OV^^A
LA lanterne qui esclairoit en nuict sombre par ces déserts nos absens bruslez, ne fut pas si tost esteinte, qu'ils furent et eurent en Briançonnois le jour et les journaliers des Villages en rencontre; et tost après passans de course, les tristes nouvelles que chacun leur donnoit : ils commencèrent de voir, mais en petit, comme les objects veus de loin, leurs grands malheurs et les nostres. Bias bruslé en sa maison de Priene, sa patrie saccagée des ennemis, s'en alloit chantant par le chemin tirant à la cité d'Athènes; eux à rebours de la cité aussi fleurissante de Grenoble à la Ville bruslante , leur patrie, se retiroient plus changez de face que d'air, plus transportez des feux , que de leurs chevaux. Pendant qu'accompagnez de larmes , de souspirs , et de sanglots {objecta movent potentias) ils alloient galoppant ces trois grandes lieux : les bonjours se donnoient au devant de nos métairies , et de la Ville ardente : avec cela, qui s'en retoumoit aux meubles : au pénible travail : à son petit enfer : à la revision et réduction des feux : qui au remue mesnages : aux curiositez ; voir le monde ageant et patient , et ce qui se passeroit de remarquable ceste journée.
Plusieurs voyans venir de loin la charte des bois à bastir : la traite des foresls à la Ville : leur dépopulation , et de suite les dangers : des
ruines du terroir panchant, et frayer le chemin à des torrens nouveaux : aux avalages des neiges , et telle autre venue de malheurs , après les presens ; pour y parer d'autant , practiquoient la loy in lege, ff. locat. en ces mots , Sylvam ne deurito^n^ve urere sinito; on arrousoit les bois morts, estendus par les rues (non pour les y planter et faire renaïstre en Mays à la porte des Magistrats et Procureur du Roy, à Taccoustumée , ainsi que les soldats Romains à la porte des Caesars) mais pour en amortir les feux : arracher ces greffes de flammesches quiy croissoient tout du long, ainsi qu'on sarcle les bleds et les sépare de la mauvaise herbe quiles chancre : Sectaquesubdu^to stipilo flamma périt. On commenceoit de la sorte à ne faire plus si gros et si grands feux par les foyers de la Ville ardente; en sauvant un vieux poutre, on espargnoit un jeune pin dans la forest : un sapin du siècle passé, faisoit pardonner à celuy du présent, ou de l'ad venir : Il n'y avoit sommier ne soliveau retiré des feux qui n'excusât quelqu'un de sa lignée par les hauts bois de son extraction : des belles pièces d'arbres jà duites et préparées à servir de nouveau leurs maistres, sinon à des si grands , du moins à des moindres usages, sauvez, sau voient la vie à tant de belles plantes à l'haute fustaye jà tremblante par nos montaignes : tant de travesons qu'on pouvoit estaindre , servoient à la Ville et aux champs; car c'estoient autant de mcleses, ou de saps en Prorel : de suphis en Infernet, et de pins au Pouël, ou en la pinée de Nostre-Dame.
Les arbres des Temples des anciens , estoient parmy eux tenus en telle vénération, qu'alors mesmes qu'ils estoient secs et tombez à terre, on n'eut pour rien ozé les mettre au feu : S. Augustin en parle mesmes ainsi , Arbori mortuœ honorem impendunt , nec quando arbores illœ ceciderunty nemo ex illis lignum ad focum offert ; c'estoit en eux par superstition , ou religion, et respect envers leurs Dieux: mais non seulement nous ne bruslions pas , mais de toutes nos puissances
retirions du bruslement les pièces de bois; c'estoit pour en oster la matière , la conserver à la restauration de la Ville : mesnager d'autant les forests de la Communauté , qui autrement aussi ne serviroient plus d'embellissement et décoration du paysage, ne de ramparts aux fonds et terres subjacentes, contre la descente des ruines, et des tempestes advenir.
