I. La magie de la jeunesse est le grand art de la vie
La vie se reconnaît au pouvoir d'être jeune,
comme l'année au printemps. Chaque avril, la nature est plus féconde et plus belle. Quel espoir en son sourire ! Elle se renouvelle ; elle va donner sa fleur et ses fruits.
2. La vieillesse n'est si aflFreuse que d'être la fin de vivre. Elle ne croit plus au renouveau. Elle ne sent plus percer la feuille. Elle frissonne en avril. Elle a froid dans le tronc et les racines.
O jeunes gens, ne soyez pas jeunes en vain.
3. (Quand on pense aux pauvres morts). Ils ont vécu ! et l'on s'attendrit.
L'ancienne vie est belle à la mesure qu'on la vit et qu'on l'orne soi-même. L'imagination fait l'ornement.
La goutte d'eau trouvée à Pompéi, au nombril d'une coupe. Le morceau de pain, à Thèbes, dans un lit de momie. Ils ont mangé de ce pain ; ils ont bu de cette eau ! Ils ont aimé. Ils ont souri.
4. Le temps où nous sommes : il a la beauté que nous lui donnons. Plus je me plains de mon temps avec justice, plus je l'exalte : je lui réclame une beauté que je porte.
Et le temps passé nous doit tout aussi, pour la
même raison : mais c'est, ici, un art d'imitation, et là un art qui invente.
5. Le temps de vivre est le seul qui comporte à la fois l'indifFérence et la passion.
Passion et indifférence, celle ci comme bouclier de celle là. Une indifférence violente, active, une épée blanche et nue dans une main calme, qui ne tremble pas.
La vie est si belle qu'on peut passer sur les vivants.
6. AUGURES. — Stoïque : c'est la réponse du courage au désespoir.
Les stoïques ont de la noblesse ; mais ils veulent trop échapper au temps. Ils sont plus nobles que généreux.
Quand les Anciens ont ouvert les yeux, et que le cœur a commencé de leur révéler la véritable connaissance, ils n'ont plus eu que deux partis à suivre, sur la route unique du désespoir : le parti stoïque, de la solitude à la mort volontaire ; ou le parti sceptique, de la raillerie universelle à la folie du plaisir. Mais l'extrême parti du plaisir mène aussi à la mort volontaire, pour peu que le cœur parle. Et d'ailleurs, il est trop vulnérable aux
atteintes de l'âge. Le suicide est le dernier mot des grandes âmes à l'antique, quand elles ont compris.
L'admirable Montaigne, plus on le croit dans le temps passé, plus il est dans le présent. Il a le sens de la vie à ce point, qu'il fait venir à lui tout ce qu'il admire et tout ce qu'il aime. S'il est stoïque, c'est dans les jardins d'Epicure, comme il n'est guère épicurien qu'à l'ombre du Portique. Voilà par où Montaigne, qui est l'un des plus grands entre les Anciens, l'est plus amplement que jamais ils ne le furent.
Montaigne est un homme dans la force de son âge. Les Anciens, pour héros qu'ils soient, ou graves même, ne sont presque tous que des adolescents. J'excepte ces profonds devins, qui trempent dans l'Asie, et qui ont un air d'initiés et de prêtres : Heraclite ou Platon.
7. Les femmes de notre temps sont toujours celles que notre cœur préfère. Et même, nous les aimons toujours plus jeunes que nous.
Elles sont la fleur du temps ; et leur grâce est l'invitation à vivre.
La mode a le même prestige. Celle d'hier nous choque. Nous sommes toujours pour celle qui
vient. C'est qu'elle porte la jeunesse, comme elle l'orne. Et comme elle crée souvent le charme nouveau de la beauté, elle en fait la promesse qui presque seule nous importe. La mode est un art de désir. Elle a charge de nos changeantes voluptés.
