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FORME

Rencontre admirable de la forme : l'animal n'est pas moins généreux. 11 n'a pas moins de sang. Il n'est pas fourbu par une longue course, ni par l'esclavage domestique. Mais l'art lui a passé le mors. Rencontre admirable, qui fait les plus beaux temps de l'homme : quand l'esprit et le sentiment osent tout, et capables de tout oser encore, qu'ils se donnent une règle d'expression, une loi pour manifester leur audace. Dans une si heureuse alliance, pourtant, la beauté du sang passe avant la vertu du mors.

Peut on seulement comparer des têtes comme Pascal et Descartes à Bossuet ou Fénelon .'' Un Cardinal de Retz à La Bruyère ou à Saint-Simon même, lequel à tant d'égards est un homme de la Fronde, s'il est d'aucun moment ? Un Richelieu à Louvois ! Quelle que soit la perfection de Racine, peut on penser à mettre la pureté de ce rare génie en balance avec la paternité de Corneille, lequel a produit toute la tragédie française, et la nourrit encore ^ Qui eut jamais plus d'esprit que Saint- Evremond et La Rochefoucauld, si ce n'est La Fontaine .'' Mais qui a la puissance de Pascal, surtout ?

J'observe que tous ces grands hommes et grands artistes de la Fronde sont nés et ont grandi dans les troubles et les guerres civiles, au milieu des duels et des querelles religieuses ; au temps où l'autorité n'est pas sans conteste ; où les libertins, les athées, comme les nomme le bon Père Minime, pullulaient un peu partout ; où les femmes enfin et l'amour ont eu plus de fantaisie, plus de franchise et plus de part à la politique qu'en aucun autre moment.

Richelieu s'est heurté partout à l'intrigue et aux amours de femmes. Plus d'une fois, il a failli perdre pied sur le bord de ces eaux ravissantes et de l'onde perfide. Mais de complexion chétive et d'esprit aigu, il était froid. Il a su jouer des femmes, dans l'occasion même où elles pensaient le jouer. La Fronde est sans doute la révolution où elles ont mis le plus de leur folle vanité, de leurs puissants enfantillages et de leurs caprices. Sans les femmes, peut-être, la Fronde n'eût pas manqué son dessein, qui fut d'abord, si obscurément que ce dût être, de frapper au berceau la monarchie absolue.

L'amour a sa propre politique, qui vient à bout

de l'autre. Les amants poursuivent des avantages, qui leur font oublier les victoires qu'ils se promettent en d'autres domaines, et les défaites qu'ils y essuyent. Ni l'amour ni l'ambition ne se satisfont d'une force divisée ; et comme on ne peut les servir également, il faut que l'on néglige l'un au profit de l'autre.

Les hommes, qui ont vécu leur forte jeunesse au milieu de ces passions, ont une connaissance de la vie, de la politique et même de l'univers que les autres n'ont pas. Trop de paix porte au sommeil. Trop de certitude endort.

La règle stricte est bonne aux talents moyens. Une certaine liberté de licence est favorable aux plus grands : ils ne s'accordent pas l'excès ; mais il est bon qu'ils puissent, un jour, se l'accorder et qu'ils aient à se l'interdire.

J'avoue que Pascal et Gondi me font trouver Racine même sans profondeur. Racine est trop linéaire.

Tous nos grands hommes de la Fronde, pleins de violence quand ils sont au fait de leurs passions, dominent absolument leur objet, et soi-même, quand ils font œuvre d'art, et qu'ils pensent.

Il est curieux de chercher quel esprit gouverne

la pensée, sinon l'action, de cette admirable époque. Plus j'ai lu Gondi, Pascal, La Rochefoucauld, Saint Evremond, Molière et La Fontaine, plus j'ai senti l'invisible présence de Montaigne. 11 ne se montre pas ; il se cache plutôt ; mais il est au fond. Tous ne l'avouent point ; et la plupart s'en défendraient, peut-être. Mais ils le lisent tous, et tous s'en pénètrent.

Montaigne n'a pas été l'homme de son temps. Il l'est bien autrement de l'âge qu'il a instruit, après sa mort, et celui que je veux dire. Bref, Montaigne est l'apôtre de l'individu. Et la Fronde est la révolution des individus : elle l'est jusqu'à la négation de toute politique.

Ceux que Montaigne ne nourrit pas, ils vont se nourrir de Descartes. Or, moins les mathématiques, sinon de Montaigne, d'où vient Descartes .'' A la belle heure de 1630, la science, c'est la recherche, et rien de plus. La curiosité des esprits est merveilleuse à Paris, et en province. Les salons sont de ce temps là ; et d'abord, l'Académie. La chambre du P. Mersenne et le cabinet de Roberval ont vu naître l'académie des sciences. Pour répondre à Galilée, à Kepler et un peu plus tard à Huygens, Gassendi ne quitte pas sa petite ville, et Fermât ne sort pas de Toulouse.

