‹ EssaisChapitre 23 sur 30 · Ne marchandons rien ; mais tout, plutôt que nous même · texte numérisé non relu

Ne marchandons rien ; mais tout, plutôt que nous même

Je veux donner à tout son prix d'ineffable peine : ma peine est ma certitude, dit la pauvre Psyché.

Ainsi l'amour justifie sa très sage folie. Ainsi les larmes de la femme et son éternel reproche ; ainsi

la douleur de l'homme qui fait couler ces pleurs, et ne peut pas s'en défendre, à moins de se nier.

6. Je parle toujours pour l'esprit et de l'esprit, même quand je suis dans la passion. Jamais Psyché ne me quitte.

Mais l'intelligence passionnée, qui est créatrice, est d'une tout autre sorte que la raison logique. Le monde de la connaissance n'est pas celui de la quantité.

7. — O père, je ne crois plus à l'eftort, et je suis las de me surpasser.

— Doute et nie, cher Agnel. Crois pourtant à ta peine.

— Je ne crois plus à la liberté humaine.

— Tu peux tout nier, mais non pas ton amour. Et si tu t'accordes à l'amour, comment te déroberais tu à la peine ?

8. C'est le cœur qui fait croire. Lui seul a peuplé mes déserts. Il sème le rêve ; et pour lui, s'il n'est beau, le grain jamais ne lève.

Où en serait on, et que ferait on des hommes, si l'on ne s'en formait pas quelque belle idée ? Je ne puis pardonner à ceux qui m'ôtent la beauté que je leur donne.

9. Le seul amour nous fait toucher la vie et la réalité du monde. Et l'amour est unique, sache le^ en dépit de tous les blasphèmes. Il est un, et le même, depuis le premier frémissement de l'onde jusqu'aux larmes du Dieu dans la compassion. Mais la conscience d'aimer n'est qu'en nous, à fin que le Dieu se trouve dans sa créature.

Et de là, mon enfant, la grandeur et le supplice de l'homme.

Je chante toujours l'amour, et dans tous ses supplices.

10. Agnel. — Je chante, et ne m'apaise pas. J'aime en vain jusqu'à mes supplices : Je n'y trouve pas le parfait adieu à moi même que je désire.

Ha ! comment sont ils faits ceux que la nature pacifie et console ?

11. Le païen n'est que la moitié d'un homme. La nature est toujours victime. Mortelle et condamnée, à l'infini. Parce qu'elle paraît sans conscience, elle semble inexorable. Et de lui voir ce visage, c'est une douleur de plus pour le cœur qui la comprend.

Elle cherche une pensée qui l'aime. Car, dis

moi, comment ne pas plaindre ce que l'on aime, et doit aimer, et qui consent ?

12. O Agnel, trouver la paix dans la pleine habitude de la guerre, voire de la défaite, tel est le destin de la conscience. Non pas vaincre sa peine, mais l'achever et la gagner.

Quoi ? demander le remède à la nature .'* Apprends plutôt à guérir la nature du mal qu'elle subit, et qu'elle ignore : connais le, toi qui as un cœur d'homme, et l'adopte tout entier.

Tu la délivreras ainsi, cette mère, et ton sourire alors sera l'aurore de ta propre délivrance.

13. — Divin vieillard, tu es immortel. C'est pourquoi tu peux sourire.

— Ne le crois pas, mon fils. Le sourire est la fleur de l'adieu.

Mon immortalité est faite de mes morts successives, de la beauté que j'y veux trouver, et de la conscience que j'en ai prise. Enfin, je n'en ai pas refusé une seule.

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