8. Tristesse d'Achille, que tu m'es présente et bien chère. Dans la fumée du sang et des actes magiques, tu passes, grande ombre vaine ; et tu regrettes le temps où chaque jour voit une aurore au sortir de la nuit.
Hélas, les ombres n'ont plus d'âge. Leur crépuscule sans pourpre est sans orage. Elles ne se lèvent plus dans le temps, ni ne se couchent. Elles ne souffrent plus, selon les heures, diversement. Elles n'aiment plus.
Elles ne vieillissent même pas : elles sont vieillies, une fois pour toutes. Outre tombe, c'est l'éternel novembre. Au Tartare ou aux Champs Elysées, les ombres sont les feuilles de la forêt transie, aux branches de brumaire.
9. L'homme qui vit avec force peut médire de son siècle. Tout l'y peut blesser et méconnaître. Mais c'est de goûter sa mort trop tôt, qu'il en veut à son temps. Plus il s'en plaint, plus il en
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est. Pour tant souffrir de la vie, combien ne faut il pas l'aimer !
Terrible amour de vivre, que tout déçoit présentement, que le présent seul peut contenter. L'amour est insatiable de présence : il la crée.
10. Jouis au moins du mal que tu te donnes. Sache goûter l'ivresse de ton ascension.
La beauté facile est une laideur qui nous fait des avances. Elle nous abaisse, si elle se fait aimer. Laisse-la à ces pauvres gens.
11. CANDEUR DES ANEMONES. — Tant la vraic jeunesse possède le temps, que jamais elle ne le compte. Et plus souvent, elle l'oublie. Les jeunes gens sont inquiets, et volontiers mélancoliques : ils cherchent où ils sont, les fous ! Beaucoup de jeunes hommes ne veulent pas croire que la plus belle saison ne soit pas celle où ils courent, plutôt que celle où ils sont.
Les jeunes filles sont plus sages, dans leur folie. Balancées par l'espérance, sur la prairie, elles sourient à la brise.
Les jeunes filles savent bien qu'il n'y eut jamais de femmes plus belles qu'elles.
Et le bonheur des jeunes femmes, c'est de le
croire aussi. Que leur fait Flora, la belle Romaine, Archipiada ne Thaïs ? Ni même la royne Blanche comme lis, qui fût belle en l'an soixante-dix ? Elles furent aimées l'autre semaine.
12. Il est bon de ne point se perdre dans cette illusion, qu'un temps où nous ne fûmes pas peut avoir été plus beau que celui où nous sommes.
Quant à moi, je pense que mon siècle a la beauté que je lui donne \ Et sans doute, il est dur qu'il n'en ait pas d'autre. (Je ne puis être satisfait).
Un artiste prête à son temps la beauté propre de sa vie et de sa force. Au fond, celle là seule nous émeut. On ne l'éprouve jamais mieux qu'en musique : on est du même temps que la musique qu'on aime ; et l'on n'aime tout à fait que celle qu'on préfère.
Il vaut mieux vivre dans la plénitude d'une beauté secrète, que de se perdre dans une beauté moindre et publique. Mais surtout, il est affreux de mentir à la vie, et d'aller si loin dans le mensonge qu'on préfère la mort du passé à sa propre vie. Car à quelques miracles près le passé est mort.
' C'est un divin vieillard qui parle.
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Le passé nous doit tout, à l'heure présente où nous sommes. Et quand nous ne serions que du passé, ce passé n'est rien sans nous.
13. Je ne dis pas qu'il faut aimer son temps contre les temps révolus. Une telle prévention est trop grossière. Mais je dis qu'il faut tenir son temps pour seul aimable, parce qu'il est le seul où l'on puisse mettre son amour, en dépit de tout : le seul à qui l'on soit capable de se donner, en lui trouvant, au fond de soi même, quelques raisons vivantes d'être aimé. (Enfin, l'on souffre du présent : et qui pourrait souffrir du passé, sans délire ?) Le reste n'est qu'illusion.