Quand la mécanique du monde serait toute mise en nombre, qui voudra se satisfaire de cette arithmétique ? Elle ne ruine pas Montaigne, elle ne le déconcerte même pas : voilà pourquoi Pascal déteste Descartes. Voilà pourquoi ils sont tous deux près de nous. Quelle époque, celle où deux hommes de ce poids peuvent pendre au même fléau, et où l'un l'autre ils se font balance.

Restent ceux que la religion finit par saisir, tous ceux que l'âge mûr ou la vieillesse courbe à la conversion : ils sont à M. Olier, et beaucoup à l'Oratoire : leur religion est des plus sévères, un mélange presque inconnu de raison forte et de renoncement mystique. Une religion forte pour des âmes fortes.

L'individu, la force originale en tout : c'est la marque de ce temps, en religion comme en politique, en poésie comme en morale. Voilà le grand siècle de l'énergie, parce qu'il est celui de l'individu. Chaque forte nature vit encore pour soi, et veut imposer sa forme.

Ils cherchent des lois générales pour tout le monde ; ils en sentent le besoin ; ils en prêchent le bienfait ; mais chacun d'eux ne se plie volontiers qu'à sa propre loi, impatient de se soustraire à la loi des autres. J'adore cette vue quand le génie y

est. Elle est ma religion sociale : à condition, dis-je, que le génie y soit. Toute licence à la force, pourvu qu'elle soit belle. Même dans les camps, Turenne, Condé, Gassion, Duquesne servent ensemble. Les héros de la Fronde avaient bien le droit de ne point vouloir tendre le cou à un faquin de Sicile et à une sotte Espagnole.

A l'égal de Claude Lorrain et de Gondi, Corneille est, entre tous, l'homme de ce temps-là.

Ce qui distingue Corneille de tous les poëtes, n'est pas un don du génie ni la qualité de l'art : mais une vertu morale. En vérité, la grandeur morale de Corneille se confond avec la vertu et la grandeur romaines. Ou plutôt, comme nous prononçons les " u ", les " um " et tout le latin à la françoise, la vertu romaine est pour nous lu vertu de Corneille, depuis Horace et Cinna.

Corneille ne triomphe pas des autres poëtes par la beauté de l'imagination, ni par la profondeur de l'analyse, ni par la vérité des passions, ni par la splendeur de la pofisie et des images. Mais il se sépare de tous par la grandeur et la force du " Moi ".

A Paris ou à Rouen, le vieux Corneille m'enchante. Il n'est pas homme à plaire, pourtant, et sans grâce. Corneille est toujours un peu le vieux Corneille. Le Cid a pris toute la jeunesse du poëte. On le voit toujours disant les Stances à Marquise. C'est un homme d'âge, en toute saison. Quel destin, d'avoir survécu, pendant quarante années bien longues, à son propre génie : Corneille avait fini de donner tous ses chefs-d'œuvre, que Louis XIV n'était point né seulement, ou qu'il ne parlait pas encore.

Vous pensez voir un sage conseiller de Rouen, ou quelque avocat à la table de marbre, tout de noir vêtu, le rabat blanc sous le menton, mi de robe et mi d'Eglise. Il est familier avec les pères jésuites de la ville. 11 mène une vie simple, retirée, pieuse. Il élève des enfants avec soin. Il est plus souvent gêné qu'à son aise. Vous croyez peut-être que ce bon homme est tout chrétien ; et sans doute il croit l'être, bien humble, bon bourgeois, sujet tranquille qui sent sa province et sa rue de la Pie, un peu la basoche, un peu la soutane ; demi bègue, parlant un peu mal, se taisant le plus souvent en compagnie ; lisant d'une voix lourde et confuse, jusqu'à n'être pas capable de dire ses vers. Ores, levez un peu ce masque roide d'alexan-

drins ; secouez ces vêtements noirs de robin sans faste et sans prestige.

Voici un homme affamé de puissance et de domination. C'est le plus fier républicain à Tantique : fier, c'est fièroce ; et république, l'état idéal où règne la toute vertu.

Une âme folle d'absolu, et follement indépendante ; ivre de soi, comme si elle était seule au monde ; rebelle à tout sentiment, et même à l'humanité ; docile uniquement aux devoirs qu'elle se forge, les plus rares et les plus difficiles ; capable de tout sacrifier à la joie de se vaincre : car tel est le devoir à ses yeux : tout obtenir de soi, dans un combat éternel contre les autres et contre la nature, où l'honneur consiste à mourir invaincu. Un Brutus, doublé d'un Caton, déguisé en bourgeois marguillier de sa paroisse. S'il traduit V Imitation^ le moine mystique du couvent àKempis est changé en pape tonnant de la solitude, en pontife maxime qui médite urbi et orbi. Corneille soutient cette gageure d'une Imitation héroïque. Et dans la cellule du moine, son pénitent est un illustre sénateur sur la chaise curule, un Cornélius enfin.

