‹ EssaisChapitre 3 sur 30 · SUR LA BONNE RIVE · texte numérisé non relu

SUR LA BONNE RIVE

marcher à pas lents, le matin, dans le Jardin du Luxembourg, fleuri de rêves et d'amants.

Tout, ici, n'est pas une foire aux plaisirs, dans l'arène des gros sous. Ici, il est permis de croire encore à la volupté secrète qui ne se passe, dans l'âme et dans la chair, ni de loisir ni de retraite. Me voilà de retour sur la Bonne Rive. Hé quoi ? J'y suis reçu avec une chaude courtoisie. Une pensée généreuse m'y appelle avec grâce. Je rencontre cet honneur amical, où le solitaire est si sensible, ne l'espérant plus, cet accueil formé à la révérence, oii il se rend avec tant de douceur et en baissant les yeux.

Si je tiens registre de contradictions, c'est au spectacle du monde. Mais je pousse mon homme droit sur sa ligne ; et elle monte.

Ma passion est de sentir toutes passions, et de les éprouver dans les pensées même abstraites. Je poursuis le tempérament dans les actes, la moelle lointaine dans le sourire et les moindres frissons.

Toutes contradictions s'accordent et coïncident au sens de la nature, qui est l'éternel élan à la vie, dans l'amour de la vie. Plein de toute cruauté et de toute tendresse, l'amour pour l'amour, c'est le vrai modèle de l'art : puisqu'enfin le véritable artiste

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ne fait œuvre que pour le bonheur de-faire œuvre. Et un tel bonheur n'est rien, sinon un profond besoin, la passion même, le don de soi dans ce qu'il a de plus irrésistible.

Les siècles ne sont pas les espaces égaux de cent ans, que l'on croit.

Tel siècle dure six ou sept fois vingt ans, et tel autre soixante années à peine. En art et dans les lettres, les beaux siècles sont les plus courts assez souvent. Presque toujours, on fait honneur du plus beau style au second âge de ce qu'on appelle confusément un grand siècle, et qui doit tout au premier, s'il ne reste pas fort au dessous.

Ainsi, l'on feint de croire que Léon X a béni la Renaissance, à son heure glorieuse de midi, entre Rafaël et Michel Ange ; il n'a pourtant pas ouvert la journée d'or, ni consacré la victoire du soleil : il n'a imposé les mains qu'aux ouvriers de la quinzième heure ; et déjà l'on engrangeait la moisson. Toute l'Italie est encore là, livres et monuments, pour nous faire connaître que les grands artistes de la Renaissance se sont tous formés au XV^ siècle,

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et qu'ils ont, la plupart, fini leur vie avec les premières années du siècle suivant. Michel Ange et Titien avaient quarante ans, en 1515. L'Arioste, guère moins. Léonard de Vinci est mort en 15 17. Dès 1500, les artistes souverains avaient cessé de vivre : Donatello, à qui nul autre ne se compare ; Mantegna, Giorgion, Botticelli.

Pour la France, j'admire toujours avec étonnement l'erreur qui fait de Louis XIV le patron du plus beau siècle que l'on connaisse à la plus belle des langues. C'est encore un mensonge ou une illusion de la politique. Le prestige des armes, l'insolence du luxe, les pompes de Versailles et une immense adulation, la majesté même du plus roi entre les rois ont établi cette opinion ; mais elle sent l'arrangement et la sincérité de théâtre. L'art et les lettres sous Louis XIV, c'est tout au plus les écrivains et les artistes qui ont donné leurs œuvres après 1660, au moment où Louis XIV, âgé de vingt-deux ans, commence de régner et d'être lui-même. Voilà donc Racine, qui a l'âge du Roi à un an près, Boileau, La Bruyère, Fénelon et peut être Bossuet. Ils font une compagnie des plus nobles ; et dans le nombre, deux hommes au moins sont de la qualité la plus rare. Mais enfin ces deux hommes là ne suffisent pas à repousser

dans l'ombre du second rang la société admirable, où l'on voit Corneille, le cardinal de Retz, La Rochefoucauld, Descartes, Saint-Evremond et Pascal. Je ne parle pas des moindres, tant d'aimables poètes, Théophile et Saint Amant, ou de jolis écrivains, Tristan, Tallemant et Cyrano.

