‹ EssaisChapitre 6 sur 30 · IN D · texte numérisé non relu

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Le style niais, qu'on appelle aussi le style sensible, est le style de la morale : au moins, quand elle fait du sentiment. On la reconnaît alors pour aussi sotte qu'elle est. Le style niais, où le berger de la vertu ne se lasse jamais, la larme à l'œil, de pousser son troupeau de tendres sentiments, et de les mener, fût-ce à l'abattoir, en leur chantant Où peut-on être mieux quau sein de la Famille^ ce style est si peu de Rousseau, qu'il est déjà dans Fénelon.

Le cygne de Cambrai mène le chœur des dindons frénétiques, au procès de Damien comme sous la Terreur. Car les dindons sont très méchants, quand il fait de l'orage, qu'ils ont peur ou qu'on les excite : ces jours là, ils sont politiques, eux aussi, et font des partis qui se plument jusqu'au sang. Pitoyable style de l'impitoyable vertu.

Marmontel et tous les autres n'ont pas eu besoin de Rousseau pour abonder dans le style

niais : il était dans l'air du siècle, et d'abord dans les romans anglais. Londres est le grand marché de la vertu et de la Bible. L'anglais parle naturellement vertu ou aventure. Les romans de ce pays là sont le passe-temps des écoliers qui jouent au Robinson, et des petites filles. On n'y arrive jamais à l'âge des passions. Quelle Anglaise, sous Victoria et les Quatre Georges, a jamais été femme, et nue, ou dans un lit .'' Elle dort toujours dans les bras de son ange gardien. Les enfants, là-bas, ne se font que par l'oreille d'une rose : encore est-ce à l'aurore, à l'heure où l'on sommeille le mieux. Et l'Anglais qui se respecte, lequel, jusqu'en ces derniers temps, ne veut pas être traité par le poète en fille à marier ?

Si /a Nouvelle Héloïse est niaise, le prince ne fera pas mal de donner la cure de Sainte Périne en prébende au Vicaire de ÎVakefield : il y fera merveille, le digne nigaud ; et au prône, les pigeons du cimetière, vertueusement touchés, lâcheront des groseilles en confiture, toutes rôties, dans l'O des bouches bées, qu'ouvrent en pleurnichant les bons fidèles. Dans le style de la vertu, on ne sort pas des cimetières ; le cimetière est le jardin des âmes sensibles ; et les pigeons, sous la queue, n'ont qu'une aimable sarbacane à dragées molles,

à pleurs de frangipane et d'innocence. Vertueux vicaire, comment fait-il, le matin, pour enfiler ses culottes et ses bas, en versant des torrents de larmes ? Ha, que d'eau sans sel ! et cuits là dedans, jour et nuit, quels légumes fades, ces sentiments humides : toute la paroisse est assurément vouée au rhumatisme. C'est pourtant ce vicaire que Goethe, l'homme du siècle, osait préférer à Manon Lescaut.

De vrai, il n'est esprits libres que de Paris. Et encore, n'est-ce que de loin en loin : même en France, un parti de charlatans en morale et en politique leur contestent le droit de vivre, A l'étranger, la superstition de la morale empêche la plus forte intelligence d'atteindre l'âge d'homme. Vrais hommes, vrais esprits libres: je n'en vois nulle part, dans l'art d'écrire, qu'en France et en Russie.

Le grotesque GranJisson, le Roland de la vertu, l'Achille des niais, est né pour le bonheur des hommes sensibles, neuf ou dix ans avant Saint Preux ; et par lettres, hélas, il fallait s'y attendre, comme Julie \

' Fénelon est mort en 171 5. Richardson est né en 1689 : Paméla ou la Vertu récompensée est de 1740 ; Grandisson de 1753. Diderot est né en 171 3. Gessner, cette fistule champêtre, a vu le jour en 1730. Et Euler lui-même, né en 1707, a mis de la sensibilité dans la géométrie.

6o ESSAIS

Le style niais et le parlement ont la même origine. J'accorde que Jean Jacques en est victime, comme Jeanne d'Arc à Rouen, et comme le monde entier.

Quand les mœurs ne sont pas bonnes, on niaise en morale. On se fait une promesse et un jeu de la vertu qu'on n'a pas. C'est le piment de la candeur, vraie ou fausse. Plus d'un vieillard joue à la poupée. La sensibilité est une excuse et une espérance. Enfin, sortant des villes, on ne découvre pas la nature sans une illusion immense de vertu. Tout ce qui est naturel est bon, à ce qu'il semble. Il faut un peu de temps pour savoir que la nature est également tout le bien et tout le mal. Les truffes ne sont pas plus malsaines que, pendu aux solives, le lard du rustre, parfois plein de vers, entre chair et couenne. De la même manière, l'excès de politesse conduit à l'ironie et à l'élégance sèche. On se met alors au régime des larmes. On arrose les jardins arides du bel esprit. Les pleurs et la vertu se répandent ensemble. On ne connaît point les grandes larmes, qui viennent de la source profonde : on les fuirait plutôt ; mais on se rafraî-

chit à cette pluie d'habitude, que les bonnes gens, en leur faiblesse, laissent couler pour se défendre des moqueurs et des méchants. Les reines se déguisent en pastourelles : c'est un luxe de plus, le velours et la soie le cédant aux dentelles. On prend la houlette, et on la pare de rubans. Dans les jardins du palais, on promène des moutons pareils aux petits Saint Jean de la Fête Dieu : à quatre pattes, il ne leur manque que la parole.

La fausse bergerie s'annonce dès la Régence, et le délicieux Watteau n'y échappe que par le rare instinct du rêve. Trop poëte pour mentir : il ne croit pas à ses bergers, et ne veut pas qu'on y croie. Marivaux est plein de phrases sensibles, élégantes et un peu sottes ; mais la pointe de l'esprit est trop vive : elle perce le masque et ne le laisse pas s'épaissir. Diderot, qui est exactement du même âge que Jean Jacques, crève de vertu ; et ce magnifique pendard, ce demi Rabelais, ce Platon Mascarille, à ses énormes appétits fait faire la petite voix, avec l'accent naïf du village. Le ridicule Florian rappelle Fénelon bien plus que Rousseau. La Terreur ne joue pas ses menuets sur la flûte de Jean Jacques, mais sur les pipeaux des bals champêtres. Dans ses habits et dans son air, Robespierre imite Greuze. Enfin, je l'ai nommé :

même sous la Terreur, le style niais n'a pas eu de maître plus accompli que le bonhomme Greuze^ avec ses petites cruches, ses yeux noyés et ses pères de famille.

Je pense à Rousseau, pour le tirer de cette troupe. Quelle beauté, pourtant, celle de Jean Jacques, quand on quitte les moutons et les écrivains dépouillés de son temps, plats et mous, les uns, comme les pâles épreuves d'une eau forte effacée ; et les autres, décharnés, pointus, montrant aigrement le squelette. A moins d'être bien beau, il n'est pas permis de faire voir sa nudité.

Les lettres n'étaient plus que du dessin. Rousseau leur a rendu la couleur. Voltaire n'est pas plus lisible que le pire Rousseau, et beaucoup moins, il me semble. Il est toujours égal à sa propre perfection. Mais sa perfection irrite, quand elle cesse de nous être indifférente. Trois pages de Voltaire font plaisir, à ceux qui aiment le diable et les malices du singe. Trente pages de Voltaire les font peut-être encore rire. Mais à la centième, on grince des dents. Cette grimace continuelle, ce ricanement, cette raillerie trépignante, rien n'est

plus énervant, ni plus laid à la fin. L'étonnant Voltaire de Houdon, ce nœud convulsif de rides et de traits, c'est Voltaire condamné à se lire, depuis cinquante ans.

On aurait tort de croire que le style sensible soit le seul niais, entre les styles. Il joue de la vertu et de la plate bonté, comme l'amour italien de l'accordéon et de la mandoline. Mais on peut faire des tierces sur bien d'autres instruments.

Le progrès, la tradition, le droit des peuples, la race, l'égalité, les morts de l'un et la politique de l'autre, voilà bien des guitares discordantes et d'une insipide monotonie pour tout musicien qui aime et qui pratique l'orchestre. Du reste, river son chant, toute la vie, à l'unique tintement de deux ou trois cordes, c'est l'aveu d'une amère impuissance. Ce qui me plaît dans ceux qui haïssent et qui insultent, c'est qu'ils avouent.

Le style politique et moral fait de la raison le même abus, que du sentiment le style sensible : non moins ridicule, et peut-être plus hypocrite. Il est plus humain de chercher à être bon, même en niaisant, que de vouloir toujours avoir raison,

avec méchanceté. La raison qui se vante est impudente par nature : elle se croit des droits à l'empire, que le sentiment plus incertain implore et ne proclame pas.

Dans FAmi des enfants^ l'illustre Berquin est un bien grand politique. Il n'eût jamais fait la Révolution. Je pense là dessus comme M. Taine. Sa raison est imperturbable. Il fait même la part au sentiment. Jean Jacques n'y est pour rien. Avec Madame de Genlis, sa rouée jumelle, il est né du monstrueux mariage, qu'on ne peut rappeler sans rougir, de l'épouvantable Grandi sson avec le marquis de Florian, propre neveu de Voltaire. Sous Louis Philippe, nos grand'mères ont toutes reçu, pour leurs étrennes, les Veillées du Château et les Contes a ma fille de cet autre Berquin, l'infortuné Bouilly, le plus émollient, le plus blanc des bouillons qu'on ait jamais pu faire avec une cervelle de veau. Style de la raison, et de toute bonne doctrine. Juste assez de sentiment, pour vous en dégoûter à jamais. Pauvres grand'mères, elles n'en ont pas été plus sages : puisque nous sommes là.

Le style pauvre a précédé le style niais, cette langue sans couleur, le parler neutre et dévot, clair et morne de Nicole et de Port Royal.

Au style niais a succédé le style sot.

Une certaine bêtise passe pour ne point nuire aux effusions du cœur. C'est du moins le bruit que font courir les esprits secs, qui méprisent les sentiments : on ne vient à bout de ces triques qu'en les courbant. Le malheur s'en charge quelques fois. La sensibilité des beaux esprits commence à l'humiliation.

L'abus d'une idée générale, quand l'auteur se sait un gré infini de l'avoir, qu'il fait la roue pour la montrer, et qu'il l'habille de ces plumes où mille yeux de paon l'admirent, l'abus d'une cadence fait le maître style sot, dans le style ennuyeux. Ainsi, une certaine forme d'ennui mélancolique, à la Chateaubriand. On voit un auteur avide de toutes louanges, ivre de vanité et de mépris, selon qu'il boit sa propre estime ou qu'il la cuve sur les autres ; plus occupé de soi-même et de l'opinion qu'une femme fardée au bal, on le voit finir tous ses propos par un rappel de la mort et du néant, où vont toutes les agitations humaines. Cadence trop prévue et trop obligée. Le sentiment n'y est pas, mais seulement l'usage mensonger et presque machinal d'un sentiment. Ces vaniteux auteurs concluront fort justement de leur misère intérieure à la misère du monde ; mais ils le font

toujours, sans donner la raison personnelle qu'ils ont d'y conclure.

Dix autres variétés du style sot. Le style impudent des théologiens politiques : ils lancent des décrets absolus, parmi les tonnerres, sur un Sinaï d'injures : qui leur accorde les injures, leur accorde tout. L'injure à tout ce qu'ils n'entendent pas, tel est leur fondement solide, qu'ils nomment la raison. Mais l'insulte exceptée, où sont leurs définitions ? et de quelle raison s'agit-il ? Ce n'est que de la leur, les pauvres diables. Chaumette aussi croyait à la sienne ; et il a inventé avant eux le culte de la raison.

Toute vérité et toute mesure, les femmes qui écrivent, qui leur refusera d'être reines dans le style que je veux dire ? Sans ratures, sans efforts, elles cultivent la grâce qui leur est naturelle, et les ordres de Napoléon sont leurs modèles préférés : elles ne sauraient contenter à moins leur conscience, la nôtre, et le démon d'originalité qui les travaille.

D'autre part, le style matrone et sage femme a bien son prix. Pour l'ordinaire, il est le fait de braves à trois poils. L'auteur taille, coud, brode, lave et repasse le linge des dames. 11 ne quitte pas le cabinet de toilette, les onguents, les pots, et s'il

y a lieu, la nourrice. Il est l'apothicaire des chères âmes, leur pédicure, leur hygiène nocturne et leur chemise de nuit. Il ravaude leurs loques morales. 11 les purge au bon moment, ce Chérubin de tout remède. Il leur gratte le dos, d'un ongle qui défie l'ivoire. Les sages femmes sont bien utiles, quoi qu'on dise. Là aussi, la vertu triomphe absolument : elle est l'ustensile béni, l'outil des bons ménages, le maître meuble de la chambre à coucher, le matelas du lit. Sainte laine de ce style, moelleuses fanfreluches, honorable duvet ! Doutez-vous si Boucher ne tient pas de Greuze, et Greuze de Boucher .''