Toutes les violences de la volonté, même les plus secrètes, même les plus outrées, sont en lui.

Il n'aime que l'excès. Tous ses héros excèdent la vertu et la condition humaines. Mais ils raisonnent à merveille sur leur folie ; ils en plaident le bon droit ; et d'arguments en arguments, ils en déduisent, ils en prouvent l'équité. L'excès est partout dans les idées, et la mesure gouverne impérieusement la forme. Voilà cet air héroïque et volontaire de la Fronde, ce style plein de force et de superbe, qui brave comme la jeunesse, hardi et non barbare ; qui, même hors de soi, semble se posséder ; et qui a une si haute mine, enfin, de grand seigneur, de prince rebelle et de Bradamante guerrière.

Le devoir est le nom qu'il donne à la violence que la volonté exerce sur elle-même. Elle est le dernier excès. Et c'est aussi l'honneur. Car l'honneur est la passion du devoir. Faire son devoir, pour Corneille, ce n'est pas faire ce que tous les hommes sont plus ou moins tenus de faire ; mais ce que personne ne fait.

Corneille partage le monde en deux espèces ou deux moitiés : lui, le héros qui veut, et dont la volonté se confond sans délai et presque sans combat, avec l'action même ; et tout le reste de

l'univers, qui obéit à d'autres intérêts. Et des deux moitiés, ce n'est pas lui, l'homme de volonté, qui est la moins forte.

Le héros à la Corneille est ivre de soi-même. Et Corneille est ivre de son héros. 11 a la sagesse de la volonté immuable, cette raison qui déduit avec ordre et implacabilité. A la réflexion, elle semble un délire d'orgueil ; et certes, il n'y eut jamais orgueil semblable. Mais comme tous les héros de Corneille y sont plongés, d'abord il n'y paraît pas.

Ivre de volonté. Corneille veut contre les lois communes. C'est sa vertu. Il veut contre tout ce qui diminue le Héros, ou le refrène, ou le subjugue. Il veut contre Rome même, sa chère Rome.

Il veut enfin contre la nature. Là, le devoir est la folie de la volonté. L'amour ne lui est rien, s'il ne faut tout vaincre pour aimer, et l'amour même. Des cadavres sacrés séparent les amants. Et pour finir, dans son plus rare chef-d'œuvre, il inspire un héros qui confond sa volonté dans la volonté divine, et qui veut Dieu, son Dieu, contre tous les hommes et tous les dieux.

Tel est Corneille, tel est ce rêveur d'empires.

ce vainqueur de toutes conquêtes, ce dominateur taciturne. Voilà comme il se paie lui-même de porter sagement le rabat, un chapeau de feutre usé sur les sourcils, et de vieux souliers qu'il fait ressemeler au coin de la rue, attendant, le pied sous le bas, dans l'échoppe. Et voilà comme ce bourgeois sans apparence, si humble avec les grands, si courbé devant les riches, quémandeur sans dignité, voilà comme il se venge de n'être rien. Dans sa tête, sur le théâtre de la volonté la plus sévère, il est maître du monde, tant qu'il veut, César, empereur magnanime, roi des rois, Cid victorieux, général triomphant, saint enfin, toujours le plus fort, toujours vainqueur. Il est tout ; et il a tout. Il ne cède qu'à Dieu ; encore est-ce en tonnant.

Ce Corneille là est le héros et le poëte de son siècle. Tous l'ont adoré. Tous l'ont eu devant les yeux, le préférant aux autres poètes avec fidélité, Gondi comme Pascal, et Sévigné comme Saint Evremond.

Le temps de Louis XIII et de la Fronde est bien le siècle forcené du " Moi ". Pascal était de son temps plus qu'un autre, lui qui le fuyait : il en avait les passions ; il en sentait les violences

par soi-même, lui qui réduit tout à la volonté, lui qui mesure tout au cœur, et lui qui juge si fortement : ** le moi est haïssable ". A la façon de Corneille, il aurait pu dire plus qu'un autre ce que j'ai tant dit moi-même : "le moi est tragique".

Public ou secret, plus léger ou plus terrible, c'est ce jeu de la tragédie qui fait la beauté du siècle de Louis XIII, et de son style. Avant tout, que le génie abonde et qu'il soit libre. La force n'est que trop tentée de se donner des lois ; et il est trop sûr qu'à la fin elle s'en donne. L'excès n'est pas une vertu si commune. La vertu en est faite, plutôt que de défaut. Le jeune âge ne vautil pas mieux que la plus sage vieillesse et la plus tempérante ? Je ne pense pas à la prime jeunesse, moins encore à l'enfance qui m'ennuie et me dégoûte assez souvent. Mais j'adore la jeune puissance, l'âge adulte, où l'homme a toutes les passions, et l'énergie de toutes. Et la volonté de les faire servir à quelque beauté, qui vaut la peine de vivre.