Le Ciel commençoit de rabattre des feux de sa cholere; nous aider à l'œuvre ; voilà le secours promis d'en haut : il pleuvoit en terre : il neigeoit en l'air : le bas de la moyenne région estoit tant plein que vuide de papillottes, mouchetté de gros floccons de neige : ce peu de Ville se moûilloit tout: et la Ville ardente avec son Gran-cayre, sembloient estre en Egypte , ou par les déserts d'Ethiopie ; il n'y pleuvoit ny neigeoit: elle ne s'arrousoit que de son Nil, ou ruisseau: de tant de millions de gouttes d'eau : de lambeaux de neige qu'on voyoit partir et distribuer du Ciel, il n'en arrivoit pas une à port sur ceste terre aride ; dans ces parterres de feux. Tout ainsi que l'air en sa plus haute région se sent de la chaleur des astres voisins , est tres-sec et tres-chaud, par tant de mouvemens des planètes, révolution du ciel : .par le voisinage aussi des feux simples et perpétuels ; l'air superficiaire, à cent toises d'hauteur se sentoit tellement de l'ardeur de nos feux voisins : des continuels mouvemens et agitations de la Ville embrasée, qu'elle ne prevaloit pas d'un brin d'eau : estant son supérieur, il estoit si desbauché et altéré, qu'il beuvetoit tout, ou que la résistance des feux renvoyoit en exhalaison ceste rosée céleste, jusqu'après environ trois quarts d'heure de ce temps-là, que les dernières gouttes commencèrent à outrepasser les premières, et fondre plus bas : dernières, dis-je, d'autant que le ciel fit tost resserrer ses fontaines, ses caves ou cataractes , ces humides thresors , sur le murmure du peuple bruslé, qui en lieu de se mettre tous en action de grâces, ne renvoyoient au ciel que le vent de leurs souspirs : l'air et le son
de leurs voix plaintives de la sorte : Ha ! si nous eussions ce bien le premier soir : ha ! la grande richesse que c'eut esté à l'arrivée des feux : tout cela estoient autant de gouttes d or : les Poètes ont beau dire de Danaé : jamais ceste feinte visite n'eut esté si belle, que s'il eut pieu au vray Dieu nous visiter en ceste pluye d'or ; en ces papillottes d'argent pour lors: heureux! nous serions encor dans nos tours: dans nos maisons et délices, plus riches que nous ne croyons.
Apres ceste montrée du secours du Ciel , vint celuy de la terre , mais encor plus tardif: nos absens bruslez, ces esprits qui alloient de nuict : arrivez en veuë , à deux jets de pierre de l'incendie ; je laisse aux vents leurs souspirs : au ciel leurs clameurs : à terre leurs larmes : en eux les admirations, et cris lamentables, de crainte de ne mettre trop de temps à les recueillir, et représenter : ou que le mouvement de la patience un peu lezée, ne fit eschapper quelque gros mot, comme à l'un d'iceux contre une bonne femme, qui s'ingeroit d'arrester la vitesse de leur passage , par des discours quelque peu spirituels et consolatoires; ou de ceux de la rhétorique d'Epicure, quand pour asseurer et exhorter à patience , par exemple , la flotte qui agitée de la tourmente sur mer, est en danger de faire naufrage , il trouvoit à propos de dire, courage; vous n'aurez point de mal; car vous serez tost sans pilote : les feux de Castor et PoUux (nous les appelions le feu S. Helmes) ne paroistront point, pour appaiser les vagues et les orageux tourbillons : le Navire sera tost submergé, ou froissé contre les escueils.
A l'aspect de ceste pauvre Ville encores si allumée; voir leur Patrie et toutes choses en si déplorable estât : les voilà désolez , et en cerche de leurs maisons , les unes absorbées toutes entières et perdues : les autres à demy des feux : en cerche aussi de leurs autres personnes , femmes et enfants, et en peine, descendus mesmes de cheval , de se rendre à eux, et où l'espoir de sauver leurs restes :
s'opposer à leur totale ruine : et mettre ordre à tant de nouvelles affaires , les appelloit : et l'ardent désir de se résoudre de si fascheuses appréhensions. Us eurent aussitost à leur entrée dans la Ville, une allarme, leur bonne part d une autre frayeur publique : les voilà receus, saluez au son du tocsin , qu'on pressoit autant que jamais au rapeau ;
du secours à la place au Temple , au feu ! au feu ! à la Roseblanche , les huiles qu estoient demeurez dans les piles par les recoins de la cave comblée des ruines du logis, vindrent à s allumer et doublement esclairer le voisinage : surgir à hautes flammes aussi effroyables qu'inopinées ; car on n'y sçavoit plus aucune matière d'amorce : on croyoit que les feux Grégeois, qui en estoient partis des premiers de la conflagration, y eussent fait tous leurs efforts la première journée, et consumé avec eux toute leur substance, et qu'ores ce fut une sortie de feux sousterrains , de ceux de la constitution des Pythagoriciens , qu'ils appelloient le corps de garde de Jupiter: le foyer de l'Univers, Pylhagoriciy dit Aristote, ignem in centra lerrœ constittierunt , etjovis custodiam , et totius mundi focum appellarunt. Ceux qui travailloient par là aux ruines , surprins , y croyoient périr : les eaux estoient lors par la Ville ; mais une extrême diligence de les y apporter, ne fut pas si viste que les huiles et les feux à s'exhaler, ne laissans après eux que le bruit et la violence de leur sortie : la rupture des piles : remuement et ouverture de la terre, ou de l'attrait et une senteur de frixeure oléagineuse, quelque peu ensoulphrée, marque d'un embrasement si actif, et neantmoins de tant de durée.
Le tocsin donques , ne les voix lamentables , ne les courses du monde accourant qui les reclamoient au Temple , n'eurent le pouvoir de les faire courir à autres feux que de leurs propres, privez et domestiques embrasements. En fin le chacun d'eux y arrivé,
Ovid. Non aliter stupuit quàm qui Jovis ignibus ictus.
