Troïlus. — Folie de mon amour ! Je meurs
de mon désir. Et pourtant, Cressida, refuse moi ton corps, ce lys de la primevère qui m'enivre ; et donne moi ton âme. Que le cœur soit à moi seul !
3, SUR l'onde perfide. — On ne chante presque que les femmes ; et il n'est pas possible d'en parler. Les Scythes velus et les grossiers Hyperboréens ont jeté sur la femme Nature leur manteau d'hypocrisie et leur laine de morale. Quelle odeur de bercail! Que toute cette couverture sent l'étable! Et dans la ferme close par les neiges, sous la brebis cachée, qui a honte de sa forme, c'est le fumet du bouc et du bélier.
L'impudeur est peut-être une vertu, dans la lumière. Mais il faut le soleil sur les violettes d'Ionie et sur les roses de Provence. Les Hyperboréens ne sauront jamais le dégoût qu'ils inspirent aux Dieux. Pensent-ils que les Dieux aient besoin de le leur faire connaître ? Il leur suffit de vivre ailleurs.
On ne chante que les femmes, dit Orphée. On n'écrit que pour elles ; et ce n'est pas pour s'en faire lire.
Ce qu'on leur offre est presque toujours ce qu'elles ne veulent pas : l'amour excepté. Encore faut-il qu'elles aiment.
Moins l'amour, il n'y a rien de commun entre l'homme et la femme. Mais l'amour est toujours là.
4. Tout est sexe en elles. Et près d'elles, tout se fait sexe en nous.
Ha ! si la chair parlait, et chaque pore de la chair ! si ce langage était permis, et s'il osait I Que de divorces, et que de mariages !
5. Désir, merveille de l'amour ! Amour, merveille du désir ! Désire, ô fleur, pour que je croie à ton amour.
Ah, fût-ce pour le délice de le vaincre, tant qu'on ignore le désir, on n'aime pas. Le désir vient de la source profonde : il est pur comme elle, le désir d'amour. Il ne se connaît pas, d'abord ; mais il ne rêve que de jaillir. La vie est le dur rocher, d'où s'épand la suave fontaine. Allons tremper nos visages dans ces doux pleurs de paradis.
Ce n'est pas le cruel désir que je veux dire. Je songe à l'ardeur orante, qui jaillit en gerbe d'amour. Et ce n'est pas l'amour, le jet de flammes que j'entends dire, s'il ne fuse pas de la source du désir.
6. O combien les femmes méconnaissent souvent le désir. Et même en elles. Combien souvent les hommes méconnaissent l'amour.
Et celui qui porte l'amour, c'est toi, Cressida, qu'il rencontre. Et toi, Cressida, qui ne vis que pour allumer le feu au cœur des hommes, tu te ris, tu crois rire de l'amour.
7. TRoïLus. — Si j'étais femme, je n'aimerais peut-être que des femmes.
Mot d'homme, si jamais il en fût.
8. Tout est chair en elles, et d'autant plus qu'elles ne le veulent pas. Quand elles sont contre l'homme, elles ont la haine charnelle de l'homme. Le peuple des Amazones.
9. Apprends le. Barbare, prêtre roux, singe d'Ecosse : il n'y a d'impudeur qu'à être laid. Ta morale est ta double grimace, ô poilu au front ridé.
La laideur fait l'impudeur, et non la nudité. C'est que la laideur se montre, et qu'on la juge. La beauté nue ôte le jugement à qui la voit, et se fait aimer.
10. En tout homme, digne de son nom, pour toute femme jeune il y a toujours un amant. Mais secret : car l'amour véritable jamais ne s'éparpille.
Est il rien de rare, rien d'exquis comme l'amitié et l'entretien de la jeune femme avec un homme jeune encore ? L'amour est le double berceau de leurs pensées ; et toutes les paroles le balancent. Il est innocent, comme le paysage vu en rêve, et que le réveil est triste de dissiper.
Ils ne se touchent pas, sinon de la voix et des yeux. Mais les paroles sont la feuille détachée des lèvres ; et les yeux sont la lumière fleurie du coeur. Ils ne se prennent point, pour ne point cesser de se comprendre. Et plus ils voudraient s'aimer peut être, ou du moins l'un des deux, plus ils s'en gardent le secret. Entre eux, il est un printemps qui dure. Dans cet amour délicieux et si rare, tout est caresse spirituelle.
1 1 . Et tout ainsi, l'homme âgé qui chérit une jeune fille, et la croit chérir en père, ne vit si volontiers pour elle seule, et si ardemment parfois, que par la grâce de l'amour. Il n'oserait pas se l'avouer : mais dans sa paternité amoureuse, l'amour est plus fort que la paternité. Et le père selon la chair, lui-même, est tout pareil avec sa
i6o ESSAIS
propre fille : séduisante pour les autres, elle l'est aussi pour lui. Les amants passionnés font des pères jaloux.