S'il y eut jamais une telle jeunesse de la France, en possession de toutes les forces et de tous les dons, aussi loin de la maturité trop prudente et trop réduite à soi, que de l'adolescence pleine de chaos, de vaine ivresse et de désordre, c'est le

temps de Louis XIII et l'âge de la Fronde, ce moment incomparable qui a fondé la grandeur de la nation dans tous les ordres, celle de la monarchie et celle de la pensée, celle de la politique et celle de la prose.

La danse est une révélation de la joie.

Elle en a la séduction et la vanité, le charme ravissant et l'éphémère prestige. Enfin, le corps parle au corps. Et la chair se retrouve : c'est toujours avec joie.

Qu'une belle danse est belle ! Quel retour à l'allégresse primitive. Les enfants ne dansent-ils pas, plutôt qu'ils ne marchent ? Et les oiseaux ? Mais encore plus, les amoureuses. Jamais femme amoureuse ne marcha.

Elles dansent : et je m'abandonne ; et mon siècle avec moi, et mon art, et nos dieux, et notre décours entre ciel et océan. Voici l'art de terre ferme.

Le mouvement réglé par un ordre, et le choix dans le rhythme : telle est la danse, beauté de l'action.

La motion de la grâce est une action suprême : le rhythme ne déplace pas seulement les corps au

repos ; mais il agit sur eux, et il en modifie la manière d'être : il les place sur le plan de l'harmonie, et il les y meut, n'ayant plus d'autre loi, sinon qu'ils s'y avancent et qu'ils s'embellissent.

Vertu féconde : la danse est l'action heureuse, et la joie l'embellit. Elle semble inextinguible, comme le désir du bonheur. On ne croit pas à la fatigue de la danseuse, non plus qu'à celle de l'étoile dans l'espace des nuits. L'Espagnole, possédée par son dieu, prend des forces dans sa lassitude même ; et jusqu'à ce qu'elle tombe, comme elles font recrues d'amour, dans un profond sommeil, sa flamme se renouvelle à son bondissement.

La danse réalise l'arabesque. Le beau corps qui se meut n'est plus qu'un son jaillissant de son propre accord, une note de sa mélodie. Et la mélodie est continue.

Quel art est plus sacré ^ Une belle danse est l'office de l'Olympe. C'est la plus ancienne liturgie. Nous ne pouvons nous y dérober : toute chair est païenne. La danse est l'incantation de la volupté par une blanche magie.

Entre tous les spectacles, si la belle danse n'est

pas le plus beau, elle est du moins le plus spectacle. Par là, elle délivre.

L'homme se fait tout spectateur. Dans le lac des yeux, toute pensée flotte, ou dort, ou se noie. Voir et être tout à ce qu'on voit : tel est le don de l'enfant, et de ces regards qui mirent uniquement, moins solides que l'eau. Devant la danse, comme il ne pense pas, l'homme se livre : le mouvement le saisit et l'emporte. La volupté de tous les sens le ravit à la contemplation de soimême, qui est la volupté intérieure et le jeu cruel de la connaissance. La belle danse délivre, parce qu'elle soustrait l'homme à sa nécessité propre. Il prend part au spectacle sans réticence ; il n'y mêle plus cette réflexion, ce souci de savoir qui l'en distingue. Plus de retour sur soi-même, enfin.

La belle danse est une frise sur l'abîme. Ne mesurant plus les précipices du vide, ne cherchant même plus à en fuir l'insondable horreur ni les ténèbres, la volupté de l'homme qui contemple la danse, candidement se pose sur la frise, comme l'hirondelle du matin sur les cavaliers duParthénon, quand elle joue, suspendue, avec les rayons irisés de l'aurore.

La marche et le double temps de la respiration sont les fondements du rhythme.

La danse est une marche enivrée. En elle, l'orgie respire et marque les temps. Plus que la f

musique, la danse est le nombre incarné.

Le rhythme mène tout, comme on dit. Mais le plaisir, ici, mène le rhythme : il le règle. La danse épure le rhythme : elle veut se confondre dans l'oscillation du premier besoin : le bonheur et la joie de vivre.

On ne peut séparer la danse de l'amour. C'est pourquoi, la plupart, nous ne voulons voir danser que les femmes. Elles sont les prêtresses du dieu ; et si quelque Apollon s'offre parfois à danser, il est toujours seul au milieu des Muses.