Je finirai sur deux ou trois cadences. Il y a la cadence espagnole et la cadence orientale, recueilhes toutes deux par René, à Jérusalem et à Grenade. La phrase, je ne dis pas la pensée, comporte le jet d'eau, la myrrhe, les cèdres du Liban, un oiseau, des plumes, les croisades, les chevaliers français, une sultane ou deux, et quelques pots de fard arabe. Les idées trempent dans l'eau de rose et la fleur d'oranger. Voilà le style sot inséparable enfin du style niais. On s'en dispute l'emploi. Le style sot est plus littéraire, et demande plus de soins. Le style niais est plus facile. Le style niais est naturellement pastoral. Le style sot est philo-

sophe et politique. Le niais parle de sa vertu ; le sot l'enseigne aux autres. Le niais est plus religieux ; le sot, plus homme d'Etat. Le niais l'emporte aux champs ; et le style sot, à Venise.

La puissance du style mesure la rorce de l'artiste, et le droit d'une œuvre à vivre. C'est au style qu'il faut voir si Rousseau est de Genève. Ni la Savoie, ni la Suisse ne contiennent tout Jean-Jacques. Voltaire est trop petit pour Paris. Mais Genève n'est pas assez grande pour Rousseau.

On peut être musicien et sensible sans niaiserie, comme on peut avoir l'esprit géomètre sans excès de sécheresse et de roideur. En art, la raison ne sera jamais que la servante du sentiment. Qu'elle règle la vie de la maison, qu'elle en ménage les ardeurs et les richesses, qu'elle y maintienne un ordre admirable : il faut d'abord qu'il y ait une maison, un foyer de passions et de belles flammes.

Cette sensibilité, dira-t-on, va directement à rendre la vie impossible. Je répondrai que je n'en sais rien. Ou que je le crains. Que je le crois, même, si l'on me presse beaucoup. Et j'avoue, dès lors, que je ne veux pas me faire ce souci.

Comme il la fait connaître, le sentiment seul fait goûter la vie.

Si la vie n'est pas possible, soit. La conséquence ne va pas plus loin. Un principe n'est pas faux, parce que les suites en sont mortelles pour la pratique. Encore moins une passion, qui se fait pleinement sentir. J'ai toujours ardemment défendu la vie contre la science : mais non, parce qu'elle empêche la vie : parce que la science tue la beauté, et la joie de vivre.

C'est ici de quoi il s'agit, uniquement. La sensibilité passionnée fait tout le prix de la vie, quelles que soient d'ailleurs ses erreurs et ses crimes. Au fond, c'est elle qui est toute la musique, et presque toute la poésie. Les arts nous touchent toujours davantage, en ce qu'ils sont de plus en plus musiciens. Et la seule philosophie qui vaille, elle-même, est une musique. Le reproche de Tolstoï et de Rousseau, le grief des moralistes ne me touche en rien. Quand la Sonate à Kreutzer serait funeste au commun des amants, elle ntn est pas moins bonne si, en effet, elle est belle. Et peu m'importe que Tristan mène tous les Bavarois au suicide, supposé que ces gens là se missent tous à boire le philtre de mort, à la fin du troisième acte, au lieu d'entonner les litres de leur bière sur les litres.

Nous sommes faits pour la vie. Et dans la vie, pour réaliser la grandeur et la beauté de vivre. Mais non pas pour vivre seulement dans une prison, entre quatre murs de règles. Moins la grandeur et la beauté, la vie ne nous est rien du tout.

Parfois, on rencontre dans l'histoire, ou même dans la vie, tels hommes qui butinent l'œuvre de tous les siècles. Ils ne font pas toujours amitié avec les autres. Ils se prêtent, plus qu'ils ne se donnent. Et leur véritable société est entre eux, à travers les nations et les temps.

Ils accordent volontiers en eux les personnages ennemis et les opinions contraires. Ils mettent leur art à jouir de tous les spectacles, de toutes les idées et de tous les livres. Sans doute, ils sont nés avec des préférences, comme tous les hommes ; mais ils n'en ont pas cultivé les épines ; ils n'en font pas des haies, qui les séparent de ce qui leur plaît moins ; et ils ne bornent pas leur vue, même par de hauts buissons de roses. Enfin, pour ainsi dire, ils préfèrent malgré eux.

Leur esprit devient l'organe de leur volupté la plus vive, la seule qui soit d'une occasion toujours

présente. L'usage en aiguise les plaisirs et en apointe la prise, au lieu de l'émousser, comme il arrive pour les moindres jouissances, où la chair est complice.

Pour peu qu'ils aient assez de force et de sensibilité qu'ils aient aussi du style, ces hommes là se sentent une manière de génie. Et rien ne leur est plus propre que de prendre un peu en pitié le génie même, la puissance qui brûle en créant, qui ne jouit pas d'elle même, et comme la flamme, plus elle se dresse en lumière, plus elle est étroite en son élan. Et, disent-ils, quelle flamme monte toujours ^

En vérité, ils ont plus d'esprit que les autres, plus de vue, plus de loisir ; enfin, plus de liberté. Ils vivent pour connaître ; et sans prétendre à s'élever par dessus les montagnes, ils sont hommes du plus vaste horizon.

J'en ai pratiqué plusieurs, depuis le temps où j'étais devin, bien avant la guerre de Troie. Plus d'un aurait pu me dire, lui aussi, en souriant : " Je ne suis pas assez bête pour faire un poète lyrique. Je ne suis pas assez sot pour être un

philosophe à système. Je ne suis pas assez fou pour prétendre à la vie héroïque ; et je ne m'abaisserai pas jusqu'à être un saint. Est-il un seul de vos héros, qui ait jamais ouvert les yeux sur ses voisins ? En est-il un, qui soit capable de comprendre la parole innombrable de la vie, supposé qu'il comprenne lui même ce qu'il dit ? En est-il un, enfin, qui puisse jouir de soi, en jouissant de tous les autres ? " Voilà un langage qui indigne Achille, et qui pique, comme un cuisant moustique, au plus tendre du coeur, tous ceux qui se sont mis dans leur œuvre avec passion.

Ce n'est pourtant pas qu'un tel homme soit dénué des plus beaux dons. Loin de là, il n'est même pas sans poésie ; et avec son dédain des systèmes, il a l'esprit des philosophes. Mais il a corrigé la poésie par l'agrément qu'il sait prendre aux jeux de la fiction : à les donner, il préfère qu'on les lui donne. Tout de même, il corrige la philosophie et une vue sceptique du monde par le plaisir qu'il trouve à l'imprévu et même à l'absurde: par tout ce qu'il attend du hasard. Car le hasard est son maître, étant maître de tout jeu.

Trop vif pour ne pas sentir la force que le héros représente, il a peut-être le sens de la vie héroïque ; mais il y oppose un goût décidé de la

volupté et même de la cuisine. L'action lui paraît belle, et fort nécessaire : en secret, pourtant, qu'il y préfère les livres ! Il exige surtout des autres qu'ils agissent. Qu'ils lui soient un spectacle, voilà ce qu'il leur demande. S'il agit lui-même, il aspire à être son propre spectateur. De là, un air de caprice, ou d'intérêt trop soutenu, de froideur pour ses amis ou de calcul en tous ses actes, qui le rendent suspect, ou même qui le diffament, à la Talleyrand. Un homme à se faire aussi mal juger des autres, que le sage, prenant le frais sur sa terrasse au bord de la mer, est mal jugé d'Eole et des vents en fureur, voire de Neptune.

La sainteté seule lui échappe entièrement. C'est pourquoi, en y pensant il l'abaisse : il la prend en dédaigneuse compassion ; il s'en moque, parfois gravement ; il en fait une folie ; et, à son insu, c'est à fin qu'il la méprise. Ici, se montre la préférence. Le mépris précède le jugement, et la mesure même de l'objet qu'on juge. Une forte pensée a besoin d'abaisser ce qu'elle veut mépriser en conscience.

L'esprit peut tout railler, et se déprendre de tout, mais non de l'esprit même, et du plaisir qu'il y trouve.

Le plaisir de comprendre est proprement celui d'une conversation avec la vie. On s'oublie bientôt soi même, en tant que l'on cause et qu'on interroge. On s'écoute parler, sans souvenir de soi. L'ivresse de l'opium part du même principe, et cette suprême légèreté qu'elle procure, ce sentiment d'une intelligence aérienne qui se joue au dessus des événements, au dessus des objets et de la sensation même. Mais si l'intelligence n'a pas besoin du poison jaune, ni d'une mortelle fumée, si elle se gouverne dans le jeu, dans le caprice, et jusque dans l'oubli de soi, quelle séduction ne sera pas la sienne .''

Ne plus tenir à rien, que par la jouissance d'une pensée qui comprend tous les objets de la vie, et à mesure s'en détache ! La tentation, parfois, est grande d'envier ces maîtres de l'infini divertissement. 11 semble qu'ils aient seuls raison. Ils ont vu la vanité de tout, et c'est pour jouir de tout ; ils se gardent bien d'en gémir et d'en désespérer. Comment jouit-on, en vérité, sinon un peu par la chair, et toujours par l'esprit ? L'intelligence est le répertoire toujours neuf, la bibliothèque aux

éditions uniques, tirées pour un seul possesseur, de toutes les sensations et de tous les sentiments qui passent au crible de la nature humaine.

Certes, tentation. Tout goûter, et ne rien voir, ne rien éprouver que pour soi. Une âme souple, une pensée flexible, que la rigueur irrite à peine, et qui se détourne de la foi, comme d'un hôpital à toutes frénésies. Oser, dans la vie intérieure, ce que tous les hommes méditent dans leurs désirs, ou peu s'en faut, et qu'ils masquent tous dans leur conduite, qui est : ne croire à rien qu'à son plaisir, et le servir. Et d'ailleurs, on peut le mettre fort haut. C'est le vœu de la chair, que l'esprit seul exauce ; mais l'esprit est dupe dans la plupart des hommes : il est si faible, et la chair forte. Cueillir les formes et les parfums. Vivre en abeille sur les pentes du Parnasse et de l'Hymette : toute idée a son pollen ; toute sensation, sa goutte sucrée, pour le miel de cette immortelle avette. Propre à tout, et détaché de tout : comme la lumière. Rire, quand on est jeune ; sourire, quand on l'est moins.

Enfin, se promener dans tout. La promenade, comme règne d'un roi secret, qui n'a pas besoin d'abdiquer, n'est-elle pas l'invention d'un dieu sensible et pédestre, qui voyage ? La promenade est amoureuse, ou voluptueuse pour le moins. Le

promeneur au grand sourire, que je peins, ne hait même pas ce qui le rebute. Rien ne lui est plus étranger que la haine : car la haine est ce qui goûte le moins. L'absurdité de haïr est infinie. Il la faut laisser aux politiques, aux gens de tout profit, ou à ces pauvres nigauds qui font tourner le monde autour de leur nez, autour de leur clocher, comme ils disent, et qui jugent d'une si capitale importance tout ce qui les concerne, leur nom, leur village et leur nourrice, leur première dent, leur premier fiel et la première communion de leur cousine. Tous les êtres, et même ces nigauds, que sont-ils, pour tant se vanter .'' Que ce sable est injurieux ! il ne s'estime que s'il aveugle de beaux yeux.

Dans la plaine infinie, où le vent est infini, si continue soit la puissance du sable, pour dessécher toutes fleurs, sa misère est plus ridicule encore. Triste poussière. La belle affaire, de se prendre pour la plaine, et pour le ciel étendu sur la plaine, et pour le soleil dans le ciel, quand on est un grain de sable dérisoire. Triste poussière. Tentation donc, grande tentation de n'être ni le vent, ni le sable, ni la poussière de la poussière. Mais être humain, être curieux. Ne vivre que pour voir, comme on dit : " on verra bien " ; et pour comprendre. D'ailleurs, comprendre avec joie ce

qui ne vaut pas la peine d'être compris. A une certaine hauteur, l'intelligence n'a plus besoin de croire à la réalité de ce qu'elle goûte. Il faudrait ne pas vieillir. Ha, si l'on pouvait ne pas avoir idée ni vue sur le pavillon de marbre blanc, qui borne la promenade : un peu bien froid, en vérité, un peu morne pour une abeille de volupté, un peu terre à terre pour un esprit lumineux. Montaigne, ce n'est pas qu'il veuille suivre la mort pas à pas, c'est qu'elle ne le lâche pas d'un pied : même au lit, même à table, même au Capitole.

Jeu souverain de la curiosité, et certitude créatrice, Goethe porte aisément les deux puissances, il passe assez facilement de l'une à l'autre. La tentation de l'amateur universel n'est pas si forte qu'il n'y résiste, quelques fois.

Il semble faire une juste économie de son coeur et du poète, qu'il est de naissance, pour les retrouver quand il lui plaît. C'est une source où il ne boit pas tous les jours, à fin de ne point la tarir, et quand il faut, d'y trouver à boire. Cependant, on cède toujours à l'inclination la plus constante, qui est la naturelle. Chacun se laisse

séduire à ce qui le séduit, en effet, de plus près. La curiosité universelle de l'esprit finit par avoir raison du poète, dans Goethe, et se mêle toujours davantage à la poésie : c'est sa pente.

Cette séduction est du même ordre, pour l'esprit, que l'attrait de la volupté, dans la vie charnelle. Je reconnais la même tentation, à deux moments de l'équilibre vivant, à deux âges de l'homme. Ah, beauté égoïste.