12. Qu'est ce qu'une femme qui ne cherche pas l'amour ? Qu'est ce enfin, celle qui se vante d'être sans désirs, et de n'en inspirer pas ? Que nous veut cette ennemie ? Que ferons nous de cet aigre néant ? Je gage qu'elle ne se lave pas, et qu'elle a les mains sales. Si elle ne nous aime, qui aime-telle } Au moins, qu'elle aime son amie.
13. A une vie sans amour, je préfère cent fois, mille fois, ce qu'ils appellent être coupable. Courage du péché, saint courage de vivre. Sainte faute.
Mais quoi, mille fois ? 11 n'est pas de commune mesure. Il n'y a de vie coupable, que la vie sans amour.
14. Qui leur manque de respect, disent les Scythes, se déshonore. Tout est de savoir, le respect, où il est. Ces imbéciles ne le disent pas.
Le respect n'est pas l'amour. Et l'amour adore. A l'amour, est ce bien une femme qui préfère le respect .'* C'est la nouvelle espèce, au pays de Tours gris.
TEMPLE D'AMOUR i6i
15. La jeune amoureuse pense avec désespoir à celui qu'elle aime. Elle l'interroge des yeux ; elle est courbée vers lui. En vain, elle prodigue les caresses : jamais, il ne perd la tête avec elle ; il est toujours distant et froid : on dirait qu'il s'ennuie. D'elle, que n'accepte t-il pas, pourtant ? Les baisers les plus tendres, la bonté, les fureurs même, il reçoit tout sans rendre amour ni émotion. Voilà pourquoi elle pleure, la chère femme ; et elle soupire : " Il m'aime si peu, que j'en ai honte pour lui. "
(Mot de poëte, déçu par un ami.)
16. Vrais hommes : toutes sciences et tout art ne leur servent qu'à mieux posséder le monde. Et parfois, le prix du monde est une femme.
Vraies femmes : toutes sciences et tout art ne leur doivent servir qu'à mieux séduire et mieux posséder l'homme.
Toute vertu est dans la grâce. Et la grâce est le génie de plaire.
17. On ne peut bien penser sur les femmes. La raison n'y retient que des sensations mortes.
Avec toute femme qui en vaut la peine, l'espri
i62 ESSAIS
même soupçonne qu'il est tout sentiment. Ah, il faut toujours les aimer.
Certes, elle est l'ennemie de l'homme, étant son péril, son ennui, sa torture, son mal, sa déraison, son éternelle folie. Mais elle est le cœur de son cœur, et la chère ennemie qu'on adore.
1 8. Incroyable, dit Troïlus, le nombre de femmes, que j'allumai. Presque jamais pour moi. Je n'en profitai guère. Je les ai mises en feu pour leurs amants, et pour leurs maris mêmes.
Je ne me crois jamais à mon avantage. Si j'étais elles, je ne me choisirais pas. O fou que je suis! Pour ne pas me choisir, il eût fallu qu'elles fussent moi.
Plus ma passion est forte, plus elle se réserve. La pudeur est toute du cœur. Plus la chair a de feu, plus cette pudeur passionnée et funeste enveloppe le désir d'une ardente fumée. Etrange nature ! La passion me condamne, d'abord, à la fuite et au silence. Je me tais profondément de ce que j'aime. Et la pudeur de ma passion n'est jamais si jalouse que de ne pas se révéler à l'objet qui la trouble. C'est sans doute que je me fais une idée trop brûlante de ce que j'attends, du don qui peut m'être fait, et d'un bonheur qui va s'évanouir si je le goûte.
Pauvre Troïlus, je te connais. Pauvre Troïlus, je sais bien qui tu es : tu aimes une jeune fille.
19. Toutes, elles veulent l'amour du même cri qu'elles appellent le bonheur.
Troïlus. — O bien aimée, pourquoi m'appelles tu, si tu ne veux pas m'entendre ?
Que j'aime cette exigence ! Qu'elle est dure ! Quelle violence enfantine est en elle ! Que tu me plais d'être si folle et si juste, telle que la plante exigeant le soleil. Je puis bien l'avouer, en ayant tant souffert.
20. Peu de femmes connaissent l'amour. Mais toutes en ont l'idée. Celles qui en ont fait l'épreuve, ne vivent que pour en renouveler le délice. Celles qui l'ignorent, ne vivent que pour le connaître. Et celles qui n'en sont point capables, ou qui en désespèrent, ne respirent plus que pour en haïr la fausse espérance, et pour mépriser l'homme qui l'a trompée.
La jalousie de la femme n'est si atroce, que p our être l'haleine du cadavre ; la femme jalouse porte un mort dans son ventre et sous sa gorge.
Les femmes vivent pour l'amour, la plupart
sans le connaître. Et les hommes, sans connaître l'amour davantage, vivent pour la volupté, qu'ils ne laissent pas, plus ou moins, de goûter.
21. Troïlus. — Leur appel au bonheur, ce baiser sur l'onde perfide, ô mon cœur, vous l'entendrez encore, quand tout le poids de la nuit sera sur vous, et toute la meule de la terre.