11 y a, dans la danse, un reflet du grand mystère. La mimique est un enchantement. Le nombre animé de la chair est un philtre. Salomé fait, à nos yeux, un symbole redoutable.

L'homme ne saura jamais tout ce qu'il est capable de faire pour la beauté qui danse. Quand elle commence, il ignore quelle vie il lui va

immoler, la sienne ou une autre. Les plus vifs embrassements de l'amour ne sont-ils pas une danse ? Le bal des vipères est un étrange enlacement. Et la terre tremble d'émoi à la bourrée des éléphants, sous la lune.

Le corps de la danseuse est un corps en amour. Il faut donc qu'elle soit belle, et de beau visage non moins que de beau corps, parce que la beauté du visage fait presque toute la beauté de nos amours.

Enivrante, enivrée, la jeune danseuse est la rose d'amour, ou le lis, ou le narcisse : toujours la fleur. Les jambes et les bras sont ses pétales ; et les mains, ses blanches anthères. Sa sueur est ce sucre de parfum que quête l'abeille. Le feu de ses yeux, et ses lèvres ouvertes sont l'ardeur de la fleur. Et toute la tige brûle. Mais le sourire, surtout, qui dira toute la vertu du sourire ?

La danseuse ne danse qu'à demi, si elle n'a pas le beau sourire. Le sourire est la danse de l'âme, du désir et des vœux. Le sourire est l'appel de l'amour et la réponse de la vie. Même dans les supplices, quelle espérance est toujours éclose avec un beau sourire ! Il est la couleur de l'élan vers la joie. Il est le premier don de soi, et le premier aveu. Il est le chant de la grâce juvénile ;

le consentement de la fleur, l'inefïable et muet : Cueille-moi.

Adorable danseuse, tu es la prêtresse de la volupté. Le plus ancien des cultes et le plus heureux, tu l'as porté comme une coupe, et tu le sers encore, à travers les âges. Rien ne touche à la mort, en toi. Tu es l'image de la vie même, et son bond qui chante. Laisse Psyché rêveuse te louer, du temps qu'il lui souvient encore d'avoir été païenne.

De quoi seras-tu prêtresse, ô femme très légère, sinon de la volupté ^ Reine et esclave, tu danses pour l'homme. Et sinon pour lui, pour qui donc danserais-tu }

Quand une femme ne danse pas pour l'homme, quand ce n'est pas lui qu'elle appelle, elle n'est plus que la commère de Chicago, aux cheveux rares et aux genoux cagneux, que j'ai vue jouer à l'as sur une scène avec son ombre chauve, en piétinant Bach et Beethoven, parce qu'il lui faut bien se venger de l'homme sur les dieux.

La danseuse est une sainte courtisane, dans le temple de la vie. Pour elle, la vie est joie, ou le doit être. La vie est une belle apparence, grâce à elle. L'art merveilleux de la danse rend le monde

et la pensée de l'homme au sentiment heureux de la seule apparence. Tous les autres arts, ces messagers du rêve, y concourent. Mais la danse fait toucher le rêve à un esprit, qui se contente enfin de ce qu'il voit. La peinture prend corps ; et dans le rêve de la couleur, la statuaire est mouvement.

Dans la danse, le corps est esprit. La conscience n'intervient plus pour notre tourment et notre tristesse : elle n'est plus l'organe de la différence, mais le miroir du plaisir. Sous nos yeux, le corps est le chiffre absolu de l'esprit, le signe parfait qui exprime nos désirs, nos imaginations et nos espérances les plus réelles. Rien de ce qui est pensé n'est étranger à la forme. La beauté de la forme fait saisir toute idée vivante par l'image qu'elle en donne : image enivrante pour une tête bien meublée, capable de volupté, et non gonflée de vent.

Le jeu des couleurs anime d'une ardeur imprévue la splendeur des formes en mouvement. Ici, la chair est pénétrée de sentiment : elle a la vertu émouvante entre toutes : le caractère.

On ne peut concevoir la belle danse sans la gloire joyeuse des corps ; et sans le don de la

jeunesse, on ne l'imagine pas. Des êtres laids qui dansent, sont un affreux blasphème. La beauté fait la joie.

Si l'on voyait danser d'assez près, il faudrait que ces glorieux corps de jeunes femmes et d'enfants fussent nus : parce que la beauté de la jeunesse et des femmes tient au charme de la peau, tel que les beaux marbres même on ne peut se défendre de les toucher ; au grain de cette soie, à l'harmonie de l'étoffe vivante avec les cheveux, avec les feux de la gorge et des lèvres.

Si expressive soit elle, la belle danse ne doit rien peindre et rien traduire que la beauté des corps. Les grâces divines de la chair, tel est son texte. Le chant que la chair élève nous touche d'autant plus qu'il est plus périssable, que nous le pressentons, et que l'ombre de l'éphémère l'enveloppe, qui tremble aussi sur elle. L'anecdote du ballet ne nous importe presque en rien. La beauté de la danse est toute dans l'harmonie des formes et des lignes vivantes, ce poème privilégié de la vie qui se meut, et qui meurt peu à peu, en même temps qu'il palpite.