Dans les temps de décadence, puisqu'on dit qu'il en est, où ils peuvent seulement se produire, les grands esprits à horizons changeants semblent supérieurs aux artistes de génie, et au regret même d'être sans génie. Ils en parlent avec une sorte de condescendance ironique, à peu près comme les hommes recrus d'expérience parlent des aventuriers et des enfants. Leur ardeur intellectuelle, qui est sans limites et sans contre-temps, se préfère au feu concentré d'une passion unique. Elle ne leur fait pas peur ; ils l'admirent en autrui ; bien mieux, ils s'en amusent ; mais pour eux-mêmes, elle est hors d'usage ; ils y trouvent bien de l'ennui. La passion est trop continue ; et le sublime est monotone. A tous ces mystiques, à ces forcenés dans l'art et dans la foi, à ces fous enivrés et si beaux d'une seule folie, les grands amateurs de la

8o ESSAIS

vie n'envient peut-être rien, quand ils jouissent de leur propre sourire : car ils ont leur ivresse aussi, qui est nommément l'infatigable enivrement de l'intelligence.

Sourire passe toute tragédie. Et peut-être, le rideau baissé sur les morts et le tas confus des survivants, le sourire est-il le dernier mot de la tragédie. Que faire cependant, si j'aime le sourire de la passion entre tous les sourires, et s'il est le seul, en tous lieux, que mon désir poursuit ?

La puissance du sentiment, plus que l'originalité, fait la grandeur de Beethoven, à l'ordinaire. Et d'ailleurs, il n'est rien de plus original qu'une âme puissante. Beethoven est le plus simple des classiques, assez souvent : simple comme Corneille, simple comme la Chanson de Roland. Telle est sa simplicité qu'elle paraît même un peu facile. C'est le prix infini des dernières oeuvres, que la richesse des idées n'y fait pas tort à la puissance.

Beethoven n'invente pas en harmonie ; et il a peu inventé, à l'orchestre. Sa suprême invention est dans l'ordre de la forme, qui est au plus haut point l'ordre de la pensée. C'est là qu'il prodigue ses découvertes les plus originales. Il y a un monde, en effet, entre les plus aimables quatuors de Mozart ou sa plus éloquente symphonie et rUt dièze mineur ou la Neuvième. Je ne parle même pas des sonates, où Mozart semble

enfantin. Ce monde nouveau est celui de la pensée.

Là, Beethoven architecte sonore n'a d'égal que Michel-Ange ; mais ses découvertes en musique sont bien plus belles, et plus heureuses, que celles du Florentin dans l'art de bâtir.

Simples, les pensées de Beethoven sont d'une force et d'une énergie inégalées. Elles respirent une franchise guerrière. Elles ont le souffle droit de la loyauté virile. Nulle musique n'est moins femme que celle-là. Elle ignore le charme ; elle semble n'avoir jamais connu la volupté. Ces pensées portent témoignage du héros qui les nourrit, et qui a vécu pour elles. Voilà l'immense espace qui sépare Beethoven de Mozart et des autres classiques : ceux-là sont musiciens de divertissement, et pour le plaisir de la musique. Beethoven se sert de la musique pour exprimer le monde de sa poésie intérieure. Avec Beethoven, la musique est la langue d'un poète souverain, l'un des plus puissants lyriques que les hommes aient entendu. Les idées de Beethoven sont des actions, ou les confidences sublimes d'un héros : et plus la victoire est douteuse, plus il est invaincu. Dans toute la musique moderne, Bach, lui seul, est au même degré une lyre qui retentit intarissablement du

chant intérieur. Plus d'une fois, je ne sais comment, tandis que Bach module, il me semble que j'écoute l'entretien du Moine à Kempis avec Jésus, avec la Croix, avec les Plaies, avec les Anges ; et je crois entendre Napoléon à Sainte Hélène, en écoutant Beethoven, un Napoléon armé d'amour, pour la conquête d'un paradis de gloire et de vertu.

Souvent, les vertus de Beethoven, pour musicales qu'elles soient, sont moins admirables par la musique même que par le sentiment et la pensée de l'artiste. Plus Beethoven est musicien, et plus il arrive qu'on oublie son art. Et quand on est le plus entré dans sa musique, on se surprend à l'abstraire lui-même de la musique. Plus une époque est voluptueuse, et moins Beethoven sera compris.

A quoi répond la puissance du sentiment, dans Beethoven, et la simplicité des idées qui la suscitent .'' Ce grand et doux sanglot, cette action irrésistible, cet assaut d'un héros contre le destin, le siège soutenu contre toutes les offenses de la fatalité, et le cœur au donjon de la place, cette valeur indomptable dans la lutte, et cette volonté de vaincre qui force toujours la victoire : toute la

musique de Beethoven en est pleine : on les entend partout dans ces œuvres si mâles, que la grâce en est presque toujours absente, et qu'on ne l'y regrette pas, par une exception presque unique. Voilà bien le son de cette grande voix, si chère à tous ceux qui en partagent l'émotion pathétique. Beethoven ne dit pas l'angoisse ni l'immense douleur de vivre, comme Bach et Wagner : il exprime l'énorme douleur de sa propre vie, au milieu de la joie de vivre. Et il n'appelle pas le Sauveur, ni la rédemption mystique : il repousse le destin qui le sépare de son bonheur ; il le prend à la gorge, comme il lui plaît à dire ; il lutte avec fureur contre lui ; et il conquiert sa victoire. 11 convoque tous les hommes au même combat ; il se met à leur tête ; il leur montre, au terme de la guerre, les sommets communs de l'espoir. Et passionné, enthousiaste comme un vent de feu, il jure de les mener, tous frères, au même triomphe. 11 ne cherche pas le paradis dans le ciel, ni dans les voies du mystère: il se l'arrache de la poitrine; il étrangle le mal qui lui barre la route, et qui le divise d'avec le for intérieur. Et telle est la qualité incorruptible de son courage : il ne doute pas de la victoire. Mais c'est aussi par où elle me touche moins, et où l'on voit que la puissance n'est pas

toujours la profondeur : Beethoven sait toujours qu'il doit vaincre, et qu'il doit toujours vaincre. Non, il ne faut pas être trop sûr de son salut. Beethoven a trop de certitude : là est sa force avec son manque, sa simplicité et sa magnifique erreur.

Dans la vallée, je connais une plus longue attente. Et tous ceux qui dorment au lit de Josaphat, quelles paupières pesantes, lourdes comme les deuils de l'amour, il leur taut relever sur nos abîmes de néant, pour voir enfin la lumière éternelle, quand l'heure du réveil sonne aux quatre coins du ciel, sur les buccins d'or ! Les fanfares de l'orchestre sont trop promptes ; et même chez Beethoven, ce n'est que du cuivre. Je ne me rends pas toujours à l'éclat de ces grossières trompettes. Les murs qu'elles font crouler ne sont pas même les haies de ma solitude. Ces victoires sont trop faciles, décidément, au moins quelquesunes, et je ne reproche rien à Beethoven que de s'en contenter.

Il va aussi fort qu'on le puisse, là où il veut aller. Mais il ne va pas toujours aussi loin qu'on peut aller, où deux ou trois autres ont été. La douleur de Beethoven n'atteint jamais certaines profondeurs, où l'abdication de l'espoir est com-

plète, où le seul recours contre le néant est rembrassement de tout l'univers dans son propre sang et ses plus chaudes larmes. Ivre d'espérance, non pas enivré de tristesse. Beethoven, si ce n'est pour la joie, ne se quitte pas lui-même. Il ne sort pas de soi, ni pour se mêler à la chair et au bois de la croix humaine, ni pour se confondre dans l'universelle douleur du monde. Et d'ailleurs, moins il se quitte, plus il est sûr de retrouver son énergie de vaincre : nulle promesse ne vaut celle qu'il se fait : le trésor de son espérance est incorruptible : on dirait qu'il ne descend au fond de sa peine que pour y puiser. De là, qu'il est si sain et si consolant au commun des hommes. Il les rassure. Il les rétablit dans la foi qu'ils ne veulent pas perdre. Il les approche de la connaissance, et ne les y précipite pas. Son vendredi saint s'arrête toujours avant la troisième heure, interrompu par la fanfare.

Mélancolie immense ou douleur de sa propre vie, volonté infatigable de vaincre, et victoire dans la conquête de la paix, sinon dans le bonheur, rien n'est plus fini que les sentiments de Beethoven. L'étonnante beauté des lignes marque le caractère de cette musique, à elle seule. La puissance de la forme, en aucun art, n'a été portée plus loin que

dans les derniers quatuors, et les quatre dernières sonates. La ligne, ici, se suffit à tel point, qu'on ne prend même plus garde à la totale absence de couleur. Beethoven est un Michel Ange optimiste.

Une harmonie sans surprises, une vaste clarté ; des sentiments puissants et simples, des lignes pareilles pour la force aux montagnes ; un chant, qui se déroule, fleuve et torrent, avec l'irrésistible dessin du Père Rhin dans sa vallée : il n'est pas de musique, prenant le cœur, qui atteigne plus directement l'esprit que celle de Beethoven. Elle occupe l'âme d'idées pathétiques. Elle l'obsède moins de visions que de suprêmes retours sur soi-même. A beaucoup, elle est une oraison, une sorte de métaphysique sentie : une morale héroïque.

Toutes les émotions de la volonté sont en elle. Aucune musique ne pourrait être une plus riche matière à littérature. Elle est une occasion de commentaires toujours présente, sinon toujours nouvelle. Non seulement elle s'y prête, et elle s'en accommode ; il semble qu'elle ne doive pas s'en passer. L'homme qu'on approche dans cette

musique pleine de lui, et qu'on y voit toujours de plus près, ce qu'on sait de sa vie, de son caractère, de ses goûts et de ses moindres gestes, l'homme en chair et en os est la première glose de l'œuvre musicale, et sa meilleure explication. La légende de Beethoven pénètre toute sa musique. Elle en fait la popularité. Beethoven est pareil à un grand poète lyrique en une langue sacrée, que tout le monde ne parle pas, mais qu'on peut traduire dans la langue de tout le monde.

L'interprétation sentimentale, si déplacée partout, a ici son excuse. La musique de Beethoven y invite. C'est lui qu'on aime en elle ; c'est elle que l'on croit comprendre en lui. Souvent d'ailleurs, l'accent de Beethoven est si religieux, qu'il semble convier les hommes à une communion de sentiment, comme la religion elle-même, et comme elle à l'examen de conscience. Toute analyse de ces œuvres orantes tend à l'offrande et à l'élévation sur les mystères de la charité.

Il est donc juste de ne point s'interdire la méditation, où la musique de Beethoven paraît naturellement nous conduire. Sans prétendre à retrouver exactement la pensée du Solitaire, qui sans doute était aussi forte dans le sens général que peu précise en ses termes, on peut rejoindre

en lui le sentiment qui l'animait, et son émotion même : ainsi, on la partage.

La musique est du sentiment qui pense. Le cœur est le cerveau de l'émotion. Toute grande œuvre d'art est pensée dans le cœur, plus ou moins, avant d'être fixée par l'esprit ; et il faut qu'on le sente.

Comprendre la musique en musicien, ce don si rare que peu de musiciens l'ont eux-mêmes, ne suffit pourtant pas avec Beethoven. Dans l'œuvre, l'homme veut sa part. L'émotion de l'homme a suscité sa musique, et elle y persiste. Elle enferme cette grande âme en ses plus beaux moments, comme un coffret de magie, où certain parfum aurait la vertu d'évoquer à jamais tout un climat, et tous les paysages d'un héros en passion.

L'œuvre, sans doute, exprime toujours l'artiste. Mais tantôt elle le mire, tantôt elle le farde et le dissimule ; parfois elle le transfigure, et parfois elle le trahit. Quand elle est le miroir fidèle du musicien, quel n'est pas trop souvent l'ennui de la musique ? La monotonie de Schumann et de Chopin : on couperait Schumann en trente-sept morceaux, que ces quartiers ne cesseraient pas de sauter dans le même rhythme ; et cédât-on à l'envie d'étrangler Chopin en plein midi, pour l'em-

pêcher de toussoter en soupirant, sa petite fièvre continuerait de balancer sa dame dans un salon, au clair des bougies. Beau royaume de l'expression, où tout lasse qui reste en deçà des plus hautes cimes. Seul, l'esprit a toute variété et intéresse à toute hauteur et tout étage. La sensibilité du génie est seule digne des folles conquêtes qu'elle sait faire, parfois contre toute raison, et d'ailleurs qu'elle est seule capable de garder. Dans le domaine plus humble de l'agrément, que saiton de Mozart, de Haendel ou de Gluck, sur la foi de leur musique ? En quoi les peint-elle ? et que raconte-t-elle de leur vie ? Beethoven, au contraire, sa musique est une inépuisable confidence, une allusion perpétuelle, la confession des confessions. Qui entre dans le secret, devient pour jamais fidèle à ce temple du bon vouloir, de grandeur vraie et de pure énergie. Pour la plupart même, ils croient aimer l'artiste, et c'est à l'homme qu'ils s'attachent. Voix du meilleur conseil, l'étant du plus noble exemple. Voix qu'on préfère à toutes, comme celle de l'ami le plus fort, qui ne trébuche pas, qui n'achoppe jamais aux communes faiblesses, et qui soutient les courages affligés. Bonté d'homme qui fait la beauté de l'œuvre, aux yeux de tous, excellence qui ne peut être contestée.

