Chapitre XXIV
de leur innocence, & ne voulurent point la vie qu'en leur offrait , à condition de s'avouer coupables. Quelle plus grande preuve , non-feulement d'innocence , mais d'honneur ! Neuvièmement , foixance-quatorze templiers non-aceufés , entreprirent de défendre l'ordre , Gc ne furent point écoutés. Sixièmement , lorfqu'on' lut au grand-maître fa confeffion rédigée devant les trois cardinaux, ce vieux guerrier qui ne favait ni lire ni écrire, s'écria qu'on l'avait trompé, que l'on avait écrit une autre dépofition que la fienne , que les cardinaux rniniflres de cette perfidie , méritaient qu'on les punit , comme les- Turcs puniffent les fauffaires , en leur fendant le corps & la têce en deux. Onzièmement , on eût accordé la vie à ce grand-maître & à Gui, frère du dauphin d'Auvergne , s'ils avaient voulu fe reconnaître coupables publiquement ; & on ne les brûla , que parce qu'appelles en préfence du peuple fur un échaffaut pour avouer les cri- L| mes de l'ordre , ils jurèrent que l'ordre était innocent, yj Cette déclaration qui indigna le roi , leur attira leur fuppîice, & ils moururent en invoquant en vain la vengeance célefie contrç leurs perfécuteurs.
Cependant en conféquence de la bulle du pape & de leurs grands biens , on pourfuivit les templiers dans toute l'Europe ; mais en Allemagne ils furent empêcher qu'on ne faisît leurs perfonnes. Ils foutinrent en Arragon des fiéges dans leurs châteaux. Enfin le pape abolit l'ordre de fa feule autorité , dans un confiïroire fecret , oendant le concile de Vienne. Partagea qui pue leurs dépouilles. Les rois de Câfiille & d'Arragon s'emparèrent d'une partie de leurs biens , & en firent part aux chevaliers de Calatrava. On donna les terres de l'ordre en France, en Italie, en Angleterre , en Allemagne , aux hofpitaliers nommés alors chevaliers de Rhodes , parce qu'ils venaient de prendre cette ifie fur les Turcs, & l'avaient fu garder avec un courage qui méritait au moins les dépouilles des chevaliers du temple pour leur récompenfe. \Ô N a M
196 Essai sur les mœurs. £3
Denys roi de Portugal inftitua en leur place l'ordre des chevaliers du Chrifi , ordre qui devait combattre les Maures, mais qui étant devenu un vain honneur , a celle même d'être honneur à force d'être prodigué.
Philippe le Belfe fit donner deux cent mille livres , & Louis Huti/i fon fils prit encor foixante mille livres fur les biens des templiers. J'ignore ce qui revint au pape ; mais je vois évidemment que les frais des cardinaux , des inquifiteurs délégués pour faire ce procès épouvantable, montèrent à des fommes immenfes. Je m'étais peut-être trompé quand je lus avec vous la lettre circulaire de Philippe le Bel, par laquelle il ordonne à fes fujets de refhtuer les meubles & immeubles des templiers aux commiiîaires du pape. Cette ordonnance de Philippe eu rapportée par Pierre Dupui. Nous crûmes que le pape avait profité de cette prétendue reflitution : car à qui ^ reflitue-t-on , finon à ceux qu'on regarde comme pro- ÎJL priétaires ? Or dans ce tems on peniait que les papes étaient les maîtres des biens de l'églife ; cependant je n'ai jamais pu découvrir ce que le pape recueillit de cette dépouille. Il eft avéré qu'en Provence le pape partagea les biens meubles des templiers avec le fouverain. On joignait à la baffefTe de s'emparer du bien des profcrits la honte de fe déshonorer pour peu de chofe. Mais y avaitil alors de l'honneur ?
Il faut confidérer un événement qui fe paffait dans le même tems , qui fait plus d'honneur à la nature humaine, & qui a fondé une république invincible.