‹ EssaisChapitre 11 sur 30 · ME, ME ADSUM · texte numérisé non relu

ME, ME ADSUM

La beauté du temps où Ton vit, est celle de la jeunesse. O le plus beau des temps, celui où il m'est encore donné de vivre.

Vivre, c'est avoir le temps. Et mourir, c'est le perdre. " En moi, la vie n'est toujours que jeunesse ". Je plains celui qui ne peut pas se rendre ce témoignage.

Les Dieux, qui semblent n'avoir jamais été enfants, sont toujours jeunes. Les Muses se meuvent dans le plein de la jeunesse immortelle. Les enfants des hommes font pitié : On ne peut les voir sans être sûrs qu'ils vieillissent. Tous, ils précèdent leur âge, les pauvres petits. Comme ils envient l'heure proche qui les menace ! Ils ne veulent jamais être du temps où l'on vit, mais de

celui où Ton vivra. Quand il dort peu, qu'un enfant s'ennuie ! La plupart des hommes ont six ans et demi, et presque toutes les femmes.

L'art et l'intelligence font cette vie ardente qui possède le temps. En dépit de toute horreur, et de la vie qui nous est faite, le plus beau temps est celui où nous sommes, où je suis.

Il n'est qu'une douleur : la mort. Il n'est qu'un mal : de vieillir. Mais qui meurt .'* et qui vieillit ? Je suis mort, déjà, dans ce que j'aime et qui n'est plus ; et je n'ai pas vieilli. Voilà que je ressuscite encore ; et mon amour doit vivre quelque part, dans un temps que j'ignore et qui est fait de lui. Une âme vivante ne peut pas se rendre. La vie est la victoire : un triomphe de tous les instants.

Cette grande, cette imm.cnse, cette terrible époque.

Tout est confondu, et tout est en question. Le désordre est partout, et plus profond dans les faiseurs d'ordre qu'en tous autres : car leur ordre est mort, et ils offrent un cadavre à Tembrassement des vivants. Ils ne l'ignorent pas toujours. La parole aux plus indignes, et le silence à toutes les

grandes voix. Le règne des affranchis et des femmes criardes : comme si l'affranchi n'était pas un esclave, qui montre encore le bracelet aux armes de son maître, et les marques du fouet jusques sur le cou. Et les femmes portent les bracelets de la nature, ces blessures qu'elle leur fait, que rien ne saurait coudre. Enfin, l'anarchie de toutes les valeurs, au milieu d'un trouble universel. Et jamais époque ne fut plus belle, pourtant. Ici, l'anarchie n'est pas le chaos. La confusion est le bouillonnement d'un ordre inconnu. Les valeurs ne sont mêlées qu'à la surface. La haine, la bassesse, la médiocrité générales n'empêchent pas l'amour, la grandeur et la beauté d'être 011 il faut. Plus on les méconnaît, et plus ces puissances secrètes prennent de force et s'imposent au petit nombre qui mène le monde, et qui en est la seule raison d'être. Jamais l'art ni la science n'ont tendu plus haut ; et que la foule en soit écartée une fois pour toutes, c'en est la preuve. Le globe est conquis. L'énergie de l'homme s'est emparée de tous les éléments ; la pensée entoure la planète d'un réseau où elle est prise, et la pénètre. De plus en plus, la matière est vaincue par l'esprit, lequel la livre domptée à la multitude, qui est la matière du genre humain. Et telle est la charité de l'esprit:

il fait fi de ce qu'il invente ; il ne garde rien pour lui même, que le privilège de concevoir ce qu'il dédaigne, peut être, aussitôt qu'il l'a créé.

Ainsi, la vilenie des politiques, les misères de l'action, la haine et la méchanceté des partis, la bassesse des idoles et l'ignominie des maîtres, tant ceux qui le sont que ceux qui veulent l'être ; tout ce qui nous indigne et nous fait tort ; tout ce qui nous donne la nausée ou nous soulève de colère ; le poison et l'écume, toute la laideur enfin est nécessaire : elle nous aide à connaître la magnifique beauté de ce temps : elle nous aide à la sentir, et à la tirer de nous. Sans doute, c'est au prix de notre bonheur. Mais quoi, pense-t-on que la beauté soit facile, et la grandeur commode ? Ce temps ne serait pas le plus beau, s'il n'était pas celui qui nous coûte le plus ; et notre vie serait moins belle, si elle n'était pas un si dur et si continuel exercice.

La grande, la misérable, la sublime époque. Elle ferait croire à l'homme, en ceux qui sont hommes.

Quand s'est on senti vivre davantage, avec plus d'espace, ou plus humainement ? Au second siècle ? au sixième ou au quinzième ? On y est toujours en danger. Il ne s'agit plus, comme en d'autres temps plus brutes et plus anciens, de sauver sa

peau et de la dérober aux factions en armes. Il y va de beaucoup plus. Le danger est de l'âme. Les plus cruelles discordes sont de la conscience. Je ne voudrais pas de ces temps où l'homme est sans partage au peu qu'il est. Je me croirais trop pauvre. Je ne veux pas abdiquer une seule de mes cent âmes, la grecque et la chrétienne, la russe et la chinoise, l'italienne et la bretonne, la gothique et l'hindoue. Il faut faire la paix entre toutes. Qu'on me parle de cette unité ! Il est fatal que je l'accomplisse, ou que j'y succombe ; mais je n'envie pas l'unité d'une pierre, ou de ces hommes d'un seul tenant, menus cailloux dans la carrière d'une race. Mon harmonie n'est pas dans l'unisson. Ma guerre est plus vaste, et soumise à des hasards plus redoutables. Assurément, nous ne courons plus le risque des dissensions civiles et des meurtres, porte à porte, sous le couteau d'un partisan. Quoi qu'ils fassent à cet égard, le docteur de Sorbonne et le critique de journal ne valent pas le sicaire ni le sbire ; et en dépit du poison, la langue le cède à la dague.