L'amour est là, pourtant, et toute la tendresse. Et tu te plains ? Et même si mon désir cesse, l'amour est là, et toute la tendresse. Et tu te plains !
O pauvre femme, ne sens tu pas que je puis mourir pour toi, mais non pas toujours vivre ? Et même si les baisers fléchissent, sache enfin que l'amour est immortel dans un coeur d'homme.
Du DÉSESPOIR. — Le désespoir est notre condition naturelle, depuis que nous ne sommes plus des Grecs et des enfants. Nous ne pensons que pour le reconnaître, et nous ne vivons que pour en sortir.
A bien des égards, nous ne valons que par le désespoir ; et la qualité de notre désespoir est notre qualité même. N'ayant rien éludé de notre désespoir, il s'agit de dominer sur lui et de faire contre lui un coup de majesté.
Le désespoir est le lieu de la solitude et de la conscience. La conscience est toujours solitaire, en son fond. Plus la conscience veut échapper au désespoir, plus avant elle y tombe. Telle est la loi d'un monde où règne la mort. Car la conscience est la révélation de la mort.
i66 ESSAIS
Comme elle porte toute la vie de l'homme, la conscience est l'initiatrice de la Mort, qui est nuptiale à chacun dès avant sa naissance. Vivre, pour l'homme, c'est prendre conscience. Les stoïques acceptent l'ordre du désespoir, et même ils s'y plaisent. Il leur arrive d'en tirer vanité, surtout quand ils sont philosophes. Où l'amourpropre de la sagesse va-t-il se nicher ? Voilà la pensée de la décadence, et peut-être la seule décadence. Là se marque une extrême faiblesse dans la passion, la lenteur de l'être et une lassitude morne de la vie. Les stoïques rendraient les saints moroses, et la charité cruelle.
Les petits enfants croient au bonheur, tant qu'on ne les met pas dans le cabinet noir. Les femmes le réclament toujours, sans toujours y croire. Et les vrais hommes n'y croient pas, quand ils l'auraient.
Sans le savoir, le monde attend sa rédemption : il implore un créateur qui le délivre. Toute la vie aspire à la bénédiction d'être accomplie : atteindre à sa perfection, enfin ! pour ne plus vivre.
Toute l'immense nature sans conscience supplie et tend vers la parfaite conscience : la perfection met fin à la vie, pour autant qu'elle l'achève. Je trouve ici la perfection, et non pas le néant. La
négation n'est réelle que dans les consciences imparfaites.
Les raisons qu'on se donne de désespérer en consolent : du moins, les philosophes. Ou la morale qu'ils font ; ou celle qu'ils entendent faire aux autres. Les chrétiens montent l'échelle du désespoir, en offrant à leur Dieu l'encens de leurs sanglots. Ils portent sur les bras leurs sanglantes misères, que ce Dieu reçoit des mains des saints et de sa Mère.
Et nous, il nous faut haïr notre désespoir, et le connaître pour le posséder. 11 est le regard du néant, face à face ; il en est l'haleine dans nos yeux. Et nous devons affronter ce souffle.
Le désespoir nous rattache à ce vide immense où nous sommes suspendus. Il nous faut combler ce précipice universel, et créer notre vie même ; et créer jusqu'au lieu où la vie est inscrite. C'est l'art, ou la sainteté, ou quelque action sans avarice, un rêve enfin capable de nourrir l'illusion qui l'a suscité.
La vie est une œuvre de beauté, ou n'est rien. D'où la beauté pourrait elle naître, sinon de cet abîme brûlant, de ce feu qui dévore les ténèbres, de tout ce désespoir enfin ? Telle est la charité
i68 ESSAIS
suprême, que la nature implore de nous et qu'elle attend. Dans le désespoir, Amour fait l'œuvre belle. Un soleil de feu dans un sépulcre de totales ténèbres, c'est l'image que j'en ai. Selon que nous aimons assez, selon que nous avons créé un monde assez beau ou non, nous nous sommes créés nous mêmes, et le sommes pour une Puissance qui nous sourit, nous accepte et nous absout. Peu importe même l'objet d'un tel amour, allez ! Je sais que la grandeur du désespoir compte le plus, parce qu'elle fait seule la grandeur de l'amour, et celleci la beauté de l'œuvre. Or, la première de toutes les œuvres, pour chacun de nous, c'est nous.
Désespérez donc avec ivresse. Désespérez avec courage.
Philoctète dans la tour. — Sainte Hélène n'est pas plus perdue dans l'Atlantique, qu'un héros dans la retraite de son âge mûrissant, quand sa jeunesse le quitte et que l'océan de sa défaite l'entoure.