Les hommes ont tant besoin d'une morale, universellement, qu'ils s'en font une de l'art, à défaut d'une autre et par prédilection, dès que l'artiste y prête. Enfin, s'il n'est pas le plus grand des musiciens, Beethoven est le grand homme de la musique.

Le grand homme est l'homme de gloire, qui agit sur les autres. Le peuple seul fait les grands hommes, comme il fait seul les dieux : je veux dire qu'il les révèle : je veux dire qu'il les adore. Après les avoir méconnus, il les connaît et seul les fait assez connaître : il les aime, il les sert, et leur garde ou leur rend la vie en les aimant. Leur règne est son œuvre ; et les eût-il crucifiés vivants, il fait leur vie immortelle.

L'insupportable et juste prétention de ceux qui ne savent pas la musique, a toujours été d'en juger. Ils veulent des grands hommes, après tout, et c'est bien légitime. Mais ils ne veulent pas comprendre qu'ils ont droit à sentir, et rien de plus. Sentir : abdiquer. Dans leur jugement, ce n'est même pas leur goût qui parle : ils n'expriment qu'une certaine pente de la race et du temps. Eux-mêmes, n'y sont presque pour rien. Point

d'art, où ils soient plus esclaves de la sensation commune, que la musique.

S'ils disaient : " J'aime ", ou : "Je n'aime pas", on ne pourrait pas leur répondre. Ils se perdent par les raisons qu'ils donnent ; car elles ne concernent pas la musique, le plus souvent. Grossière ou érudite, leur sensation est un peu musicale ; et leur jugement, point du tout. Par malheur, ils ne sentent, en général, la musique, même s'ils l'aiment, qu'à l'occasion du sourd jugement qu'ils en portent. Et s'ils ne jugeaient pas la musique, d'un esprit littéraire ou moral, ils n'en auraient pas le sentiment. Le nombre est bien petit de ceux qui sentent en toute vérité : plus petit encore que le nombre de ceux qui savent et qui comprennent.

Voilà qui me gâte parfois Beethoven, et depuis peu Wagner. Il n'est pas de musicien qui se prête mieux à la confusion morale, que le grand maître de toutes confessions ; et si elle se justifie, c'est en lui. La plupart des sottises qu'on débite sur la musique sortent d'une admiration désormais rituelle pour Beethoven. Une foule de gens vont en Beethoven, comme on va à la messe, croyant sans croire : on suit sa religion. D'ailleurs, ils n'entendent rien aux dernières œuvres ; mais ils s'en font une idée pieuse, qui les flatte. Ils s'hono-

rent de prendre part à ce culte. Ils se vantent de l'initiation. Y ont-ils du plaisir, au moins ? Las, j'en doute. Tout leur est bon. Ils mêlent tout, les premiers quatuors, dont l'intérêt est si médiocre, et les sublimes effusions des derniers, telle page vide qui est l'école de l'amplification, et les suprêmes entretiens de Beethoven avec le destin et soi-même.

Qu'il en soit donc ainsi. Mieux vaut encore être petit dévot à l'église, que de ne jamais prier. Au bout du compte, les belles pensées sont toujours belles, qu'elles naissent de la musique, ou que la musique en soit étrangement absente, au sens des initiés. Le mystère de l'art est assurément d'un accès moins facile que les mystères de l'autre déesse, à Eleusis. Mais enfin, l'amour seul importe ; et comme il ouvre une voie de lumière aux hôtes obscurs de la forêt, c'est lui aussi qui dore le front d'Orphée et qui accorde la lyre.

Certes, il n'est pas bon signe que les coquins aient des idées, qu'ils se flattent d'avoir une foi, et qu'ils professent une doctrine de leurs méfaits : bien plus, qu'ils soient capables de tout braver pour elles, jusqu'à donner leur vie. Sauf l'objet, qu'est ce qui les distingue alors des braves gens ? Leur morale est plus forte que celle de leurs juges. Ils savent mieux mourir pour elle ; et même s'ils font semblant, ils ne feignent pas plus que ceux qui les condamment. Un procureur requérant, et un chien d'auteur rente qui caresse la pensée des supplices, ces deux comédiens m'inspirent un invincible dégoût, soit qu'ils boufFonnent sans y croire, soit tout de même qu'ils croient à leur bouffonnerie.

Rien ne manque aux tigres, si ce n'est un bon cerveau. De là, qu'ils ont des muscles et des crocs

si redoutables. La nature ne leur refuse rien que le calcul. Ils vont par bonds de l'appétit, et non par pensées. Ils ont tout ce qu'il faut pour régner sur la forêt. Mais il leur faut disparaître devant la police de l'homme.

Il n'y a pas de forêt plus peuplée que la Ville ; et les tigres peuvent s'y tromper. Mais à l'égard des tigres selon la nature, la Cité est le tigre qui pense. C'est en vain qu'ils font corps contre les hommes : les hommes font société contre les tigres. Les hommes ne valent rien qu'en société ; mais leur société est puissante. Tous ensemble, ils viennent à bout des tigres. Cependant, le tigre les fait trembler un à un.

Les vrais athées sont rares, même sous Néron. Plus rares encore les vrais anarchistes. L'homme affirme peu dans la négation. Et les plus rares de tous, les sceptiques parfaits qui doutent également s'ils nient et s'ils affirment.

Ce tigre grossier de Bonnot, comme il meurt en mordant, il n'est pas sûr de son droit à mordre. Il avoue son crime, puisqu'il prétend disculper ses complices. Il ne croit pas à son innocence, puisqu'il les dit innocents.

J'aime mieux l'injure qu'il répète jusqu'au

dernier souffle, et qui est le pouls de son agonie. Là, du moins, il est bien ce qu'il est : le tigre selon la nature en guerre avec le tigre de la Cité ; et il se sert des armes qui lui sont propres. Il est rare qu'on ne meure pas dans ses vrais mots, qui sont la peau de l'âme : " Salauds, salauds ! " Voilà son mot, digne de lui et d'un sale héros, à la fin de son rôle.

Il faut en prendre son parti : il y a de sales héros. L'énergie est l'énergie, à quelque objet qu'elle s'applique. Hypocrites, ceux qui disent le contraire. D'ailleurs, l'hypocrisie la plus générale est la faiblesse, et le refus d'entendre la vérité. Quand on mène un homme à l'échafaud, et qu'il y va bravement, c'est un brave. Neuf fois sur dix, on est sûr que son juge ne se ferait pas si bien couper le cou.

Voilà donc un sale héros. C'est ici qu'on voit la vertu des classiques. Un homme qui a lu Plutarque, enfant, et qui a grandi dans le commerce des Anciens, quelle que soit son énergie, s'il lui en reste, il choisit plus tard les objets où il l'applique. Il se fera peut être banquier, s'il a la force et les moyens des immenses rapines. Comme le grand Lucullus. Et s'il veut dominer par la violence, il fera une révolution ou la guerre civile. Ou encore,

il cherchera quelque souverain, à qui donner une leçon. Le primaire n'est pas capable d'un si beau choix, 11 n'a pas fait de bonnes versions, sur les grands textes de Tacite et d'Aristote. Il ne sait pas conduire ses idées. Les mots le gouvernent, et il est l'esclave de sa logique.

Pour mener sa raison comme il faut, mieux que les mathématiques, où l'homme prend la funeste habitude de plonger les faits dans l'abstraction, il est bon d'avoir lutté avec un texte difficile. Thucydide est un fameux remède contre l'anarchie. Ou du moins, qui a bien traduit un livre de Thucydide, s'il est anarchiste, il le sera comme on peut être athée : en esprit. 11 ne prendra pas l'anarchie pour règle de conduite, dans un monde où la panarchie est fatalement, implacablement, absolument et partout inscrite.

Ce pauvre primaire de tigre ne parle que de vivre sa vie. Et il se condamne lui même à mort, dans la fleur de sa force et de son âge. Pour mieux vivre sa vie, il l'abrège. Ils sont tous ainsi.

Le meilleur anarchiste de la bande était le demi Russe, qui a soutenu le feu de la mitraille, à Choisy le Roi. Celui là pouvait se sauver, s'il l'eût voulu. Mais il avait la haine de vivre, à force de haïr ceux qui régnent sur la vie. Les voyant venir,

l'arme au poing, et résolus à ne pas se laisser tuer par lui, il leur criait : " Assassins ! Vous êtes des assassins ! " Propos admirable : assassins, parce qu'ils ne se laissent pas assassiner, et qu'ils se défendent.

Or, la police, les lois, la Cité font le même raisonnement, avec la même rigueur et dans les mêmes termes. " Eux ou nous ! " dit le grand maître du guet. Enfin, on commence d'y voir clair. Les voiles sont troués. Il n'est plus question de justice.

Le livre des lois est un grimoire mangé aux vers. Il n'est de justice, il n'est de loi que fondée sur un principe divin. Le sacrifice de l'homme ne peut pas être une loi pour lui même ; et s'il l'est çà et là, il n'en peut pas être une pour tous les hommes. Est ce un métier d'être bourreau ? Alors, le bourreau ne vaut même pas l'assassin.

Tout assassin, qui sait bien ce qu'il fait, est un anarchiste. Mais tout homme qui vit fortement est une espèce d'assassin. Quand ? Chaque fois qu'il se préfère. Ils me font rire avec leur bonté coutumière, et leurs prodiges du dévoûment paterne). Le père et la mère, dans ce grand amour pour leurs enfants, sont capables de tout contre les autres hommes et contre toute la vie. S'ils se sacrifient, c'est soi à soi, après tout. Montaigne,

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loo ESSAIS

lui, ne se rappelle même plus s'il a eu trois ou quatre enfants. Voilà un homme. Ce n'est pas lui qui ravalerait tout le sens de la souffrance universelle à la maladie d'un poupon. Il n'est pas plongé nuit et jour dans les berceaux, à reniflailler les langes et à se barbouiller l'âme de lait. Tout ce lait sent l'aigre, les couches et le moisi sur les lèvres viriles. Les pères et les mères, ils tueraient bien le monde entier pour leurs petits. Quand un bateau coule, ils veulent me faire croire qu'il faut sauver l'un de ces gosses, qui sera peut être un pied plat ou un voleur, et qu'il faut noyer Rembrandt ou Beethoven, de préférence. Qu'ils le disent tant qu'ils voudront, entre hommes d'Amérique. Mais, pour moi, je le nie. Je donnerais bien tous les enfants de l'Amérique, pour sauver la vie de Dostoïevski. Allons, Dostoïevski donnerait volontiers la sienne ! — Je le crois ; et moi aussi. Mais attendez qu'il vous le dise.

Il se trouve que l'hypocrisie est le seul courage des juges, comme le repentir est la seule faiblesse des violents que les juges condamnent. A peser ce que vaut la morale des anarchistes vieillis en

CHASSE AU TIGRE loi

juges et devenus académiciens, il faut convenir que la seule dignité des anarchistes devenus brigands, est d'être sans morale : ils font la guerre. Du moins, ils ne font pas de politique.

Au bout du compte, dans la ruine de la morale, il ne demeure qu'un principe : ne pas mentir. Etre vrai avec soi-même, et l'être avec les autres : qui est le grand courage. La morale, si ce mot a un sens, n'est que la projection de l'individu. Mentir, c'est ne pas être. D'où vient que tant de gens moralisent et qu'ils mentent. Les pires de tous : ils mentent devant leur miroir.

On dit : la fureur des lieux bas est déchaînée. De quelle force la brute ne dispose-t-elle pas, quand elle est armée d'audace ? Le mal a-t-il donc une puissance égale au bien, ou même que le bien n'a pas } Six malfaiteurs ont manié toutes les forces sociales, au cours de leurs forfaits : ils se sont joués de la société, ils en ont fait ce qu'ils ont voulu, pendant deux ou trois mois. Comme il en faut peu à la Cité, pour confesser sa faiblesse ! Tout son appareil ne tient pas contre la soudaineté des événements, et ne pèse rien devant la marée que l'énergie soulève. L'inondation de Paris l'avait déjà prouvé. La police a été aussi vaine que les

parapets et les quais. Partout, on prévoit la guerre entre les peuples. Et on ne pense pas qu'on l'a chez soi. Les maisons sont pleines de conquérants ridicules, toujours vainqueurs sur le papier ; on arme sur les deux bords d'un fleuve trois millions d'hommes, prêts à s'égorger les uns les autres. Mais, dans Paris, six coquins résolus jettent la terreur sur toute la population. Et à Berlin, un bouffon, déguisé en capitaine, commande aux régiments : il a l'autorité, non seulement par ce qu'il l'usurpe, mais par ce que les hommes sont toujours prêts à la laisser usurper.

Tous les moyens de la Cité peuvent tomber aux mains de l'individu en révolte, qui se sert alors de toute la force sociale contre la société. C'est le seul cas, où la Cité nous soit, d'instinct, plus précieuse que la perfection même de l'individu. Elle prend soudain cet air sacré de la vie qu'un mortel danger menace. Elle paraît ce qu'elle est, une fleur exquise et délicate, ou mieux encore, un objet d'une finesse et d'une rareté unique, une merveille d'art, où entrent tant de vies entrelacées et diverses, que la sensibilité en est presque infinie. Il faut défendre un objet si rare et si précieux, en dépit de tout ce qui le gâte et de toutes les laideurs qui l'affligent.

