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CHAPITRE VINGT-CINQUIEME

De la SuiJJe & de fa révolution au commencement du quatorzième jiecle.

De

tous les pays de l'Europe celui qui avait le plus confervi la (implicite & la pauvreté des premiers âges , était la SuiiTe. Si elle n'était pas devenue libre , elle n'aurait point de place dans l'hiitoire du monde ; elle ferait confondue avec tant de provinces plus fertiles & plus opulentes , qui fuivent le fort des royaumes où elles fcnt enclavées. On ne s'attire l'attention que quand on eft quelque chofe par foi-même. Un ciel mite , un terrain pierreux 8z ingrat , des montagnes, des précipices , c'eftlà tout ce que la nature a fait pour les trois quarts de cette contrée. Cependant on fe difputait la fouveraineté de ces rochers avec la même fureur qu'on s'égorgeait pour avoir le royaume de Naples ou l'Alie-Mineure.

Dans ces dix-huit ans d'anarchie où l'Allemagne fut fans empereur , des feigneurs de châteaux & des prélats combattaient à qui aurait une petite portion de la SuiiTe. Leurs petites villes voulaient être libres, comme les villes d'Italie fous la protection de l'empire.

Quand Rodolphe fut empereur, quelques feigneurs de châteaux accusèrent juridiquement les cantonsde Schvitz , d'Ury & d'Undervaîd de s'être fcufirraits à leur domination féodale, Rodolphe , qui avait autrefois combattu ces petits tyrans , jugea en faveur des citoyens.

Albert d'Autriche fon fiîs , étant parvenu à l'empire , voulut faire de la SûiiFe une principauté pour un de fes enfans. Une partie des terres du pays était de fon domaine , comme Lucerne,. Zurich & Claris. Des gouverneurs févères furent envoyés , qui abusèrent de leur pouvoir. m.

O 198 Essai sur les mœurs.

Les fondateurs de la liberté heivétienne fe nommaient Melchtad , Staiïffacher & Valthcrfurfl. La difficulté de prononcer des noms û refpeclabies , nuit à leur célébrité. . Ces trois payfans furent les premiers conjurés ; chacun d'eux en attira trois autres. Ces neuf gagnèrent le's trois cantons deSchvitz , d'Ury & d'Undervald.

Tous les hiftoriens prétendent que tandis que cette confpiration fe tramait , un gouverneur d'Ury , nommé Grijlcf, s'avifa d'un genre de tyrannie ridicule & horrible. Il fit mettre , dit-on , un de fes bonnets au haut d'une perche dans îa place , & ordonna qu'on faluât le bonnet , fous peine de la vie. Un des conjurés , nommé Guillaume Tell , ne falua point le bonnet. Le gouverneur le condamna à être pendu , & ne lui donna fa grâce qu'à condition que le coupable, qui paffait pour archer très-adroit, abattrait d'un coup de flèche une pomme placée fur îa tête U de fon fils. Le père tremblant tira , . & fut affez heureux ||i pour abattre. la pomme. Grifîer appercevant une féconde «I flèche fous l'h ibie de Tell , demanda ce qu'il en prétendait faire : Elle t'était deftinée, dit le Suiffe en colère, Si j avais blejfé mon fils. Il faut convenir que l'hiftoire de la pomme eft bien fufpeéle. Il femble qu'on ait cru devoir orner d'une fable le berceau de la liberté helvétique ; ra..is on tient pour confiant que Tell ayant été mis aux fers, , tua enfuire le gouverneur d'un coup de flèche, que ce fut le fignal des conjurés, que les peuples démolir en" les forterefles.

L'empereur Albert d'Autriche , qui voulait punir ces hommes libres , fut prévenu par la mort. Le duc d'Autriche Lécpold , aîiembîaconr'eux vingt mille hommes. Les citoyens Suilîes fe conduisent comme les Lacédémaniens aux Thermopyles. Ils attendirent , au nombre de quatre ou cinq cents , la plus grande partie de l'armée Autrichienne au pas de Morgate. Plus heureux que les Lacédémoniens , ils mirent en fuite leurs ennemis en roulant fur eux des pierres. Les autres corps de l'armée

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ennemie furent battus en même tems par un auîli petit nombre de Suides.

Cette vicloire ayant été gagnée dans le canton de Schvitz , les deux autres cantons donnèrent ce nom à leur alliance , laquelle devenant plus générale , fait enccr fouvenir , par ce feul nom , de la vicloire qui leur acquit 1 a liberté.

Petit-à-petit les autres cantons entrèrent dans l'alliance. Berne , qui eft en Suiffe ce qu'Amflerdam eft en Hollande, ne fe ligua qu'en 1351 , & ce ne fut qu'en I 5 1 3 que le petit pays d'Appenzel fe joignit aux autres cantons , & acheva le nombre de treize.

Jamais peuple n'a plus îong-tems ni mieux combattu pour fa liberté que les Suilfes. Ils l'ont gagnée par plus de foixante combats contre les Autrichiens ; & il eft à croire qu'ils la ccnferveront long-tems. Tout pays qui n'a pas une grande étendue , qui n'a pas trop de richeiTes, & où lesloix font douces , doit être libre. Le nouveau gouvernement en Suiffe a fait changer de face à la nature. Un terrain aride , négligé fous des maîtres trop durs , a été enfin culrivé. La vigne a été plantée fur des rochers. Des bruières défrichées & labourées par des mains libres, font devenues fertiles.

L'égalité , le partage naturel des hommes , fubfifte encor en Suiffe autant qu'il eft pofiible. Vous n'entendez pas par ce mot cette égalité abfurde & impoffible par laquelle le ferviteur & le maître, le manœuvre & le nugifirat , le plaideur & le juge feraient confondus enfemble ; mais cette égalité par laquelle le citoyen ne dépend que des îoix , & qui maintient la liberté des f.ib!es , contre l'ambition du plus fort. Ce pays enfin aurait mérité d'être appelle heureux , fi la religion n'avait dans la fuite diviféfes citoyens , que l'amour du bien public réunifiait, & fi en vendant leur courage à des princes plus riches qu'eux , ils euffent toujours confervé l'incor- [l ruptibilité qui les diftrhgué. M

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aoo Essai sur les mœurs.

Chaque nation a eu des tems où les efprits s'emportent au -delà de leur caraâèPe naturel. Ces tems ont été moins fréquens chez les Suilfes qu'ailleurs. La (implicite, la frugalité , la modeftie , confervatrices de la liberté , ont toujours été leur partage. Jamais ils n'ont entretenu d'armée pour détendre leurs frontières , ou pour entrer chez leurs voifins , point de citadelles qui fervent centre les enrlemis ou contre les citoyens , peint d':mpôt fur les peuples. Ils n'ont à payer ni le lu.xe , ni les armées d:un maître, Leursmontagr.es font leurs remparts, & tout' citoyen y eft foldat pour défendre la patrie. Il y a bien peu de républiques dans le monde; & encor doivent-elles leur liberté a leurs rochers ou a !a mer qui les défend. Les hommes font très - rarement dignes de fe gouverner eux-mêmes.

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