L'obscurité n'est pas son supplice ; mais le sentiment qu'elle lui donne de n'avoir eu toute sa lumière que pour lui seul. Il aime le silence comme
le lieu de la plus haute harmonie, à qui sait l'entendre ; mais il souffre d'avoir été sans voix et sans action sur les autres hommes. Un saint, au cocon de sa cellule, se croit un ver et s'estime dans l'enfer de l'inaction, les jours de sécheresse où son Dieu ne lui est plus sensible. Et qu'est ce qu'un conquérant en chambre ? Le plus puissant des héros n'a pas toujours assez de force pour vaincre les tourments du repos où on le laisse, et les horribles tentations du néant qui y fleurissent : voilà ks Sirènes de la prison. Ils m'ont volé mes flèches; ils les ont épointées dans ma chair, qui s'en gangrène. Mon carquois, s'ils me le rendaient, je n'en voudrais peut être plus rien faire •: me rendrontils mes bras de vingt ans ?
Notre inaction, notre mort même, nous vient des autres, et non de nous. Elle est un châtiment qu'ils nous infligent, ils savent mieux que nous pour quoi. Us ne veulent pas reconnaître ce que nous pourrions faire pour eux : ils nous privent d'eux, pour nous dégoûter de nous. S'ils avaient foi en notre vie, nous ne mourrions pas.
J'entends, ce soir, la plainte de Philoctète, dans la tour de son île. Elle lui arrache des soupirs plus ruineux que des cris. (Si un suppôt d'Ulysse
navigue par là, il ne manquera pas de dire à son équipage politique : " Il pleure ! Je reconnais le ton du vieux crocodile. ")
La fureur est en moi, et d'autant plus cruelle que je l'enchaîne. Quelle prison l'orgueil nous fait de notre pudeur ! Je n'irai pas battre les rocs, ni déraciner les oliviers ou décapiter des roses, pour occuper ma colère. Tu rougirais, Philoctète, pour ton soulagement, de tuer des colombes et de piétiner des fleurs.
Déçu, je ne le peux plus être. Y a-t-il une pire amertume .'' On ne peut plus me décevoir ! L'espérance m'a visité, pour me trahir dans un sourire ; elle m'a traversé et m'a passé sur le corps comme une jeune fille, qui ne regarde même pas ce qu'elle laisse derrière soi.
Que m'importe la prise de Troie, et vos triomphes ? La gloire ne me fait rien, et ne m'est absolument rien, depuis que j'ai tant vécu.
Je ne voulais pas mourir, et c'était tout. Je ne veux pas mourir, et c'est tout encore. L'univers ne m'est pas même une chandelle de pissenlit, s'il faut vraiment que je meure et que je croie à la mort.
Volez moi les flèches. Servez vous de mon
carquois. Mais chérissez votre victime, pour le mal que vous lui faites.
Si je crois à la mort, ce n'est pas moi seulement que je trahis, et que j'y abandonne : c'est tout ce que j'adore. Et peut-être n'y a-t-il rien que je n'adore, au fond du cœur ; et même vous, mauvais que vous êtes.
Que faire dans ma prison ?
Parfois, je n'aspire qu'à la sainteté, qui consiste à vivre dans l'éternel amour. La vie sainte, ou la vie de la passion, elles seules se renouvellent. Et c'est toujours l'amour. On n'est en Dieu, que dans l'extrême amour.
Mourir d'amour : il n'est pas d'autre moyen de toujours vivre.
Prudence de la foudre. — Que le dédain ne nous soit jamais un principe, ni même une arme ; elle est trop à portée de notre main. Qu'il nous soit le dernier geste où nous sommes réduits, quand il faut enfin nous défendre. La vertu du dédain est terrible : il porte anéantissement.
Rien ne doit nous toucher moins que l'ironie de
ceux qui ont mérité qu'on les méprise : pas même leurs invectives.
Jamais un grand cœur ne méprise, qu'on ne l'ait forcé au mépris. Je dis toujours vous, avec politesse, aux chiens errants. Combien ne faut il pas d'abois et d'attaques enragées sur mes talons, pour que je traite les chiens de chiens ?
Servir en prince. — J'ai la passion de servir. Et je veux toujours servir : mais selon mon Dieu, et selon moi.
La première condition, pour grandement servir, est de n'avoir jamais été asservi. Je ne me laisserai asservir par rien ; et pas plus par le sang, que par l'intérêt, quel qu'il soit. Enfin, pas même par la raison.
C'est leur malice, aujourd'hui, de donner le commandement aux esclaves. Aussi, plus ils commandent, plus ils paraissent serviles. Le pouvoir usurpé se sent de son origine. D'ailleurs, dans l'opposition, il y a encore plus d'esclaves que dans le gouvernement : les rois exceptés, lesquels, depuis quelque cent ans, obéissent à leurs femmes, à leurs filles de chambre, aux pédicures, et à tel
sommelier d'Etat, parfois premier ministre, parce qu'il sait cuisiner un plat, préparer la couverture, et dorer la pilule à l'oie des oies.