Si le débat est entre l'anarchie et la Cité, mon choix est fait. L'anarchie se donne en vain pour la nature. Le fait est que la nature même a produit la Cité, et n'a pas voulu de l'anarchie. Le plus terrible et le plus pitoyable, c'est que les individus prenant de plus en plus conscience d'eux mêmes contre la Cité, bientôt sans doute la Cité s'armera contre les individus. L'ordre social tend à une paix forcée entre des hommes tous esclaves.

Logique des tigres : Chaque individu est l'Etat pour soi même, et sa propre raison d'état. " L'Etat, c'est moi, " dit le moi. 11 ne fallait pas que l'exemple vînt du Roi.

Quand on ne tient plus de trop près à sa vie, on a barre sur la vie des autres : car il n'est pas si sûr qu'on tienne tant à la vie d'autrui. On se rend maître des autres, par le fait qu'on n'est plus asservi peureusement à soi. Sans doute, on est seul contre une myriade : mais tigre contre des moutons. Il y a dans l'homme qui ose, une force qu'on ne connaît pas. Qu'elle se déchaîne, et l'on voit bien alors que l'art de la politique et toute la morale n'ont jamais consisté, qu'à lier le tigre, à lui arracher les griffes et les crocs.

Ils radotent sans fin d'une religion sociale, d'un culte rendu par chaque homme à la cité, à la patrie, ou même à la race. Et ils en parlent précisément comme on a tant parlé d'une religion pour le peuple. C'est toujours l'objet sensible au cœur qui manque le plus, dès que le cœur est rebelle. Pour venir à bout de l'individu, il n'y a que l'individu.

Rien ne peut plus détruire la religion du moi dans l'individu. Quand il a perdu le dieu des religions, l'homme se fait un dieu de soi-même. Témoin, la fureur des femmes pour leur propre sexe, depuis peu. Il faut être bien fort, et d'âme vaste, pour se tenir au sentiment du moi, sans faire tourner tout l'univers autour de ce point fixe. Rien ne borne donc la religion égoïste, qu'un sacrifice du moi au moi : la volonté de préférer en soi une portion plus belle que les autres, une part supérieure à l'intérêt, un dieu plus grand que l'amour propre : préférer enfin l'accomplissement de soimême, qui ne va jamais sans beaucoup de douleur, au plaisir direct que la satisfaction de l'intérêt sans plus trouve en ses menues victoires.

Plus je refuse aux tigres, plus j'accorde aux vrais

individus. Les tigres sont des individus absurdes, nés pour le troupeau, et non pour en sortir. Ils sont la parodie de l'individu. Mais la caricature ne peut rien contre la belle image : elle la fait mieux connaître en quelques traits, loin d'y nuire.

D'abord, l'individu ; et puis, l'individu. Toutes les grandeurs, toutes les conquêtes en sont faites. Une religion solide porte toujours sur un dieu. Si la multitude est capable de grandes actions, c'est qu'elle est riche en individus. La cité, les lois, la morale, les écoles, toutes les formes du troupeau, toutes les garnitures du texte social, le prix en est incomparable, la contrainte nécessaire et l'utilité continuelle pour le troupeau : mais seulement pour lui. La race enfin n'est là que pour produire quelques individus, qui la renient aussi souvent qu'ils l'accomplissent. Telle est la condition de toute générosité et de tout génie : n'être pas confondu dans la masse vivante, aller au delà, et ne s'en pas tenir à ce qu'on a reçu. Moins cette issue, il n'y aurait pas de rédemption pour l'espèce humaine. Nous ne vivons que pour faire notre salut : j'entends pour inventer l'homme. Il n'est en nous que ce que nous sommes : mais ce que nous avons été, enfin, n'est pas tout ce que nous serons.

io6 ESSAIS

Le nombre des individus sera toujours petit. Bien peu d'hommes sont capables de vivre sous la loi de l'individu, qui est la plus sévère de toutes, consistant à se régler soi même et à servir une beauté supérieure, jusque dans le crime. Discipline qui fait violence à toutes les mollesses du cœur humain.

C'est l'éternelle bassesse de mes ennemis qu'ils sont sans rédemption, ni pour soi ni pour les autres, et qu'ils le veulent être.

C'est leur éternelle bassesse de se complaire en soi même, et de n'avoir point d'autre complaisance. Ils vantent leur race, leur pays, leur tribu, leur village. Mais en tout ils se vantent, et ne vantent qu'eux. Ils sont fiers de leur nez. Ils sont ravis de leur image. Ils se parent du ciel qu'ils ont sur la tête, et de la terre qui les attend. Ils se font même d'horribles oripeaux avec les linceuls et les os des morts. Ils se flairent sans fin ; ils aiment leur odeur. Si glorieux et si misérables ! Basse espèce.

Je n'aime rien de moi que ce que je veux être. Et je ne vante que ma volonté, qui ne sera jamais accomplie : si je vantais quelque chose. Mais quoi ? tout contentement de soi est la prostitution de l'orgueil. Et j'y vois trop de bassesse.

Il est rare qu'on ait de l'esprit cent ans après sa mort. La belle douleur prend moins de rides que le rire, et peut toujours nous tirer des larmes. La tragédie ne vieillit pas si vite que sa sœur.

La raillerie, l'esprit de satire, qui sont presque tout ce qu'on appelle l'esprit, pétillent et ne font pas long feu. L'esprit de moquerie trouve le trait, et la malice le lance. La comédie ne se passe pas. de cet esprit railleur, et d'une certaine malignité.

Comme la comédie enfin, l'homme d'esprit dépend des ridicules. Il se vide en même temps. qu'il les harcèle ; et s'il lui arrive de vaincre, il s'ensevelit dans sa victoire. D'ailleurs, il y a tant de ridicules dans la vie humaine, et tant de sottise dans les mensonges de la société, que les hommes en changent comme de modes. Et l'esprit qu'on met à s'en moquer se glace avec l'objet de la. moquerie.

io8 ESSAIS

Les ridicules de la politique sont les plus froids, dès qu'on est sorti de la mêlée. L'infâme y est beaucoup plus naturel, et l'odieux bien plus abondant. Où dépenser son esprit moins à propos ? Il paraît contrefait sitôt que les témoins ont cessé d'en être les complices : on admire ces grimaces, parce qu'on les fait.

J'en sais peu d'exemples plus tristes que les libelles de Paul Louis Courier. Ce fort honnête homme de capitaine en retraite passe pour un écrivain admirable. Sans doute, on l'admire plus qu'on ne le lit. Ou bien l'admire-t-on, pour n'avoir pas à le lire ? Je le trouvai, gris et jaune, dans une auberge, au fond d'une campagne, où le couvrefeu sonne à huit heures. Il faisait grand vent, et les feuilles d'automne s'en allaient en tourbillons, avec cet air de folles qu'elles ont, et d'ossements qui volent. Je le lus à la chandelle ; et il me semblait tuer les heures avec un régent de philosophie libérale, devenu maître à danser, un Grotius ménétrier, qui mène le branle et qui brandit le crin-crin. C'est la liberté, qu'il ne se lasse pas de mener à l'autel, je le sais bien ; et j'honore de tout mon cœur une si belle épouse. Mais quelle noce sinistre, et quel grinçant cortège d'ombres. Est ce le vent d'automne sur les feuilles ? toutes ces

petites phrases faisaient en sautant un sec cliquetis de squelette. Liberté, liberté ! Ha j'aurais mieux aimé passer la nuit avec une jeune fille de moindre renom.

Que reste-t-il d'un auteur politique ? La mesure des services qu'il a rendus, c'est qu'il ne peut plus nous en rendre. Il est comme le comédien, qui épuise son mérite avec sa vie. Meilleures étaient ses raisons, et plus il en a de disparaître. Quand on perd son temps à écrire de la politique, il vaut mieux avoir tort, et soutenir des causes condamnées, ou des vérités imaginaires. Il suffit qu'on soit sûr d'avoir raison, et qu'on y porte toute la rage et toute la haine, qui sont propres à la certitude envenimée par la défaite. Là, du moins, le talent a de l'essor ; et si l'œuvre ne prouve rien, elle révèle pourtant un homme.

Il est rare que les bons discours ne soient pas des Philippiques. L'indignation fait retentir la voix du poëte et de l'orateur. La haine a du ton. C'est un rude métier ; mais il soulève son auteur. Bientôt, on ne s'occupe plus de ce qu'il dit, mais seulement de sa façon de le dire. L'invective et la fureur peuvent nourrir un livre.

iio ESSAIS

La prudence est misérable dans un genre, où le mensonge est si nécessaire qu'il taut d'abord se mentir à soi même, pour être bien cru des autres. Les partis ne sont fondés que sur l'excès. Ils répugnent naturellement à la justice : elle est, pour eux, la trahison ou l'immobilité. C'est pourquoi ils se démentent toujours, quand ils tiennent enfin ce pouvoir, qu'ils ont tant envié et tant insulté dans leurs ennemis.

Il est plus fâcheux, pour un auteur, d'être raisonnable en politique, d'y mettre une sorte de talent et d'exactitude, comme Paul Louis Courier, peu de fiel et beaucoup de mesure. On ne va pas loin avec un souffle si court. La petite guerre des polémistes finit où finissent les journaux. C'est bien assez que cette espèce de gens et cette espèce de papiers tiennent toute la rue, chaque matin. Vient le soir, qui balaye.

Bon caractère en politique, peu de caractère dans le style.

Paul Louis Courier gronde un peu, il bougonne, il rioche ; mais toujours petitement. Il livre, au pistolet, des batailles où il faut le canon. Son

D'UN MINCE AUTEUR m

mépris de Napoléon, au profit de Bonaparte, est un heureux témoignage d'honneur. On aime une parole d'homme libre, quand tout se tait. Après Sainte Hélène, pourtant, quelle petitesse. On ne doit plus rien mépriser, où la grandeur l'emporte absolument.

Dans la suite, la guerre de Courier contre les Bourbons l'a rendu populaire : mais qu'il s'armât pour la Charte, et que ce fût l'exploit de l'homme libre, on ne le comprend presque plus. Clisthènes est plus près de moi. Il en était ainsi, nonobstant ; et même Courier a payé cette immense audace de sa vie. Il a été en prison, pour des allusions et deux bons mots. Il faut déplorer que vous, le chacal, et vous, l'hyène, n'ayez pas eu, chacun, votre journal en ce temps là : on vous eût pendus, au nom de vos propres principes. En quoi vous auriez eu bien du bonheur, et vous eussiez connu les délices de la pendaison, surtout à la corde des principes. Mais vous vivez, et vous hurlez à la mort : on ne peut pas tout avoir. Au moins avez vous la conscience d'être dignes de la corde.

Courier n'était pas homme à vendre la République au premier soldat venu : voilà son mérite ; c'est en partie celui de tout esprit ayant reçu

l'éducation des Anciens : il faut un héros, pour qu'on abdique ; on veut un grand homme pour dictateur.

Le préjugé était fort qui tendait à confondre les républiques antiques avec les nôtres ; mais elle est louche et forcée, la sagesse qui prétend les opposer. La plus étroite des républiques ressemble encore mieux à la démocratie des anciens, que la monarchie la moins stricte et la plus fournie de chartes. Corrompu ou non, l'esprit républicain est l'esprit antique. Il peut d'ailleurs comporter tous les degrés possibles d'aristocratie. Mais au fond le tyran parfait est plus républicain que le roi le moins monarque. C'est qu'en république la religion n'est pour rien dans l'autorité. Dieu, dans la cité antique, ne se mêle pas de faire des constitutions, ni surtout de toute éternité. Les révolutions y sont nécessaires, et ne sont pas maudites. Il n'y a pas d'Eglise ; on ne voit pas un corps de prêtres possesseurs et témoins de la volonté divine; les prêtres sont des citoyens. La fonction civile implique l'office sacerdotal : ce n'est pas le sacerdoce qui sacre la fonction, et se tient au dessus d'elle. Si le dieu fonde la ville, il ne la gouverne pas. L'Etat antique est sans théologie. Au contraire, les vraies monarchies sont chrétiennes, ou ne sont

point. C'est l'idée de Dieu qui fait la différence entre les Etats. On ne sépare pas un état de son église. L'Eglise est partout. Et d'abord, sans l'Église que sont les lois ? Voiles et mât de fortune. Sans doute, on peut naviguer ; mais il est bon de savoir comme on navigue. Je ne juge point : j'observe.

Courier est un pauvre écrivain. Il se donne bien de la peine. Je ne lui trouve pas tant d'esprit: il en fait trop. Ses grâces sont chétives ; elles montrent l'os ; elles sont torses ; et il ne cesse d'en faire. Ce que Sainte Beuve raconte de Boissonnade et de ses fleurs grecques lui convient à merveille : c'est un helléniste dameret. Il affecte, et ne peut écrire sans affecter. Quel mauvais signe de nature : on finit, de la sorte, par avoir le ton naturellement faux. Ses pamphlets me semblent insupportables : il m'a toujours paru que cette espèce d'ironie, si lourde, si travaillée, se tourne contre l'ironiste. Je n'aurais pas ri.