La danse est la religion révélée de la plastique.

Ce n'est pas la nudité de la femme qui en fait une danseuse ; mais au contraire les voiles qui

l'ornent, et la laissent deviner : ses voiles, qui sont aussi le gréement de la nef voluptueuse, en partance pour l'amour. Comme il n'est pas un beau danseur sur une multitude d'hommes, il n'y a pas une femme nue sur cent mille qui soit tout à fait belle, quand sa nudité n'est pas un moment de l'amour. Qu'elles soient vierges ou mères, la plupart, elles sont faites pour enfanter. Leurs hanches annoncent le travail du ber, comme les contre-forts évaluent les poussées de la nef. Qu'elle le veuille ou non, la femme est ventre et berceau. Toute la beauté de son sexe est dans ce qu'on en soupçonne. La nudité qui s'étale et qu'on mesure, si propre au plaisir qu'on la suppose, ne l'est pas à la contemplation. L'art des anciens et l'art des cathédrales voile toujours la femme jusqu'à la ceinture. La pudeur n'a pas noué cette draperie, mais le goût. L'art consiste à perdre le ventre dans les lignes fuyantes de la base féminine. Si on ôte sa draperie à la Vénus de Milo, et même à la sublime Samothrace, on en corrompt la beauté. Quand le Grec ose montrer la femme toute nue, il l'incline sur elle même, il l'accroupit ; il ne nous permet pas de comparer aussitôt la largeur du bassin et la longueur du torse à la brièveté des jambes et des cuisses.

Quel est le problème de la vie, pour les seuls êtres qui vivent, maîtres un moment de leur néant, au milieu de tous ces esclaves ? pour ceux qui aiment ? pour ceux qui sont vraiment hommes ? pour les artistes enfin, au fort de la canaille innombrable, parmi les roquets et les hyènes, les sorciers de toute doctrine, et les cuistres de la raison ? S'élever à la connaissance, et faire un rêve de beauté sur cet abîme de néant.

Une belle danse est l'image du rêve souhaité par l'artiste. Le rhythme et l'harmonie, la forme nue et la musique, toute la beauté de la vie éclôt soudain en grappes de plaisir, dans un ordre sans heurts et sans lacune, guirlande de joie et de volupté sur le funeste écran du vide ; et comme la lune de juin illumine la forêt au bord du lac, l'illusion du bonheur sourit aux ombres sur la scène de la nuit.

Où tout est spectacle, où tout spectacle est beauté, sans prétendre à rien de plus, la vie est un ordre exquis, puisque la laideur n'y a plus de part. Non seulement la haine n'est plus qu'un trait de fifre, et la méchanceté un pas de bouffons, que le basson scande de ses pétarades : l'amour même

est délivré. Le génie de l'espèce est vaincu dans l'âme des artistes, La seule beauté l'occupe, plus voluptueuse que toute volupté.

Le plus bel amour est le plus stérile, dans ce paradis de la fumée. Ou plutôt, l'amour est si profondément lui même et lui seul, qu'il épuise en passion toute sa fécondité. O beau rêve, léger comme la fleur de l'immense et vaine nature. Léger comme la rose du soleil, qui elle aussi n'a qu'un jour ; léger comme le parfum de la rose qui expire. Les racines sont coupées au grand mensonge des choses réelles. Les rayons sont plus vrais que la source lumineuse. La danse des formes parfaites est l'unique réalité.

L'artiste en jouit comme d'un baiser, s'il lui fallait soudain mourir et qu'il dût goûter toutes les joies en une seule. Tout est fait pour lui, à cette heure. Rien ne sépare cette danse du bal, là haut, des sublimes étoiles. La création lui est ofl^erte, qui se balance sur une tige. Le triomphe du moi est complet. L'art est bien une vie supérieure, et la consolation suprême de la connaissance. Et ceux même qui ne savent pas, leur instinct se console au même prestige. Ce soir là, je regardais les jeunes femmes, les jeunes filles et les hommes : tous avaient leur visage d'amants heureux.