Depuis Napoléon, il nous faut le génie dans les rois. On leur demande le talent, ne comptant plus sur la justice. Tant pis pour eux. Qu'ils abdiquent ; et qu'ils laissent la place au génie, s'il y en a. On leur fera des rentes, et ils marieront bien leurs filles, qui est la suprême ambition de leur politique. On leur fera des rentes : je changerai d'avis sur eux, au premier qui les refusera.
A Prospero artiste. — Vous partez, Prospero, beau prince ? Vous pliez bagage ; et je sais pourquoi : vous aimiez trop la route : elle est trop belle. Le voyage de la vie vous plaît trop.
Nous avons mal à la vie, parce que notre vie est trop sensible.
Les Grecs vivaient comme des enfants. La pensée leur était un jeu. Ils étaient tout dans l'action, même en pensant. Ils s'amusaient à leurs réflexions, avec une admiration naïve : s'ils découvraient un abîme, l'horreur de l'abîme les pénétrait bien
moins que le plaisir de la découverte. Leurs sentiments les plus douloureux participaient au jeu qu'ils s'en donnaient au soleil, et tournaient en spectacle.
Pour nous, Prospero, nous vivons en sens contraire. Nos idées les plus abstraites tournent en sentiments, dans la conscience ; et si l'on veut, comme le lait tourne dans un vase brûlant. Partout, il nous faut mettre de l'amour. Nous ne nous voyons pas dans la nature ; mais nous éprouvons la nature en nous. Toute la douceur et toute la douleur chrétiennes ont passé par là ; et sans la douleur, l'âme n'eût pas connu les délices d'être douce. La force ne va plus, pour nous, sans la profondeur.
Plus païens nous sommes encore, plus nous devons souffrir de notre monde intérieur, qui ne nous consent pas nos voluptés païennes. Notre vie de volupté, et le sentiment que nous en avons, se combattent plus qu'ils ne se prolongent. Nous n'arrivons pas à les accorder, sinon dans une ardente et très subtile souffrance : car nous ne le pourrions qu'en immolant, de ces deux natures qui sont en nous, celle qui est le plus nous même, et de beaucoup la plus précieuse, comme la plus présente.
Si sensibles à la vie, que nous faisons de la mort avec tout ce qui nous échappe, avec tout l'infini de nos désirs. Ce n'est rien de passer : mais mesurer sans cesse que l'on passe ?
Cher Prospero, vous avez pressenti les délices de l'extrême mélancolie, et qu'elle est sans limites. Il n'est pas délicieux de souffrir, hélas, loin de là ; mais la souffrance porte délices. La faculté qu'on a de souffrir implique le don de vivre délicieusement.
J'aime votre nom, où il y a du magicien et du prince. Tandis que vous vous amusiez à faire des heureux avec vos mirages et vos prestiges, j'ai reconnu votre tristesse. Vous ny résistiez plus, après vous y être longtemps refusé. Quelque brusquerie éteignait votre rire, après l'avoir fait naître. Dans l'allégresse, je vous ai toujours vu quelque hésitation.
D'abord, je ne voulais pas croire à votre mélancolie, tant elle devait me plaire. Mais qui serait prince en terre ferme, sans un fond de tristesse, et qui vous eût persuadé d'apprendre et d'être savant en l'art de magie .''
Nous créons le monde, pour oublier que nous y sommes. Le chant magique nous sauve seul de la parfaite douleur. Nous sommes toujours en
quête du paradis perdu. Parce qu'en nous tout reste inassouvi, tout nous paraît vide. Les voluptueux ne cherchent pas autre chose que les saints; et par d'autres moyens encore, les assassins et la crapule. Il ne nous faut rien moins que le Jardin Divin, où l'innocence est parfaite dans le parfait délice.
Poète, égoïste sacré. — Je suis la volupté des autres êtres, bien plus que la mienne : je ne veux pas dire que je la fais ; mais que j'y entre et m'y perds. Il serait facile de mourir, sans toutes ces résurrections enivrées ; et quel berceau pour céder au parfait sommeil que tes crépuscules d'une éternelle tristesse, nature, si l'on ne veillait sans cesse dans l'attente de tes aurores passionnées.
Le même, avec elle. — Bien-Aimée, tu demandes un amour sensible à la chair.
Un cœur sensible à la chair ! O fatale exigence de la pauvre femme ! Et si la chair se retire, elle
ne croit plus au cœur. Il est de chair, pourtant, ce cœur, ce triste cœur, ce tendre cœur.
Adieu. Laisse-moi courir où le désir m'appelle. Je t'aime, mais n'aime pas que toi seule. J'ai cent vies à tenter.
Je les ai vus, me dit-il, pendant la Semaine Sainte, ces chrétiens. C'était au mont des Olives et sur les pentes du Golgotha, cette tête de mort qui brûle. Ou ailleurs encore, dans la ville du destin. Et ne me dites pas que je les calomnie. Dans Jérusalem, toutes les pierres ne vous parlent que de haine et de massacres. Les cailloux crient contre les ronces ; et le silex grince des dents contre le granit. Et le sable couvre tout, comme un air qui pèle, parce que tous les hommes ont la gale.