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a : combien plus la gaîté. Si peu qu'elle soit forcée, la bonne humeur est morose. Son rire même est

constipé ; il part d'une figure qui se refrogne ; il ne l'éclairé pas mieux qu'une mèche qui charbonne. Je regimbe au trait.

Partout, Paul Louis Courier sent la lampe, et la lampe qui fume. Il traduit mieux qu'il n'écrit pour son compte. Encore a-t-il des élégances vieillotes et des mines surannées. Passe pour Longus, quoique ce rhéteur soit raffiné au point de donner l'illusion de l'innocence ; puis, c'est le don grec, d'une éternelle nouveauté. Mais le son de voix vieillot ne va pas bien à Hérodote, d'une telle jeunesse.

Rien ne grimace plus que la fausse simplicité. On vante la légèreté de Paul Louis Courier. Je sais des danses fort lourdes et des danseurs pesants. La bourrée de Paul Louis Courier n'est déjà pas si légère. Il sautille perpétuellement, et il retombe avec son trait sur la pointe de mes pieds. J'aimerais mieux qu'il marchât, et que ce fût sur la terre.

Paul Louis Courier, on dirait parfois d'un ingénieur savantasse, qui a connu M. de Voltaire, et qui s'efforce d'en avoir le fausset et les manies. Il est vif et nerveux, oui ; mais il a du ventre, à quarante ans ; il bondit, oui ; mais il a des bottes.

Serait ce pas une victime de Voltaire, après tout .''

Il cherche l'esprit de Ferney. Il imite en villageois le grand singe Arouet. Mais peut on avoir moins de goût ? Et qu'y a-t-il de moins vigneron que Voltaire, de moins propre au village ? Le seigneur de Ferney, point du tout noble, est très homme de cour ; si gentilhomme, qu'il joue même à la vieille dame. Dans son lit, le matin, le bonnet en tête, entre sa chaise percée, le clystère, ses gringuenaudes, sa poudre et son café, Voltaire ressemble à la Marquise du DefFand. Certes, voilà un bel homme des champs, dans sa vigne, aux bords de Loire.

A propos de Paul Louis Courier, il me vient une remarque.

De Balzac à Barbey d'Aurevilly, et de Chateaubriand à Verlaine, les plus romantiques en l'art d'écrire ont presque toujours été les plus épris du passé, en philosophie et en politique.

Au contraire, les plus classiques de pensée et de style, les plus entêtés de la syntaxe ancienne, sont aussi les plus complaisants aux idées nouvelles, et les plus fidèles à l'esprit de la Révolution. Ce n'est pas seulement le hasard qui assemble Stendhal et Mérimée, Sainte Beuve et Lamartine, et sous nos yeux, d'autres encore. Sans parler du Code Civil.

Ainsi, tout se compense. Les hommes de la

ii6 ESSAIS

nouvelle loi tiennent à l'ancienne par la forme. Et ceux qui haïssent la révolution dans l'Etat, en font une dans l'art et dans la langue. O Jupiter, que j'aime tes décrets ! L'un de tes foudres est sans doute l'amour ; mais l'autre est l'ironie.

Paul Louis Courier a dû être le type d'une classe d'hommes, républicains, bons à tout, aussi près des citoyens antiques qu'on l'ait jamais été, athées, libres penseurs, mordants, faiseurs d'esprit, un peu pesants à l'occasion. Mais eussent ils même toute l'imagination qui leur manque, cent Couriers ne font pas encore la monnoie d'un demi Stendhal.

Il en faut bien convenir : presque tout le grand art du siècle est avec ceux que Goethe appelait les gothiques, lui souvenant qu'il en avait été, et sachant bien qu'il serait toujours du nombre. ^ Gœthe s'y connaissait. De tous les grands hommes, c'est le moins politique et qui veut le moins l'être.

' Son nom même.

Il est à Paris un artiste, qui grandit peu à peu en force et en clarté, plein de patience et de réflexion, scrupuleux au travail, et s'il ne l'est déjà, qui sera de l'ordre le plus élevé. Les premières œuvres du graveur Bernard Naudin ^ m'avaient beaucoup étonné et beaucoup retenu. Qu'on se figure un homme de Paris, en 1905, qui semble ne vivre que dans l'ombre de Rembrandt. Sans lui être parent le moins du monde, ni de la même famille, il l'imitait ou le rencontrait jusqu'à faire sourire, obsédé par le noir et blanc du grand visionnaire, comme on a vu tant de musiciens dans l'envoûtement de Wagner.

Pourtant, j'avais confiance en ce disciple ; je le

' Les dessins de Bernard Naudin, au Musée des Arts Décoratifs, Pavillon de Marsan.

ii8 ESSAIS

sentais vivant par soi même, et homme de foi. Bernard Naudin gardait une saveur propre, jusque dans l'imitation la plus directe. Ses figures de femmes et d'enfants étaient bien à lui, et toujours d'ici. Je discernais une âme incisive, qui peut bien avoir des rencontres avec l'immense amour de Rembrandt, mais qui n'a certes pas le même fond ni la même origine. Et d'abord, moins de passion que d'esprit.

Naudin n'est pas tragique à la Shakspere. 11 l'est à la française. Il porte la précision de l'analyse dans tous les sentiments, et même dans le macabre. Son sourire est la plus rare des élégances ; et l'élégance ne lui manque jamais : elle est sa marque. Je la compare à ces mots de délicieux dédain, que les marquises avaient pour la guillotine, comme on allait leur couper le cou.

Partout ce trait d'un œil aigu, ce regard qui pénètre, ce don des caractères ; et dans la violence ou l'horreur même, cette exquise élégance qui est le parfum de tous nos raffinements.

11 va de soi qu'il aime la musique, et sans doute il est musicien. Cependant, sa dévotion à Beethoven l'a mal servi. C'est la moindre partie de son œuvre, la seule où il enfle la voix, où il déclame.

Ailleurs, on lui sent la foi, autant ou peut-être plus qu'il ne l'a ; ici, où il est si fidèle, il paraît moins croire à ce qu'il aime, que préoccupé de l'étaler. Décidément, il faut laisser Beethoven tranquille. N'est-il pas bien temps qu'on en donne le conseil aux peintres et aux statuaires ? Beethoven prête trop à l'anecdote, et à l'éloquence, cette anecdote de l'Apocalypse. Il n'est pas plastique. On veut faire un lion : et l'on n'a qu'un vieux chat malade. Certain sublime intérieur, qui ne s'accorde aucunement avec la taille et les allures de l'homme, mène droit à la caricature ; et le héros est peint aux couleurs de sa propre parodie. Non, ce matou aux sourcils éternellement froncés, qui crache sans fin une arête qu'il ne peut digérer, ces joues maigres, ce front qui n'est pas un front, mais une coupole de lauriers, non, je ne reconnais pas le roi solitaire et familier de la musique au désert. Ce n'est pas le maître des Quatuors dans sa chambre, mais le fauve ébouriffé des chefs d'orchestre allemands ; car il n'en est pas un qui ne se fasse longuement, comme un comédien au miroir, la tête échevelée de Beethoven et ses yeux en fatales cavernes. Mais je ris de l'antre ; et si je dis : " Bien rugi ! " c'est à Bottom.

Avec Naudin comme avec Watteau, la grâce de Paris est bien athénienne.

Dans la rue et dans les salons, à la guerre et dans les mansardes, jusque sur les lits d'hôpital, Bernard Naudin ferait prendre goût à ses personnages, fût ce à l'horreur des plus hideux, et même à la bêtise des nigauds, s'il en était dans son œuvre. Mais y trouvât on des méchants, on n'y verrait pas de sots. Le goût qu'on prend chez Naudin à ce qui nous dégoûte dans un autre, est le goût spirituel qu'il met partout : il n'y a point de forme, si malheureuse qu'elle soit, où il ne glisse quelque trait de sa propre finesse et de son élégance. Voilà ce qu'il ajoute à Goya, dans ce beau dessin de la Musique Espagnole ^ comme si la maréchale et l'ambre de Watteau tempéraient l'odeur puissante de la tubéreuse. Là, d'ailleurs, est la faiblesse de Naudin : il n'est guère peintre, jusqu'ici. Chez lui, il y a beaucoup plus d'intelligence que d'instinct.

Son goût n'est pas simple ; mais il est exquis. Jamais son tact ne le trompe. Il touche de l'ongle ce qu'il faut à peine effleurer ; et il a une hache pour ce qu'il faut frapper avec la hache. Cependant, sa hache est aussi d'une forme élégante. Elle est d'acier fin autant que tranchant. Elle est montée

avec grâce. Naudin est toujours moins brutal que cruel. Ses coquins, ses gueux, ses pires loqueteux, fils du ruisseau et fiancés de la Veuve, ont encore une espèce de charme. La plume de Naudin débrouille un grand mystère : Jusque dans l'infamie et l'extrême misère des individus, c'est la race qui reste élégante.

Enfin, Naudin a trouvé son sujet, que Rembrandt n'eût jamais choisi. Il a dessiné, sur le texte de Villon, une centaine de planches, pleines de sens et d'esprit, presque toutes dans la forme la plus libre, et quelques-unes admirables. ^

Il a compris l'immense portée de Villon. Il a pénétré bien avant dans l'homme et le poème. Il les a tant aimés, qu'il a pu les revivre. Il n'a pas été seulement celui qui commente; mais un témoin, le compagnon de route qui a vu de ses yeux, et qui se souvient. 11 a couché près de Villon, en prison et dans les meules. Il l'a suivi dans les galetas. Il a connu le visage de l'homme seul,

^ Ce livre sera l'un des beaux, qu'on ait publiés depuis deux cents ans. Je ne ferai qu'un reproche aux caractères, dessinés par Bernard Naudin lui-même. Ils sont d'ailleurs magnifiques et rappellent l'admirable romain de Nicolas Janson. Mais la boucle de l'E final dérange l'harmonie des lignes, sans que cette fioriture ajoute rien à la beauté du texte.

quand il rêve ou réfléchit, et quand il dort. Quelles belles images Bernard Naudin pourrait nous donner, à présent, de Verlaine.

Il a vraiment créé un type de Villon, qu'on ne peut plus oublier, et qu'on ne séparera plus du poète. Or, c'est beaucoup dire. Villon n'est pas ce qu'on croit. Il ne s'agit pas d'un poète plus ou moins grand. Qu'il en soit l'ébauche imparfaite ou l'essai accompli, Villon est, en France, le poète.

Ici, tous les personnages et toutes les scènes sont nourris de vérité et riches de poésie. Naudin se garde avec soin de la couleur locale; et il a trop de goût pour se mettre en peine de l'histoire. 11 demande à son imagination la réalité vivante, qui n'est pas dans les documents.il imagine ses hommes du XV* siècle ; et si l'on veut, il les invente; mais ils en sont bien, à nos yeux, étant tout ce qu'ils doivent être. On n'a que faire, en art, d'une recherche exacte. Le théâtre en est la preuve : les gens n'y sont pas habillés, mais en costume ; et ce qui n'est pas tableau, toujours est décor. La couleur locale est la mascarade.

Bernard Naudin fuit cet art de carnaval. Son accent est d'une émotion et d'une certitude rares. C'est le certain qui nous dégoûte de l'exact. La

savante exactitude n'est faite que d'oripeaux. Que nous importe la perfection d'un costume, venu de Lahore ou de Byzance, après un voyage de mille ans, s'il faut le voir sur le dos d'une fillette, née d'hier, à Montmartre ? L'artiste trouve en lui,, d'abord, autour de lui, ensuite, toute la réalité nécessaire. Le goût fait l'harmonie entre ce qu'il observe et ce qu'il imagine.

La charmante élégance de Naudin et sa force incisive suffisent bien aux figures qu'il dessine. Si ses gueux sont des héros, ils ne le doivent qu'à lui. La verdeur de son sentiment justifie la poésie de ses misérables. Et voilà donc, au milieu de cette cour, comme un roi qui chante, Villon, le poète proscrit.

Bernard Naudin est un homme qui médite et qui ne se contente pas du premier coup.

L'art des sacrifices n'a pas de secrets pour lui. Il en sait la valeur ; il en pratique les vertus. Dans la planche des gibets, un seul de ses trois pendus,, celui du milieu, est un vrai mort à la hart, dans toute l'horreur ricanante de la pendaison : la langue hors, avec la vie ; et la pourriture proche, qui commence à errer de la tête aux pieds. L'autre mauvais garçon n'est vu que de dos ; ainsi est sauvée la face. On la devine. Enfin, le dernier est

à peine indiqué dans ses grandes lignes roides et funèbres. Combien la hideur de la mort et l'atrocité du supplice ne gagnent-elles pas à cette exception? Elles sont dix fois accrues d'être réunies sur une seule tête ; et l'unique misérable qui l'exhale, fait sentir la puanteur du cadavre beaucoup plus que pour trois.