Dans la belle danse, le mouvement est créateur d'harmonie. Le geste est un trait de l'arabesque. Mais comme la vie n'est jamais fixée dans un état, tout dans la belle danse est lumière, et varie comme la lumière. Le caractère naît de la forme et du mouvement dans la lumière. Ce n'est pas une recherche de l'idée, ni l'absurde prétention d'une femme au mauvais sourire, qui veut en finir avec les chefs-d'œuvre de la musique, et qui en tait une piste pour son galop. Toutes grecques comme les propylées de Munich, les amazones de l'Ohio, au trot ou au galop, ont trahi tous les poëmes. Les voix de ce pays là sont de sapin, sans timbre et sans musique. La plastique de ces femmes est une orthopédie : leur danse est un piétinement de l'homme, avec de gros genoux et des pieds plats. A Chicago et à Boston, les hommes sont d'assez misérable raisin pour faire du gros bleu ou de la piquette. Ici, on ne les vendange que si Vénus et les Grâces s'en mêlent. Et le maître de la cuvée, c'est tout de même Bacchus porteur de sceptre, et le front ceint de pampres.

Aucune femme n'approche de Nijinski.

Nijinski a toute l'intelligence de son instinct. C'est un corps admirable, qui jouit de sa beauté et qui sait en faire jouir le peuple assemblé dans le temple.

Il est pareil à la panthère mâle, si le fils de la femme peut prétendre à une telle beauté. Il a le don de se mouvoir dans la beauté, et d'y renouveler ses lignes toujours en équilibre. Il a le sens de la perfection utile, en chacun de ses muscles, et dans le jeu de tous, comme la panthère. Et comme elle, pas un des mouvements n'est sans puissance ou sans grâce, en cet être accompli. Panthère aussi, en ce que son repos semble un glissement insensible, et que ses bonds les plus rapides ont une sorte de langueur : tant ils sont justes, et tant il a de grâce dans la force, qu'il fait croire à sa paresse : comme s'il restait bien en deçà, toujours, de sa puissance.

Sa beauté est pure de toute séduction sexuelle. Je parle pour moi, qui suis homme. De là, l'émotion qu'elle donne, participant à la fois de l'art et de la nature. Dans la plus belle femme, on ne peut pourtant pas oublier la femme. Et plus on est sensible au charme féminin, plus le désir s'intrigue à l'admiration. Avec Nijinski, l'admiration est sans mélange. L'amour n'y est plus pour

rien. Ce que je n'aurais pas cru possible, j'admire si pleinement que je n'aime ni ne hais l'objet de mon admiration. 11 me rend si libre, que je le suis même de lui. Peu de sentiments nous porteraient plus haut dans la découverte de la perfection morale.

Cet homme paraît si beau, qu'on ne voit pas son visage. C'est le privilège des plus beaux antiques : on n'a que faire de la tête. Nijinski me donnerait l'émotion de la beauté, quoi qu'il fît : et c'est l'admiration que je veux dire. L'admiration est la moralité. Comme on ne le regarde pas au visage, on ne peut guère le définir. Son col est ce qu'il a de plus vivant, peut-être. Le visage est loin d'égaler la splendeur de ce corps si gracieux, si robuste et si jeune. L'immortelle jeunesse des dieux se reconnaît dans cette chair héroïque. Je ne veux plus le voir : car il mourra demain ; il a déjà cessé d'avoir vingt ans ; il commence de mourir. Si ses traits avaient la divine flamme de ses formes, s'il avait les yeux de ses membres, et le front, et la bouche, il faudrait l'adorer. Il est tout muscles, et pourtant il a de la chair : ses cuisses sont si belles qu'aucune œuvre de l'art ne l'emporte sur elles, pour les proportions et le modelé. Il sort d'Homère et des métopes. Au

galbe de ses bras charmants, la force est suspendue ; mais athlète de l'Olympe, il ne combat pas, il danse.

Ce corps est bien au dessus de la perfection. Il est divers comme la vie. Voilà en quoi la perfection n'est pas la beauté : La perfection est l'idée de la beauté : la beauté morte.

La grâce, supérieure à toute perfection. La grâce est justement le don toujours révocable, le présent de l'heure, le souhait de la vie : une perfection passagère, imparfaite sur un point, et plus que parfaite sur l'autre. Je ne voulais pas croire à la grâce de l'homme, ni à Vestris, ni à tout ce que l'on raconte des anciens danseurs, race ambiguë et répugnante. Mais Nijinski fait tort de toute la grâce à la charmante femme qui danse avec lui. Elle n'est plus à l'échelle du héros. Près de lui, elle est mièvre, chétive et sans grandeur. Elle n'est que la compagne du léopard : elle sert la panthère mâle. Elle ne l'égale pas.

Se peut-il qu'un tel homme vive, et que les femmes ne soient point folles de le suivre ^ Où est le cortège d'Adonis ? Je voudrais qu'elles se pendissent par milliers, non pas comme les Milésiennes pour avoir vu leur vieillesse et leur J.9.ideur ^u miroir, mais comme les amoureuses de

Phrygie, par désespoir que le dieu fût trop beau et ne voulût pas d'elles.