Ils viennent avec amour au tombeau de Celui qui fut tout amour. Et pour montrer qu'ils L'aiment, ils se haïssent les uns les autres; et ils s'entretuent pour Lui rendre compte de la vie qu'il leur a donnée.
Chacun d'eux, pour son frère, et qui l'est, quoiqu'ils pensent, sous la terre, est le mauvais
i8o ESSAIS
larron pour le bon, sur la Croix. Mais sur la Croix du moins, ils ne pouvaient pas se battre. Et Dimas se taisait. Et si le mauvais lui crachait à la figure, il ne crachait que devant soi ; ou peut être, c'est sur Jésus que le vent du soir portait ce crachat, de côté.
Or, chacun d'eux se vante, devant le Saint Sépulchre, d'être le bon larron. Chacun d'eux se nomme lui même Dimas, et lui seul. Et il n'a que du mépris et de la rage contre l'autre.
Enfin, ils ont atterré le Turc, la brute, le mécréant, l'impie. Ils l'ont alors tenu tête-bêche ; ils l'ont bien bourré contre le sol, bien foulé, bien meurtri; et l'on a pu croire qu'ils allaient l'égorger, eux les bons, eux les pies, les fils de l'homme, sauvés de la bête par leur baptême. Le Bougre allait se faire sacrer Empereur d'Orient dans Constantinople ; et l'on aurait scié la tête du barbare ottoman, dans Sainte-Sophie rendue au culte de l'amour et de la charité humaine. On entendait déjà l'acclamation des peuples toujours justes, et l'ovation des orgues.
11 n'y a pas de bonne fête pour les hommes sans quelque bon massacre. Pas de charité sans quelque sacrifice aux idoles jamais repues de sang. 11 en est tout ainsi des microbes dans un boyau
PELERINS DE SION i8i
intestin : une espèce mange l'autre, et toutes ensemble mangent l'homme. Mais nous n'assistons pas, dans la Sainte-Sophie des tripes, au triomphe du typhus sur l'empereur choléra. Pour les hommes, l'amour est un culte sanglant. 11 est vrai qu'au fond, c'est toujours l'amour de soi. — Non, vous ne rendez pas justice à ces braves gens ; ils tuent, ils massacrent, ils font tout le mal possible ; mais leurs intentions sont excellentes. C'était la victoire de la Croix sur le Croissant, et de Jésus sur les Barbares. 11 n'y a qu'à mettre de belles devises aux combats des fourmis, pour en faire des épopées ; et Troie ne serait rien du tout sans Homère. Je ne veux prendre garde qu'aux batailles d'Homère ; et telle est ma sagesse. L'Olympe n'a pas un regard pour ces fièvres de la laideur et pour ces peuplades viles. Tenons nous en à l'Olympe.
Nous y sommes, répondit-il. On voit l'Olympe, de Salonique. Cependant, depuis qu'ils sont les plus forts, vos chrétiens sont de vrais Turcs les uns pour les autres ; chacun se fait une massue de sa croix, pour assommer le voisin, son frère, et un couteau pour le saigner. Comme ils sont frères et
i82 ESSAIS
cousins, ils connaissent la bonne veine où enfoncer la pointe ; ils vont droit à l'artère jaillissante. Ils sont bouchers consommés. Ils savent abattre sur pied, et leur propre affaire est de saigner le porc. Il n'est plus question du croissant : la croix leur suffit. Ils écartèlent leurs victimes ; ils ouvrent le gibier de haut en bas et de long en large : ils font ainsi le signe de la croix. Et quand ce sont femmes, ils les violent ; ou enfants, ils les empalent ; et de la sorte, à la crucifixion ils ajoutent le coup de lance et l'éponge au vinaigre. Voilà des chrétiens, et les bons Bougres.
Sous le Turc, les villes étaient pleines. Le cimeterre méprisant faisait une arche d'alliance ; là dessous, les frères ennemis vivaient en paix avec leur haine. Ils n'osaient pas adorer Jésus en s'assassinant.
Triste Jérusalem, de toutes les villes la plus dure et la plus âpre sous le ciel ; terrible comme un fer rouge au soleil d'août, et plus coupante qu'une lame de rasoir sous le vent du Liban et la neige. Ville folle, mais sans ombre de joie ni signe d'allégresse. Folle d'avoir été habitée par les vrais dieux, et les ayant connus, d'avoir pu les mécon-
naître. Ville pareille à un tombeau qui brûle : car la glace brûle comme le feu. Jérusalem, qui ne vit que sur le sépulcre de son Dieu, est peuplée d'hommes qui sont entre eux comme des chacals et des hyènes sur un cadavre. Et voilà ce qu'ils font de la dépouille encore chaude de leur Sauveur. Sur les débris du Saint Sépulchre, il a fallu que le soldat turc croisât la baïonnette, pour empêcher les croix grecques, les croix latines et toutes les croix sauvages des Balkans de se rompre les unes sur les autres, et le mécréant impassible assurait le repos aux prières de ces fidèles, à l'aumône de ces croyants.