Entre les deux siècles, l'un de Louis XIV, qui est le grand, et l'autre de Louis XIII, qui est le plus grand, voici deux hommes encore qui n'ont point de semblables ni en France, ni ailleurs, et les premiers génies de leur ordre en tous les temps : Molière et La Fontaine.

LTn artiste appartient à la génération qui l'a tormé, beaucoup plus qu'à celle où il se produit. Je range dans un temps tous les hommes qui y sont nés, qui s'y sont instruits, et qui y ont vécu les trente ou quarante premières années de leur vie. Molière, rentrant dans sa bonne ville de Paris, fait ses débuts à quarante ans. Il donne trente comédies en moins de douze années. Pour soutenir une telle fécondité, fallait-il pas que toute son œuvre fût déjà mûre sur les branches, et qu'il n'eût plus qu'à la détacher de cette main rapide et ardente qu'on lui a vue .'' Que doit un tel homme aux maîtres de la politique, et même à l'esprit régnant, aux puissances enfin qu'il subit ou qu'il

accepte à la fin de sa carrière, lui qui doit tout à la contemplation des hommes et à sa propre expérience ? Molière, quand il écrit, il n'a plus rien à apprendre des hommes : il les réalise. A mon compte, Molière est bien plus de la Fronde, que du règne qui a suivi.

Il n'y a rien eu de si fort, de si plein, de si riche en France, que les trente années qui vont de Richelieu tout puissant à Louis XIV s'emparant de la toute puissance. Qu'on appelle cette époque comme on voudra, le siècle de Louis XIII, ou l'âge de la Fronde, c'est le grand siècle de la France, et le triomphe de l'énergie française. n

Moment incomparable. La liberté des esprits est sans pareille. La liberté des mœurs n'est pas moindre. Et la langue, avant de subir le joug de la grammaire, a toute la hardiesse de l'ingénuité : avec les restes de l'ancienne indépendance, déjà elle se donne à elle même une merveilleuse discipline. La liberté n'est jamais si pleine et si parfaite qu'au sortir de l'anarchie, entre le chaos du désordre et la tyrannie des règles.

Il faut une certaine licence, qui est, dans les

mœurs comme dans l'esprit, l'effet de la jeunesse, le feu de la passion, enfin une verdeur de courage. Pour la pensée comme pour l'œuvre d'art, le vrai courage sera toujours d'être, chacun, soi-même, et de l'oser. 11 n'est alors qu'une bonne discipline : celle du choix qu'inspire le goût.

Les unités de la tragédie sont nées en même temps que la méthode de Descartes : beaucoup moins des règles que des conquêtes. Le vieux Corneille n'y ferait pas tant d'efforts, s'il ne s'agissait pas de vaincre.

Au dire du P. Mersenne, vers 1630, il y avait cinquante mille athées dans Paris. L'ardeur des amours, la violence des intrigues, le caprice des opinions, l'audace en toutes choses n'ont pas souvent été plus loin. Dans la bonne société, qui commençait d'étendre le bel usage à tous ceux qui écrivent et qui pensent, une volonté de politesse et un parti pris d'élégance mettait comme un vêtement de cour à la fureur des actions et à la férocité des sentiments. On haïssait et l'on aimait, on tuait, on se battait, on se bravait, on jouait sa vie et celle d'autrui avec une ardeur qui eût paru

cruelle, si elle n'avait été, tour à tour, si raffinée en beaux semblants, si courtoise et si galante. Ici enfin, l'art est ajouté à la vie.

Plume et soie, dentelles, sombres velours, ornements gracieux ou sévères, que si l'on en dépouille la flatteuse parure, dans les chansons de la Fronde, on trouve toutes les sortes d'excès. Une verve cynique, dans le plaisir une étonnante gaîté ; beaucoup de grossièreté dans l'invective ; d'ailleurs, infiniment moins de méchanceté dans les libertins, que dans les princes et les grands, souvent d'une méchanceté atroce ; bien moins de venin que de facile complaisance dans cette foule de mauvais religieux, que Pascal a tant détestés. Un désir de volupté insatiable ; une crudité charnelle. On sent partout la nature, et partout sa licence.

Les sentiments étaient restés libres. Mais déjà la règle avait conquis l'expression.

Voilà le point. Ce n'est plus l'anarchie affichée, comme dans le Paris meurtrier de la Ligue, ce Paris forcené, que le grand Henri eut tant de peine à contenir, et qui s'est débridé, plus violent encore, sous la régence de Marie de Médicis et de Concini. Il y a maintenant un frein : et il est de la

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