Et par là, ce Calvaire infâme évoque mieux le souvenir de l'autre. Les larrons de Montfaucon font paraître plus poignante la misère de Thomme •entre deux. Et ils l'exaltent. La potence est plus haute ; et n'a-t-elle pas des bras ? Surgit alors la mémoire divine et le sublime exemple. Ainsi l'homme, criminel ou non, gibier de cachot mis et dressé en la hart, ou roi couché sur son lit de parade, l'homme est bien ce qu'il est, pourrissant entre deux morts obscurs : toujours dans la mort, et la grande victime qui les figure toutes ; toujours l'hostie qui a besoin du salut, même si elle le porte, et qui appelle la rédemption pour tout ce qui trempe, comme elle, dans le plein vase de la nuit.

Dans son portrait par lui même, Naudin a le visage creux et usé avant le temps, des yeux mor-

dants et caressants, le cheveu rare, une grande bouche spirituelle, le front rêveur : une tête de prêtre, qui a beaucoup regardé la misère des humains, qui l'a sans doute éprouvée et beaucoup confessée, sans dire si elle l'a secourue. Il a donné de ses traits à Villon ; et bien que Villon se soit décrit petit homme et menu, Naudin l'a voulu faire de haute taille. On en devine les raisons, et il en tire un si juste parti qu'on les approuve. Plus grand, Villon en est plus dangereux et plus hardi. Plus maigre aussi, il paraît plus cynique. Ses longues jambes fauchent mieux l'espace. Il doit avoir le coup de pied plus vif et plus étendu dans les rondes bedaines et les usages bien assis. Il lui va, cet air de puissante sauterelle, qui bondit par dessus les lois et les idées reçues, jusqu'à ce qu'on la cloue à la muraille, et qu'on l'empale à quelque bon procès, bien en règle et bien aigu.

La raillerie de Villon, telle que Bernard Naudin l'a conçue, est trempée de tristesse. Elle est parfois terrible, comme un regard rieur dans une atroce souffrance. Cette gaité hante trop les charniers, les

cours de justice, les cachots, les magistratures fourrées d'hermine et d'hypocrisie, pour n'être pas amère. Toutes les chambres de la question lui sont familières, qui sont les logis changeants de la vie pour les pauvres, les criminels, les malades et tous ceux qui souffrent. Or, si un homme a conscience, il est toujours un malade, et toujours à la question. Il souffre ; et que sert de dire qu'il souffre par sa faute .''

Villon le fait sentir dans son rire hardi, cruel poète. Dante, au Purgatoire, traverse cette région souveraine de la vraie poésie. Mais il est trop pur ; •et les reproches de Béatrice, sa grande âme questionnante, peuvent bien lui arracher des larmes, et le faire rougir : ils ne le mettent pas à la torture. 5es péchés ne l'engagent au purgatoire, que dans la contrée la plus voisine du paradis. Ses plus grandes fautes sont encore nobles. Ses vices, sa colère, son âpre soif de justice, son âme altérée de vengeance, tout part chez lui d'une grandeur naturelle et de la pureté première. Et toutes ses faiblesses plongent dans le plus dur orgueil.

Villon est assez souillé pour connaître les lieux de la contrition. Il ne se repent peut-être pas ; mais il sait, il pèse toutes les raisons qu'il aurait de s'enfermer dans les remords, s'il n'était, pour

sa peine dernière, au dessus du repentir, le sachant aussi vain que le péché est nécessaire.

La tristesse de Villon est un monde nouveau. Elle s'est formée lentement dans la Bible, et dans les chants de l'Eglise. Villon embrasse la cruelle nécessité de vivre et d'être ce qu'on est : d'être impur, d'être infâme, d'en jouir avidement et d'en souffrir. Plus il raille, plus il est amer ; mais il se moque aussi de son amertume. Bernard Naudin l'a bien vu rire à son propre enterrement : il rit de lui, il rit de vous; il rit de ce qu'il n'a pas et de ce qu'il vous laisse ; il rit de sa misère et des legs qu'il vous en fait ; et dans la mort où le voici, il rit de la vie, comme il a ri de tout, ayant été si constamment dans la mort, pendant le temps qu'il a vécu.

A tout reproche, Villon répond par la souffrance. Bien plus, il nous fait répondre pour lui. S'il pleure sur lui même, et s'il crie à l'aide, il ne vante pas ses larmes. Il s'en rirait plutôt ; à la barbe des bourreaux, pour achever d'être libre, sa souffrance se raille en les raillant. Il a fallu quatre siècles, pour qu'on allât plus loin dans l'émotion et la connaissance de soi. Telle est l'étonnante nouveauté de Villon et sa prise originale sur nous : il a le génie de la douloureuse conscience. Non seulement Yorick, Villon, c'est le Bon Larron à Paris.

Une tristesse qui va bien loin, parce qu'elle paraît nécessaire : elle accompagne une vue supérieure des passions. Voilà l'accent moderne, qu'on ne trouve nulle part chez les anciens, si ce n'est dans la Bible. Et pour l'avoir eu, avec une voix si puissante, Dante, le grand poète du moyen âge, vit encore parmi nous, et peut-être pour tous les temps.

Cette fatale tristesse descend dans l'homme à de telles profondeurs, qu'elle porte tous les palais enchantés de l'espérance et de l'illusion. Le sentiment de la mort partout présente est l'une de ses racines : et l'autre, l'instinct de raillerie : le besoin de moquer la réalité et de bafouer le siècle, cet appétit d'ironie occupe la colère d'un grand coeur. Ainsi le Florentin superbe, qui aurait nourri sa fureur, sa rancune et ses dédains, s'il ne leur avait livré en pâture les vainqueurs de ce monde ? L'ironie les flagelle, les macère, les cuit et les recuit. Elle donne le change à l'insatiable colère, comme si le bafouement réussissait enfin à corriger toutes les injustices de la terre, à punir toutes les prostitutions de l'opinion, et à en tirer vengeance.

Comme il a bien plus d'esprit que Verlaine, il est aussi bien plus riant. Verlaine est trop tendre pour rire : tous ses sentiments trempent dans les larmes, ou dans le sang pervers des baisers. Villon est d'humeur plus mâle.

Quel garçon, c'est là ! Comme on voit qu'il est jeune ! Une folle gaîté traverse son Testament, suspendue aux legs comme une guirlande de lanternes, dans une nuit de fête ; et les arceaux gothiques du cimetière sont illuminés comme les autres. D'ailleurs, la gaîté de Villon n'est pas si légère : elle est toujours bouffonne ; et au bout de la corde, il y a peut-être un pendu. C'est le don de l'esprit, qu'il ne cesse pas de saisir les ridicules de l'action, les facéties du hasard, et l'inépuisable dérision de la vie. Le jeune homme est plus sensible au drame de l'existence qu'à la comédie ; mais il s'en amuse presque également. Quand la passion ne prête pas son sérieux à la vie, et n'en fait pas une scène tragique, l'esprit de raillerie y voit une farce énorme. L'homme achevé, maître du drame et de sa propre ironie, conclut souvent à la farce tragique.

Villon a tous les tons de la bouffonnerie. Il touche à la farce violente : je le crois capable de faire rire, et de ne rire pas. Plus d'une fois, c'est sa force comique, c'est sa jeunesse qui pousse l'éclat de rire : mais est-ce lui .'' Le génie de la satire est le plus involontaire. On ne sait pas ce qu'eût été Villon dans son âge plus mûr.

Je ne vois rien, dans Villon, de cette étrange perversité qu'on lui attribue, plus qu'on ne la lui reproche. S'il était pervers, il ne serait pas si fort.

Au contraire, il est criminel avec innocence. Comme Verlaine, et encore plus. Une perversité sans dessein n'est pas fart coupable. Les actions ne sont pas si perverses que la conscience. Enfin la perversité n'est point tant à méfaire, qu'au plaisir qu'on y prend.

On a fait de Villon un monstre de duplicité, de fourbe pateline, de souplesse et de mensonge. Je ne connais rien de si faux que cette vue. Dans ses vers, Villon est le plus sincère des hommes. Il ne se vante même pas de ses péchés ni de ses vices.

Beaucoup veulent être vrais, qui ne le sont pas de nature ; et c'est en vain, dès lors, qu'ils s'effor-

cent de l'être ; ils dissimulent, à leur insu :1e choix est fait en eux, et non par eux, de ce qu'ils doivent dire. Ou bien, ils se trompent sur eux-mêmes ; ils se voient comme ils voudraient qu'on les vît. Ils sont incapables de se connaître. Villon est vrai, de nature. Il voit vraiment, et il fait voir. Il peint Margot, la Belle Heaulmière, et Franc Gontier à la Vélasquès, à la Goya.

On trouve partout la perversité, si on la cherche : Elle est où on la désire : il n'y a qu'à l'y mettre.

Docte et non peuple.

Villon sait du latin. Il sait les lois. Il a lu les histoires, et les chroniques de son temps. Il sait les Ecritures. Il sait beaucoup.

Parlant des Grecs et des Anciens, quand il se trompe, il semble le faire exprès. Ses erreurs sont délicieuses. On dirait qu'il en a joui, comme Shakspere.

Il ne fait jamais le savant ; il joue plutôt l'ignorance. Il est ingénu, non pas naïf. Dans l'ingénu, il y a le génie. Si poète, qu'il est bien capable d'inventer un beau nom pour la rime.

pourvu qu'il sonne dans le lointain, avec grâce et mélancolie.

Il n'est pas du tout populaire. Sa verve fait croire à la verdeur du peuple ; mais sa force jeune est à lui. Il a le ton cynique, parce qu'il a plus d'un ton. Puis, cynique n'est pas grossier, loin de là. Même avec l'accent des bouges, il ne parle qu'aux lettrés. Villon, comme tout poète français, n'a dès lors écrit que pour l'élite, gens d'esprit et de bonne culture. Il est parfois subtil comme Verlaine ; mais comme il sied à la différence des temps, peintre autant que Verlaine est musicien. 11 a le don de la couleur et du trait fort dans la lumière. Il n'est pas seulement réaliste à la flamande ou à l'espagnole ; mais ayant médité ce qu'il a fortement vu, il ajoute son âme même à la peinture.

Amour.

Pourquoi ne veut-on pas qu'il soit martyr d'amour ? Par ce qu'il aime des femmes indignes ? La belle raison. Et si elle est bonne, un tel amour plus qu'un autre est martyr. Il le dit au pied du gibet. Faudrait-il pas qu'il fût vierge aussi ?

Il aime la femme, on le sent trop, jusqu'à les

aimer et les haïr toutes. Il ne peut pas se passer d'elles ; il les désire autant qu'il les méprise. Ses baisers sont lacés d'invectives ; et les injures cousent, d'un fil sanglant, ses lèvres aux lèvres qu'il caresse.

Il aime ; il est trompé. Mauvais ruffian de gueuses, mal propre à son métier, voleur, volé, on ne l'aime que pour son argent, quand il en a. Il bat les femmes, et il est battu comme linge qu'on essange. Celle qu'il chérit par tendresse, lui est dure et félonne. Ardent au plaisir, il désespère de l'amour ; et faute d'une amoureuse, il est toujours en quête de maîtresse, pour maudire son supplice ou pour s'y avilir sans merci. L'indignité des amours n'en bannit pas le martyre.

Villon, dans la crapule, ou à la cour d'Orléans, au cachot, sur les routes, reste toujours écolier, et toujours un peu de basoche. Il a vécu et grandi à flanc de Sorbonne.

Son monde est celui du Palais, pêle-mêle les condamnés avec les juges, les grands prévôts et les crocheteurs, les pendeurs et les pendus. Il n'y a pas si grande différence, après tout. Qui regarde

au fond de l'homme, il y voit le limon de la mère commune. Surtout en des siècles bien barattés par la discorde, comme ceux-là, où quelque violence vient toujours à point pour tout confondre, la crème avec le petit lait ; et tout va par terre, devant que le beurre soit fait, le seau renversé dans la cour de la ferme, l'eau du puits par là dessus, les brins de paille et le purin. ^

Est-ce que je calomnie ces docteurs et ces mortes hermines ^ De quoi se plaindraient-ils, tous ? Bien leur prend d'avoir connu Villon, et de l'avoir mis à mal. S'ils ont encore un nom, c'est grâce à lui. Sans ce vaurien qu'ils ont tourmenté, nous ne pourrions même pas nous moquer de leurs trognes. Tant pis pour eux, s'ils l'ont traqué, s'ils l'ont mis à la torture, trop durs et sans pitié.

' " La moralité publique, dit Gaston Paris, était tombée au dessous de ce qu'on peut imaginer. Le métier d'homme d'armes et celui de brigand n'en faisaient qu'un. — Le sentiment de la dignité personnelle était presque aboli : les grands seigneurs trahissaient, se parjuraient, dépouillaient les pauvres ; les gens du roi usaient de leur autorité surtout pour remplir leur bourse. — Piller, voler, rançonner était habituel à des gens qu'on n'en voyait pas moins figurer dans les plus hautes charges militaires et même civiles. — En ces temps troublés, chaque membre de la société était exposé chaque jour à passer du plus haut au plus bas, ou à l'inverse, de l'échelle sociale. — Les moeurs n'étaient pas meilleures que la probité. — Ce que nous appelons honneur n'existait pas ou était à peine distinct. "

Villon le leur avait prédit : " Tel lui soit Dieu, qu'il m'a esté. "

La même fatalité pousse les os des pauvres hères aux Innocents, le long des murailles, jusque sur les galetas, et le pauvre écolier dans l'étroit chemin de la vie. Pipeur aux dés, quand on n'a pas de biens ; compagnon de la Coquille, quand on ne peut siéger au Parlement ou dans une meilleure confrérie ; suppôt de taverne plutôt que de Sorbonne ; et pendu, faute de mieux. Ou faute d'être juge : il le dirait, je pense.