C'est notre cœur, chaque jour, qui lutte contre les offenses du monde, et qu'elles ramènent à son propre secret ; c'est lui qui est rendu sans relâche aux combats plus cruels du fort intérieur. Il a ses

agonies, chaque jour, et ses immolations, d'où il ressuscite. Jamais temps ne fut donc plus tragique, en ceux qui ont la force de vivre, ni plus beau que celui-ci.

VOLONTÉ d'Être

Nous avons pris conscience de la nuit. Nous veillons. Et nous voulons que la lumière soit. Nous ne vivons que pour la faire naître. Et voilà tout.

Le devoir n'est pas de vivre. Ce n'est pas assez d'une nécessité. Pour nous, le premier doute est là, et la première agonie: vaut il donc la peine de vivre.f*

Car la peine est capitale. Elle est de fiel, elle est terrible. Elle est une plongée continuelle dans la mort, puisque nous avons pris conscience du néant.

Or, tel est présisément notre plus beau destin : plus nous prenons connaissance de ce néant, plus nous avons compassion de l'illusion divine. Et plus aussi nous avons l'amour de la vie, ce doux visage changeant trempé d'innombrables larmes. Comme Vesper au crépuscule, le sourire est la plus longue des larmes, je vous le dis.

La plus belle aussi, parce qu'elle est sanctifiée de pardon et d'exquise grâce.

Notre cœur a charge de ressusciter tout ce que notre pensée anéantit.

Sans fin et sans répit, notre devoir est de nous créer nous mêmes. Si elle n'est une œuvre de beauté, notre œuvre n'est pourtant rien. Rien ne nous importe si peu que de vivre pour vivre. Ce n'est pas la mort brute qui s'oppose à la vie : la vie elle même n'est qu'une fleur souriante de la mort. Mais à la mort l'œuvre belle s'oppose, qui seule est la vie.

Si grand mal que soit la vie, elle est le bien suprême. Dans les profondeurs de la peine, je t'appelai toujours, et je t'appelle, vie, espoir, lieu de triomphe, je dis lieu de souffrance, cause de bien, je veux dire occasion d'amour. Et toute l'amertume salutaire des larmes, à seule fin que, retombant à la source du pardon elles tournent en incorruptible douceur.

Rien ne m'attache plus à toute la vie que ma compassion. De là, que la compassion m'est si essentielle.

Jadis, dans ce vide universel, je m'indignais que la loi de l'ascension me parût plus certaine que la vie même. Je l'éprouve, aujourd'hui.

iôo ESSAIS

Rien n'est : mais je suis. 11 n'y a rien : mais je m'élève. Illusion ou non, il faut être-soi, et gagner de vivre, et gagner d'être-soi.

Le soleil est là haut, tout feu et toute flamme, ce soleil qui n'est jamais le même deux fois.

Le temps de douleur et de confusion, où nous avons grandi, était l'épreuve de nos forces. 11 est vrai que la France aurait pu y succomber. Le sentiment d'un péril extrême excuse la haine et les injures en ceux qui n'ont trouvé ici que motifs d'invectiver et raisons de haïr. Les plus ennemis de la Révolution ne se doutent guère qu'elle est la convulsion du moyen âge, se précipitant dans l'ordre monarchique pour le renouveler ou le tuer. Convulsion diabolique, si l'on veut. Mais qui croit au diable, croit à Dieu. Et sans Dieu, le démon n'a ni réalité ni empire. La Révolution est un délire chrétien, mené par la raison. La raison raisonnante, la logique dans l'ordre de la société et du sentiment, est le diable en personne. Le démon est maître logicien.

Jamais hommes, nés pour l'art et pour l'action, n'ont souffert comme nous, ceux de nous qui avions

droit à parler et à faire entendre notre voix, et qui avons vécu dans le silence et toutes les persécutions du siècle. Ainsi, nous avons payé rançon pour tout ce que nous voulions accomplir, et qui s'accomplira sans doute, si nous ne l'accomplissons : mais comme ce sera de nous, on aura beau faire, ce n'aura pas été sans nous.

PAROLES DE PHOS

Le divin vieillard, qui ne doit pas mourir, Phos m'appelle ce matin, près de la source où l'aurore est d'émeraude ; et il m'enseigne. Il me lave les yeux dans la fontaine ; il me trempe la tête et les cheveux. Je ruisselle de fraîcheur ; et si j'ai pleuré cette nuit, je ne le sais plus.

Le vieillard Phos, aux doux yeux de tigre ascète, me parle dans la clarté matinale ; et sur ses lèvres j'entends le chant de ses regards, qui font la lumière.

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