Comme le Turc protège le Saint Sépulchre contre les chétiens, il défend la mère juive, foulée aux pieds, contre ses fils d'Occident. Car les chrétiens ne font corps ensemble que pour piétiner ces juifs, qui leur ont donné le Dieu qu'ils adorent et qui les sauve, vrai juif, puisqu'ils le mettent toujours en croix.
Les misérables Juifs, bannis de leur ville capitale plus que de toutes les autres, viennent y cacher leur crapule orgueilleuse. Le long d'un mur, ils pleurent ils ne savent pas quoi, si ce n'est le malheur et la malédiction de se survivre. Qui pleure, en effet, et que pleurent-ils } Leur Dieu est seul au tombeau, puisqu'ils l'y ont couché,
i84 ESSAIS
après l'avoir avili. Pour avilir son Dieu, il n'est que de le méconnaître. Ils n'avaient vécu que pour l'honorer; et quand ils l'ont eu parmi eux, ils l'ont dégradé et lui ont pris la vie. Ils ont perdu la leur avec la sienne. Leurs lamentations, parmi les violences et les crimes des chrétiens qui se réjouissent de leur force, font un congrès unique de la vanité, de la folie et de toute misère. Le sol est pourri de ces pleurs séculaires, qui tombent pour rien. Il faut pleurer, pour que lève une semence. C'est une honte de pleurer en vain.
Dans Jérusalem, dites moi à qui Jésus importe ? Quoi, il n'est guère que les Turcs qui le respectent : parce qu'ils l'ignorent.
Près des frères ennemis qui régnent ici en se faisant la guerre, près de tous ces fous qui découragent le pardon, les pauvres même n'ont pas audience. Leur suprême qualité ne force le respect de personne. Cœurs trop durs ! Tous ces chrétiens ignorent que Jésus est le pauvre des pauvres. Quel besoin auraient-ils de venir en Orient, s'ils ne fuyaient pas la vue de leurs pauvres, tous ceux qui naissent et vivent dans la misère, pour y mourir; ceux qui respirent, la face
éternellement tournée vers la terre, qui n'est jamais pour eux que la croûte de pain, en attendant la fosse commune.
Tous leurs pas dans cette vie sont ployés par la mort. La misère est le joug que la mort lie dès la naissance à la nuque du petit enfant; et même s'il rit, elle lui courbe le cou.
J'écoutais le silence, et j'entendais la grande plainte dans l'ombre.
"Pour que je connusse toutes mes douleurs, et que j'en aie, nuit et jour, le goût sur la langue, je saigne dans mon amour. J'aime, et mon amour coule par trois plaies toujours sanglantes. Et la méchanceté des uns, l'aveugle folie des autres, les amers reproches arrosent sans arrêt ces trois profondes plaies béantes de blâme cuisant et de sel.
" Ainsi je suis tel que mes bourreaux mêmes se croient mes victimes. Et tels ils sont, tel je suis que je les console, en effet, de me mettre au supplice.
" Plus grande est ma douleur, et plus elle est à moi. Et plus seul je demeure avec elle. O mon âme, o ma force, gardez-moi donc pour une douleur éternelle. "
i86 ESSAIS
La nuit à présent était profonde comme l'Asie. Je voyais sous les étoiles cheminer les ombres ; et plusieurs étaient déjà près de moi, comme les entrailles sont près du cœur, et aussi le foie.
Je saluais les Pèlerins, de cette manière qui m'est propre et que le monde m'a apprise, avec une douceur qui refuse, avec une tendresse pleine de dédain.
Il y avait là, tout vêtus d'injures les uns pour les autres, le bon oncle Pavel, content de mourir, ayant rêvé cinquante années durant à ce Sépulchre, et usé ses pieds dans ses laptis sur une route de cinquante mois, joyeux comme un enfant égaré au sortir d'une forêt nocturne, bienheureux d'avoir collé ses vieilles lèvres où le Christ avait posé ses pas.
Il y avait encore un Franciscain de Sienne, fin et borné, ingénu et délicat, fanatique de son ordre et de Jésus, qui est pourtant le Dieu de Saint François. Et ce Latin sentait qu'un abîme le sépare des Barbares : peut être la barbarie est-elle la plus incurable et la plus impénitente des hérésies.
Et le patriarche israélite, ayant quitté ses frères moroses, les fiers pouilleux dont jamais la raison
ne plie, était là aussi, cherchant une source de larmes.
Ils parlèrent. Chacun d'eux s'étalait en ses paroles, comme s'il eût été seul. Pas un ne répondait à l'autre, ou n'en avait le souci. Telles sont les races et les religions qui se partagent les hommes : des théorèmes sans corollaires communs, qui ne se pénètrent pas. Pour se comprendre, il n'y a que ceux-là seuls qui sont sortis du troupeau. Certes, une pensée profonde sourit dans le silence de son étendue, à l'écho de ces prières toutes si sûres, toutes si sourdes. Et s'ils ne priaient pas, les hommes seraient haïssables autant qu'ils sont ridicules. Mais l'athée même prie.
