fes prédéceffeurs avaient fait tant de déTordres la feule vue de la croix rouge qu'ils portaient, fut un lignai auquel ils furent tous maffacrës.
Une autre horde de ces aventuriers, compofée de plus de deux cent mille perfonnes, tant femmes que prêtres, payfans, écoliers, croyant qu'elle allait de'fendre Jesus- Christ, s'imagina qu'il fallait exterminer tous les Juifs qu'on rencontrerait. I! y en avait beaucoup fur les frontières de France: tout le commerce e'tait entre leurs mains. Les chrétiens croyant venger Dieu, firent mainbaffe fur tous ces malheureux. Il n'y eut jamais depuis Adrien , un fi grand maffacre de cette nation. Ils furent égorgés à Verdun, à Spire, à Vorms, à Cologne, à Mayence: & planeurs fe tuèrent eux-mêmes, après avoir fendu le ventre à leurs femmes , pour ne pas tomber entre les mains des barbares. La Hongrie fut encor le tombeau de cette troifième armée de croifés. |
|=; Cependant Yhermite Pierre trouva devant Conftami- f|
nople d'autres vagabonds Italiens & Allemans , qui fe joignirent à lui,. & ravagèrent les environs de la ville. L'empereur Alexis Comnene , qui régnait, e'tait apurement ùge & modère'. Il fe contenta de fe défaire au plutôt de pareils hôtes. Il leur fournit des bateaux pour les tranfporter au-delà du Bofphore. Le ge'ne'ral Pierre fe vit enfin à la tête d'une arme'e chrétienne contre les mufulmans. Soliman, foudan de Nicée, tomba avec fes Turcs aguerris fur cette multitude difperfée. Gautier Sans Argent y périt avec beaucoup de pauvre nobleffe. Vhermke retourna cependant à Conftantinople , regardé comme un fanatique qui s'était fait fuivre par des furieux.
Il n'en fut pas de même des chefs des croifés , plus politiques, moins enthoufiaftes, plus accoutumés au commandement , & conduifans des troupes un peu plus réglées. Gode/roi de Bouillon menait foixante-dix mille hommes de pied & dix mille cavaliers couverts