En Nijinski, le jeu des proportions est une harmonie perpétuelle, une inépuisable modulation. 11 fait goûter à notre sens de la vie le divin plaisir du nombre rendu sensible. 11 y a là une religion des corps, l'origine d'un culte capable de contenter les cœurs enfantins. II n'est d'ailleurs pas vrai que Nijinski exprime des idées ni des sentiments. S'il s'en flatte jamais, il tombera dans le ridicule de la dame au galop. Ce dieu de la danse a la même mission que son art : il révèle des formes et des mouvements : il n'est pas fait pour rendre des sentiments : mais pour les inspirer à ceux qui le contemplent. On ne révèle à notre gré que la chose parfaite. Il est sous nos yeux comme l'arbre sur le roc et dans le vent, comme la rose au bord de l'eau, ou la bête chérie, le paysage au crépuscule, ou l'enfant, ou la femme en son innocence première : il est l'occasion de notre rencontre avec le rêve, le prétexte à notre passion.

Quand il mime, il n'est déjà plus lui-même. Tout ce qu'il veut dire, ne sera jamais si bien dit par ses bras et ses jambes, que par une grande ou douce voix. Il est son propre poème ; trop inégal, s'il touche aux poëmes de l'esprit. Le mime ne

peut émouvoir l'artiste : nous ne sommes pas sourds, nous ne sommes pas muets. Mais la forme vivante, en sa pleine harmonie, est un chef-d'œuvre qui se suffit ; et rien ne l'égale dans le moment qu'on l'adore. Nijinski fait-il de l'esprit, sa beauté décline. Le jour où Nijinski aura perdu de sa beauté ou de sa jeunesse, je n'aurai plus un regard pour lui. Plus touchant par là, et plus vivant, si beau, d'être si éphémère.

La statuaire avec la couleur, le peintre non moins que le musicien, tous les arts concourent à la danse. Le poëte seul se tait. Si possible, que se taise aussi la pensée.

Le monde est un spectacle, où la pensée n'est présente que pour anéantir la joie. La pensée a trop de poids. Ne plus être qu'un miroir, est le vœu de l'esprit qui contemple.

On ne croit pas au drame, tandis que le ballet se déroule. On s'amuse de la tragédie comme d'une image. Le verbe seul fait chair de tout. Le monde du ballet est un lieu de joie sans conscience. L'homme et la femme, ici, dansent jusque dans la mort, en vrais enfants de volupté. Que seront-ils,

ces enfants de volupté, sinon des ombres au grand feu du plaisir ? Et quel état plus semblable à celui d'un dieu païen, que le plaisir de l'homme au spectacle d'une danse harmonieuse ? Le chant y peut entrer, comme pur instrument d'allégresse, et pour guider jusqu'au fond des sens la volupté errante. Mais la musique sera indiscrète, si elle veut être comprise et si elle plonge le spectacle dans le Styx des passions. Au fond, les passions sont la ruine de la danse, comme elles sont le poison du plaisir. Toutes les passions sont intérieures, et nous rendent aveugles au spectacle. La tragédie est le lieu des passions.

Dans la danse, l'amour et le drame sont un jeu. On meurt, on vit, on aime : on fait toujours semblant. Et voilà bien le plaisir. Quel conseil plus sage aux hommes éphémères ? Las, il ne peut pas être toujours suivi : le jeu cesse, par ce que la beauté manque. Beauté, seule réalité des apparences. En un sens, la laideur n'est pas réelle. La laideur est mensonge.

L'admirable mot de Stendhal que la beauté est une promesse de bonheur, n'a point assez de vérité encore. Je le veux plus héroïque. La beauté est une certitude de bonheur : elle est une révélation plus qu'une attente : une croyance dont

on est plein, et tout de même une ombre : car, sinon une ombre, que serait ce la croyance d'une ombre ?

Ainsi, rien de sûr, rien de fixe dans la danse. Rien de plus que l'apparence, mais rien de moins : Un rêve sans repentir. Elle est toute pareille à la jeunesse. Rien n'y compte, si ce n'est l'arabesque et l'ivresse du mouvement. Je chante, ce soir, la danse : je ne la louerai pas, demain.

Jeunesse, tu es la Muse qui conduis le chœur des danses. Ta poésie est la sienne. Toute danse est un sourire d'Hébé. La fleur d'avril passe tous les fruits de l'été, hormis les cerises qui sont des fleurs encore : mais rouges pour la Saint Jean, elles sont le printemps tout en sang de se quitter. Dans la peine et l'amour, dans les pleurs et même dans la mort, la jeunesse est toujours une volupté. Elle est l'ivresse égoïste entre toutes. Il me semble que des enfants bien doués mourraient avec joie, dans un excès de plaisir, comme le rossignol tombe épuisé de son arbre de mélodies, sous les feuilles de chant qu'une nuit trop chaude détache des branches. O danse, beau drame de l'instant, et qui rit, dans l'instant, de tout ce qui dure !

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