Chacun disait, positivement, sa foi, son espoir et ses larmes. Errer sur les routes, psalmodiait l'oncle Pavel, être le flot de la terre ferme ; être le pauvre qui de sa seule présence condamne tous les biens du monde ; subir et toujours plier l'échiné ; et mourir, la bouche sur une relique, pour vivre heureux en paradis.
Chercher l'ordre et le trouver, disait Fra Benedetto ; vivre dans l'obéissance charnelle, et participer à jamais de l'éternelle vérité ; savoir et ne point douter ; servir à son rang le maître infaillible de l'empire ; connaître le Bon Dieu ;
i88 ESSAIS
être si digne de Lui, qu'on obtient la faveur de Le voir dans son vicaire et de L'ouïr en sa propre voix, à Rome, ville éternelle.
Espérer la justice, et être sûr de la justice ; attendre l'éternité sur la terre ; connaître Dieu par privilège, et le posséder pour le genre humain ; être le fils aîné de l'Eternel entre tous les enfants de la femme ; jouir de la promesse qui concerne le paradis, dans l'enfer de la haine et des mépris ; plier pour ne point rompre ; et tenir le sceptre d'or, sans briguer la couronne, c'était l'oraison du patriarche Israël.
Et chacun, affirmant sa détresse et son rêve, proclamait son amour. Il croit fonder son droit, celui qui proclame son amour. Lequel ne haïssait pas son voisin, à mesure qu'il s'aimait plus soi même ^ L'orgueil nourrit le plus misérable : et c'est toujours ce qu'il a de mépris pour les autres, et peut être de haine. L'orgueil rampe aussi.
Mais quoi? L'orgueil, le mépris, la haine même, chacun n'affirme que sa propre vie. Ils ne pensent, ils ne veulent que pour se donner la certitude de vivre. Une volonté d'être respire et palpite là dessous. Et une espèce d'amour est au fond de la haine. Celui qui considère ces vaines créatures ne
les prend pas tant en pitié, qu'il ne leur donne raison à toutes, et à chacune contre les autres. Tant d'absurde violence est la passion des éphémères. Et faut il pas qu'une flamme les porte, pour qu'ils se vantent ? Que feraient-ils, s'ils étaient capables de dégoût ?
Le sage se fait l'effet d'un fol, aux pieds de cette croix. La seule sagesse qui agisse est ici : sur un bois de torture. Il faut payer de soi, ou ne pas s'en mêler. On ne paie pas de son sang, ou du moins pas assez, dans les livres. Sinon dans les livres écrits avec du sang. Le sage est sage, oui. Il voit tous ces pèlerins tels qu'ils sont ; des espèces qui se combattent et se déchirent. Et si elles ne se dévoraient pas, elles ne seraient pas nourries. Elles périraient d'inanition. Leur dieu est la raison sacrée de leur cruauté et de leurs meurtres. Turcs, Bulgares, Grecs, Barbares, bâtards de Rome, toutes les fourmilières éventrées par l'événement, se font une guerre sans merci ; et tantôt les fourmis rouges, tantôt les fourmis noires l'emportent. Mais chaque armée, ou noire ou rouge, se croit faite de l'espèce la meilleure ; et pour prouver son excellence, elle s'en remet à sa brutalité. Chacune a son
amour, et comme elle dit sa foi, noms mystiques de l'appétit. Pour dévorer une espèce ennemie, elles ont ensemble le même amour et une foi commune. Contre le Croissant, c'est la Croix, et demain, si la croix est rompue en quatre pièces, chaque morceau de la croix s'unira avec le croissant contre le reste. Les diplomates sont les prêtres chargés de bénir cette sorte d'unions.
La religion même est un masque à la passion de vivre. L'intérêt sordide anime les dieux que chaque peuple pousse devant soi. Ce masque de l'amour-propre est si bien collé au visage que les peuples n'avouent jamais, ils ne savent même pas qu'ils le portent. Les races font horreur : ce sont des peuples sauvages, où personne encore n'a levé le masque.
Qui peut les haïr .'' Mieux vaut les plaindre tous ensemble. Même en se donnant le mal et la mort les uns aux autres, chaque peuple se défend de mourir. 11 combat pour son Dieu, comme il dit ; mais c'est contre la mort qu'on mène le combat. On se bat toujours pour soi même. Il y a de quoi dégoûter des actions héroïques.
Cependant, le héros me r'assure. Qu'il parle et me persuade pour son peuple : dans le peuple absurde, et même atroce, je ne veux voir que le Dieu qu'il
porte, et non la mort qu'il porte aux autres. La sainte Athènes, la malheureuse Jérusalem, Byzance ambiguë entre folie et raison, entre volupté et sacrifice, Stamboul dormante, pauvres pèlerins de Sion, mortels qui veulent vivre.