‹ EssaisChapitre 8 sur 30 · LE GRAND PRÊTRE DES VESTALES · texte numérisé non relu

LE GRAND PRÊTRE DES VESTALES

Qui frappe ainsi, avec le soleil couchant, aux portes de la demeure souveraine, où la femme nourrit de son feu le plus pur le feu pur de la déesse vierge, sur l'autel }

Les Vestales parées, toutes pareilles aux anges d'un ciel visible, idoles adorées dans le temple de la Vierge qu'elles adorent ; toujours joyeuses, toujours virginales, toujours froides, images immortelles du feu qui veille sans brûler, que le peuple alimente, et qui ne se communique pas ; désirées, sans désirs ; se levant dans les fleurs de toute la terre, à chaque aurore ; et les cuisses chastement jointes, dormant suavement, toute leur

nuit, dans les parfums que nul homme n'a respires sur elles ; enivrantes promesses, dont pas un héros ne pourra s'enivrer ; délices que nul ne goûtera jamais à leur source, mes vierges sont la couronne tressée qui n'attend plus que toi, où toi seule tu manques, Cressida ; et toutes, elles t'appellent pour se nouer, sur les pétales de ta rose, comme autour de leur reine.

CRESSIDA

Mon âme est seule vierge : ne le sais tu pas, devin illustre ?

LE GRAND PRÊTRE

Ma fille, vous êtes faite pour nous. Entrez.

CRESSIDA

Magnifique prophète, tu m'ouvriras ton temple, quand Troie sera rasée, et tous ses palais en cendres. Mais je n'y entrerai qu'avec tous mes amants. Je m'ennuie sans eux.

LE GRAND PRÊTRE

Vous ne vous connaissez pas, telle que vous êtes. Le monde n'est pas fait pour vous.

CRESSIDA

Cela se dit, cela se dit. Mais qui sait ? Et si je crois le contraire ?

LE GRAND PRÊTRE

Vous êtes le cher désespoir des hommes, et n'en pouvez aimer aucun. Ils se vengeront de leur amour déçu. Leur désir est sur vous comme la chaleur d'été ; et si la moisson n'en épuise pas la liqueur d'or, la nuit viendra du terrible orage. Craignez les hommes, vous qu'ils adorent. Ils vous haïront bientôt, de toute l'ardeur qu'ils ont mise à vous poursuivre et à vous adorer. Le dépit de l'homme est infini contre la beauté qui lui résiste. Car elle lui est une suprême nourriture, qu'il préfère détruire à s'en voir dépouiller.

CRESSIDA

Devin, on disait que vous fûtes femme : vous l'avez donc oublié ? Votre sagesse ne peut rien contre mon sentiment.

LE GRAND PRÊTRE

L'intelligence a raison de l'instinct.

CRESSIDA

Mais non pas dans la femme, louée soit la déesse !

LE GRAND PRÊTRE

Alors, fais comme toutes ! Livre toi ! Va te prostituer, puisque tu es sans amour. Cours t'instruire du devoir de la femme. Ou plie toi à soufirir ; et connais enfin les délices des larmes amoureuses.

CRESSIDA

Je hais toutes les larmes. Je ne veux pas connaître les pleurs. S'il y a des larmes dans l'amour, loin de moi toute amour !

LE GRAND PRÊTRE

Comment ne sens tu pas que tu dois me suivre ^

CRESSIDA

Non, je ne servirai pas ! Je ne donnerai pas ma vie à nourrir le feu de tes autels, non plus qu'à veiller sur le foyer d'un homme. Ta déesse, o pontife, pourquoi veut elle aussi des femmes dans son temple } Les hommes de ta sorte devraient lui suffire.

LE GRAND PRÊTRE

Vous vous trompez, ma fille. Les violons sans cordes et sans archet que vous dites, sont les

instruments du sanctuaire. Ils n'en sont pas les prêtres.

CRESSIDA

J'en ai peur, tu dois être l'époux de toutes tes vestales. Voilà bien le maître et ses bonnes élèves.

LE GRAND PRÊTRE

Vous vous trompez encore, rire mordant d'avril. Je ne suis même pas leur père. Je vis pour un plus pur amour. N'as tu donc jamais su que la femme doit vivre pour l'homme, et l'homme pour son Dieu .'' Il y a longtemps que j'en rendis l'oracle.

CRESSIDA

C'est ton destin de ne pas être cru.

LE GRAND PRÊTRE

O ma fille égarée, la joie de la femme, c'est toujours le bonheur qu'elle donne. Tel est son secret, et son orgueil aussi. Et tout en elle l'y dispose. Seule à seule, hélas, elle est le vide incarné, qui désespère. Et la volupté sans cœur n'est point différente de cet abîme. Dans ce vase misérable, le plus pur sang tourne en poison, si le zèle

d'aimer ne l'anime ; et le lait de leur tendresse s'aigrit en méchanceté. L'amour de soi peut être force, dans l'homme, et bonté même ; mais dans la femme, il est toujours la haine de l'homme, et bientôt de la vie.

CRESSIDA

O ciel, que je suis bonne ! Je ne me savais pas tant d'excellence. J'aime la vie plus encore que je ne suis aimée de mes amants.

Je m'incline devant vous avec respect, Seigneur prophète ; et mon doux rire vous vénère. Mais je ne vous suivrai pas. Si vous dites vrai, mon père, nous sommes trop semblables, vous et moi. Vous vivez pour votre dieu, comme vous dites ; et je vis pour moi même : c'est toujours une déesse. Sans cesse on m'en accuse, comme d'un crime sans pardon, et qui outrage la nature. Si je ne vis pas pour moi, qui le fera, et tout ainsi que je le désire ? Qui vivra pour nous, pauvres femmes, que les dieux mêmes ont trahies ? Et comment puis je manquer à la nature, en servant mon plaisir, comme elle me le prescrit ?

LE GRAND PRÊTRE

N'es tu donc venue, que pour narguer le tem-

pie ? Non, caprice I Non, brise marine, sourire de Pâques. Tu obéis, malgré toi, au vœu de la déesse : Entre !

Cressida éclate de rire, un rire léger de cristal et d'alouette, un doux rire qui tue, où tintent toutes les clochettes du muguet.

CRESSIDA

Seigneur, père très vénérable des Vestales, prêtre blanc de la déesse, vice dieu, ce n'est pas pour moi que je frappe à ta porte, et je ne veux pas entrer au collège des prêtresses.

Je ne t'amène ici que mon ombre, ma moitié déjeune fille, à la gorge de garçon et aux jambes nues. C'est ma petite sœur que je t'offre, Cressida quand elle avait neuf ans ; et je la place sous ta main si sage, qui protège les vierges, en les dressant.

Je prends la petite par le cou, et je te la présente. Laisse un peu que je la serre contre ma hanche, et lui baise les yeux. Ne pleure pas, petite. Sois belle. Je viendrai te reprendre, quand tu auras quinze ans. Bonsoir, Clonette.

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