Comme il aime son cher Paris ! Comme il le connaît ! Toutes les rues, toutes les tavernes lui sont familières, toutes les boutiques. Les enseignes lui sont des paysages, ou comme de vieux amis : il les interpelle ; elles lui parlent : il bouffonne avec elles, qui bouffonnent avec lui. Paris a déjà quinze siècles. Pour Villon, Paris est déjà une Rome. La ville des papes n'est guère plus ancienne que la ville des rois.

La mère de Villon était sans doute angevine. Lui, Villon, est parisien de Paris, s'il en fut jamais un. Et là encore, le premier.

Merle plus que rossignol : merle de la montagne Sainte Geneviève où, depuis cinq ou six cents ans, toute la volière de l'Occident s'exerce au chant de l'intelligence. Ici, compère Guilleri brave les dangers en toutes saisons. On n'arrive pas à lui casser les deux ailes. Sans perdre la voix, il hante les bois d'une vie bien plus dure que celle des forêts, plus hérissée de caprices et de violences. Il perche sur les potences, et il siffle dans les charniers.

L'esprit dut être sa grâce la plus forte, à ce folâtre de Villon. Autant que sa pauvre mère, il charmait sans doute les plus graves et les plus moroses. On s'amuse de lui voir toute sorte d'amis, et jusqu'à la jeune femme du grand prévôt. Il était homme à beaucoup plaire, sans plaire tout à fait ; et à beaucoup déplaire, sans se faire haïr. On l'aimait avec dépit ; et l'on finissait par rompre, non sans regret.

Il donnait à rougir de lui. Ses plaisanteries sont trop bonnes : ce ruffian, ce voleur, ce condamné

à mort, ce trois fois pendu et dépendu, qui nomme ses légataires les plus austères personnages et les plus gens de loi ! 11 charge les conseillers au Parlement de veiller aux legs qu'il prétend faire à des condamnés comme lui ; et des théologiens reçoivent la sainte mission d'envoyer en jouissance de ses dons burlesques une bande de sacrilèges, de putes et de vauriens.

Comme Verlaine s'en va faire retraite à l'hôpital, ou comme il était recueilli par quelque ami, entre deux maladies et deux aventures sombres, Villon, d'une potence à l'autre et de l'une à l'autre prison, allait faire séjour à la Porte Rouge, au cloître Saint Benoît, chez maître Guillaume, son " plus que père. " Ou bien, il se réfugiait chez sa mère, " povre femme." N'allait-il pas pleurer avec elle ? Il s'asseyait à ses pieds. Elle prenait dans son giron cette tête folle, cette mauvaise tête, toujours très aimée, et toujours menacée. En larmes, elle se penchait sur le mauvais garçon, bon toutefois pour elle. Ce que les mères savent, quand tout le monde l'ignore, elle le savait, que son fils n'était pas comme les autres, et victime plutôt que cou-

pable ; elle le baisait, en pleurant, tantôt les cheveux, tantôt la joue, tantôt le front, lui reprochant tant de peine, qu'il lui causait toujours : car enfin, il faut bien aussi que la mère fasse ses reproches. Et lui, voleur, escroc, meurtrier d'occasion, marlou, toujours enfant près de sa pauvre vieille, et pas plus mauvais qu'un autre, il écoute la litanie en souriant douloureusement ; il caresse les mains ridées au lavoir et au fourneau, toutes noires ; et toujours finissant par faire rire la pauvre femme, il égayé les yeux rouges de pleurs pourtant ; il défronce, pour un instant, le vieux visage plissé par les ravines si longues et si creuses de l'angoisse. Et peut-être ne s'en va-t-il pas, qu'il n'ait dit avec elle " Notre Père ", ou quelque prière à Notre-Dame. Elle le savait bien, elle, que son garçon n'était pas si mauvais. Et si vif, si plaisant ! Qu'il a d'esprit ! Conseiller du roi, chancelier même, il aurait pu l'être, c'était l'avis de Messire Guillaume, un tant homme de bien, vénérable, savant, et tout. Pauvre François, si gai, si triste, tout à caprice, hélas, un fol enfant ! Et les femmes l'ont perdu. Sainte Vierge, et les mauvaises compagnies.

Pense-t-on que Villon ait jamais été dupe des figures qu'il a prises ? Dupe, il ne peut l'être, pas même de ses passions. Partout où il passe, il regarde, et il juge à sa façon, qui est de rire à demi, moitié plaisir, moitié ironie. Dès le début, avec les voleurs, avec les filles, comme avec les docteurs, il assiste en esprit à toute la comédie et à son propre personnage. Il y manque rarement, je crois : même s'il joue un rôle ignoble dans la farce, ou dangereux ; même s'il court le risque d'être pris au collet par le démon du drame.

Il me semble que, pour Villon, le plaisir du plaisir, la pointe la plus aiguë de la volupté est spirituelle : c'est la profonde raillerie ; et qui sait, là où elle pique le cœur si subtilement, qu'elle le fait pleurer.

Ses amis, allant et venant, il en a de rencontre, et pas un, sans doute, solide et de bien fonds. Il aurait fallu être comme lui, de tous rangs et de toutes mœurs à la fois. Il s'amuse où il peut, et se donne ses aises où on l'invite. Il ne boude pas

à la vie, la sachant si précaire et si courte, toute plongée dans la mort comme une touffe de joncs au milieu d'un océan.

Par là, d'abord, il est propre à toute société : son caractère le destine à la compagnie d'un prince, et l'acoquine aussi bien à des gueux. On lui sent une étonnante souplesse d'esprit. Il est courtois et ordurier, exquis et graveleux. Il sait plaire : c'est son talent et sa perte.

Mais enfin la crapule est mieux son fait que la cour des ducs : parce qu'il est pauvre ; parce qu'il est libre, comme on ne le fut jamais, à la Montaigne. La passion de la liberté est une espèce de folie dans la mauvaise fortune ; et elle y tourne souvent à crime. Les amis de Villon sont pendus. Et plus d'un : Colin des Cayeux, Régnier de Montigny, Gui Tabarie, ils ont bel et bien tiré la langue à Montfaucon, les camarades.

Dans cette sorte de tempérament, un élément se cache, qui reste innommé. Gêné par la misère, l'insatiable est presque toujours cynique. On ne peut rien changer dans un homme comme Villon, nature indomptable et fuyante, si vive et si diverse. Elles sont bien faites pour un siècle oia tout est en question, où la règle cède partout au souffle du hasard, et sous le pouce de la violence. Les néces-

sites de la vie marquent Villon pour la chute ; et comme la fleur de lis sur l'épaule, elles le désignent au désordre et à la gueusaille, si ce n'est au bourreau.

Il faut bien comprendre que cette âme si faible et si forte ensemble, si indolente à tout ce qui la gêne, si prompte à son plaisir, anime une chaude charnure déjeune homme. Sans nom, sans biens, sans espérance, le feu du génie est alors un maléfice. Villon s'est dû voir hors de tout rang. N'ayant rien de social, il n'avait pas ce qu'il faut pour faire une fortune régulière. L'idée seule de peiner toute sa vie dans l'ennui d'une charge séculière, pour finir en bon vieux prêtre, comme son père Guillaume, ou devenir un puant cafard, avare et froid, comme Thibault de Vitry et maître Cotin, l'eût fait sortir au galop d'une société, où tout est prévu, moins le génie, et d'ailleurs où le génie seul n'est pas légitime, ses droits n'étant en effet fondés que sur lui.

Ainsi, la crapule peut être la seule société, où l'homme non social fasse valoir ses droits, et vive un peu à l'aise. Même s'il y a la nausée, du moins il vomit à son heure. L'homme à double et triple nature, à cent visages, qui ne fait jamais que ce qui lui plaît, c'est le poète même. Souvent leurs

destins sont contraires et les artistes laissent les figures les plus différentes dans la mémoire des siècles. Mais à ce trait profond, ils se ressemblent ; et à tous les degrés, du pauvre écolier au prince des esprits, le même homme se fait connaître, qui ne se laisse point ployer à la commune contrainte.

On le fait ou trop pervers, ou trop puéril. Il n'est ni l'un ni l'autre, étant pervers à ses heures, et enfant le reste du temps. Qu'on le prenne en vrai poète : il est tout ce que la nature veut qu'il soit. Les contraires sont en lui. A l'occasion de ce qu'il est, on sent tout ce qu'il peut être. Enfant pervers, il ne l'est pas plus ni moins que Verlaine. Je ne puis oublier que nous n'avons rien de lui, passé l'âge de trente trois ans. Quel vrai poète, surtout dans l'infortune, n'est pas un enfant pervers, du moins avec les rêves qui le hantent et la femme qu'il caresse ?

Les érudits ne savent pas comment sont faits les poètes et les musiciens. Ils ne connaissent que les livres, ou ces énormes rochers de rhétorique, les poètes illustres, dont on fait le tour, une toise à la main. Musiciens et poètes de nature, ils sont

comme les femmes mais pour une moitié seulement. Il faut qu'ils obéissent à la lune, que leurs sentiments aient une issue, enfin qu'ils éclatent. Leurs émotions ne sont jamais si violentes, que pour avoir été contenues. Elles se gonflent en un flot qui les emporte, et oii ils s'abandonnent, quoi qu'ils fassent. C'est une de leurs perversités de s'y livrer, tout en sachant parfois qu'ils pourraient s'en défendre, et souvent qu'ils le devraient. C'en est une autre, puissance d'homme, celle-là, qu'ils préparent le lit à la marée, et qu'ils ouvrent au flot une issue calculée et prescrite.

Ni femme, ni enfant, malgré tout, en ce qu'ils se voient faire. Il n'est pas d'artiste qui ne soit, pour la moitié, son propre témoin. Là, ils s'entendent rire ; et là, ils s'écoutent pleurer. Ils goûtent leurs propres larmes ; si, plus douces ; ou si, plus amères. Ce n'est pas qu'ils en jouissent toujours : loin de là ; mais ils éprouvent le sel, ils pèsent le miel de ces pleurs ; ils veulent savoir la teneur de fiel ou de nectar qui y entre.

Enfin, il faut qu'ils donnent carrière à leur nature, et qu'elle se débonde. Dans ces excès, qui sont la joie douloureuse ou la nécessité de leur vie, ils font taire leur raison et leur jugement. Mais ne croyez pas qu'ils les étouffent : ils ne les

empêchent pas de veiller. La raison tient la chandelle, comme messire Georges Dandin lui-même, au commandement de sa cruelle compagne, laquelle est toute chaude encore de son amant, et a nom Angélique, étant la cruauté d'amour. C'est pourquoi ils voient le bien et font le pire. Ils savent presque toujours ce qu'il faudrait faire, et font ce qu'il ne faut pas. Ce qu'on appelle leur faiblesse est la force sans frein de leur nature cachée, et le mors aux dents de leur propre secret, dès qu'ils rendent la bride.

Villon sait bien sa mauvaise vie. Mais il est bon de savoir comme lui, qu'il nen pouvait pas avoir une autre.

Au plus bas de l'échelle, les misérables sont les serfs de la misère. Ils sont enchaînés dans la galère du pain quotidien. Et ils n'en peuvent pas sortir.

Au plus haut, dans l'ordre des esprits, la pauvreté continue, ou la maladie, ou une passion indigne, voilà trois chaînes inviolables, que la plus forte volonté ne lime et ne descelle pas. Si Verlaine avait pu mener la vie de petit commis à l'Hôtel de Ville, il n'eût jamais été Verlaine. Et

il l'eût été plus souvent, s'il n'avait pas dû consumer tant de jours détestables dans le dénûment et à l'hôpital.

Qu'on ne rie pas de Villon accusant la pauvreté de sa mort et de ses crimes. Il me fait frémir. Lui, toujours si vrai, il lâche l'aveu que de plus grands n'osent pas faire. La misère ne tue peutêtre pas le génie ; mais elle le déforme, et l'entrave ; elle en fait ces chênes et ces cryptomères que les Japonais élèvent dans un dé à coudre.

Pour gagner sa vie, on perd ses raisons de vivre. La grande vocation d'une âme libre est une raison de vivre si puissante, qu'elle ne peut jamais s'accorder avec le besoin de gagner sa vie. Encore moins s'y soumettre. Les habiles, eux, naissent pour bien gagner leur vie ; et le succès les vante.

Il y a donc un parti héroïque dans le déshonneur de Villon et la faiblesse de Verlaine : ils se sont sacrifiés à leur propre génie. Il en est, peut-être, qui se désespèrent de ne le pouvoir pas : c'est leur faiblesse, qu'ils ont trop d'honneur. Avec une âme à la Goethe, qui serait Goethe sans prince, sans fortune, sans Weimar, et qui serait capable de donner vingt ans de sa vie à la théorie des couleurs, et à Faust un demi siècle ?

Il faut être vrai : les poètes ne sont pas des

corps glorieux. Ils sont des esprits plus ardents, que brûle et tourmente davantage l'ardente gaîne du corps.

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