Qui de voir la face de la Ville : qui de trouver sa maison réduite en
cendres : qui en feu : qui la sienne encor toute à son entier, et en espoir de sauveté.
Une belle comparaison me ramené au récit de ceste sinistre et heureuse adventure ; la maison dudit premier Consul jà assiégée des feux la première nuict ardente , deux siens enfans faillirent d'y brusler; luy qui en chemin en avoit aussi eu le vent (comme pour l'ordinaire , on prend tout au pis les mauvaises nouvelles ) s'en alloit mourant, autant de cette affliction, que des autres : et en portoit jà le duel dans son ame; mais ores les voyant, et toute sa famille en larmes , accourir à son arrivée , il oublia sa perte qui n'estoit que de son bel édifice; et dans une Iliade de maux trouvant ce contentement, en fut aussi consolé et ravy, que dans Josephe les Juifs qui celebroient avec pleurs Niger leur Capitaine, pour l'enterrer, le croyans bruslé dans une tour forte, à laquelle il s'estoit jette et les Romains, qui l'a voient poursuivy dés le siège d'Absalon jusques-là, avoient fait mettre le feu , le tenant aussi bruslé : et il se monstra à sadite pompe funèbre, sain et sauve.
Ces susdites nouvelles allarmes faisoient finir la journée , donnoient suject au partir de-là, à tout plein de nouvelles visites et conférences sur ce dernier feu, et des malheurs de sa suite à son arrivée.
De ces discours on venoit aux altérations des personnes, et admiroit le concours des pensées et des songes nocturnes : la sympathie des humeurs au rapport mesmes des passions chamelles. On s'appercevoit mesme de jour à Tentreveuë des objects , les puissances plus esmeuës de sexe à autre que de coustume, et à la moindre privante, plus qu'auparavant ces feux aux plus grandes.
Ces jours passez tous arts mechaniques et libéraux estoient voirement intermis : toutes professions cessées; le inonde neantmoins de la Ville aux champs ; des champs à la Ville : de là aux meubles, aux feux, aux eaux, alloit et venoit,y estoit tousiours en action, comme nos feux : en voyage, comme nos rivières : et à ce jour, en chômage bonnement , comme nos rochers : fixes, plantez, ou sis par les Eglises, comme eux par la campagne : distillans en ruisseaux et fontaines de larmes : resonnans de leurs concavitez et profond de leur cœur, comme des Echos, les airs sacrez, la voix plaintive des cantiques à l'Office: voire sur ce motet : Miserere Jesu pie^ Patris unigenite, etc. qu'on entonnoit à l'élévation du S. Sacrement à la Messe du Roy, en l'Eglise de S. François: quelques gros chiens qui avoient suivy leurs maistres, se mirent avec tout plein d'autres petits qu'ils provoquoient à hurler fort pitoyablement en leur espèce.
Des Elephans que Pompée fit combattre , les uns morts en la bataille : les autres se mourans, levoient leurs trompes et leurs yeux au ciel , comme se plaignans de la perfidie des hommes qui les avoient poussez à s'entretuer, contre la foy qui leur avoit esté promise les amenant d'Afrique, dont ils ne vouloient partir, dit Dion, liv. iv de son
Hist., jusqu'à tant que plus de deux cens personnes des plus signalez leur firent serment, qu'il ne leur seroit fait aucun mal : les anciens réputoient ces animaux pour religieux et justes. On eut tantost dit que les autres susdits estoient de cette qualité : ils haussoient, pointoient leurs museaux et leurs yeux au Ciel , et augmentoient les pleurs et les souspirs des hommes ; on eut, dis-je, dit que ces pauvres bestes memoratives de si grandes calamitez passées et présentes, dressoient aussi leurs vœux, leurs prières et leurs plaintes au Seigneur : recognoissoient sa grandeur, sa présence, sa toute puissance , et imploroient sa miséricorde au nom de tous ceux de leur espèce, et de la façon que la nature les avoit apprins, ou que mieux il estoit possible à des animaux qui n'ont de l'usage de raison , que comme Pline et Lj pse rapportent desdits Elephans, quelque petite leçon qui leur a esté donnée, et qu'ils ont long temps ruminée : et en fin apprinse , seulement pour sçavoir entendre et faire quelque commandement de leur maistre; c'eut esté, si sembloit , pour lors, une espèce d'impiété et d'injustice que de les avoir chassez de l'Eglise, de la maison et présence de Dieu, leur grand maistre et Seigneur, et mesmes puis que sousmis à ses loix,et participes de ceste grande calamité si commune, ils se trouvoient bien fondez de recourir aussi en leur façon de la rigueur de sa justice ces grands jours, aux grâces de sa miséricorde.
Strabon raconte que lesdits plus grands et gros animaux de la terre sont alléchez au son des tambours : les Cerfs espris des chants mélodieux, comme aussi les Cignes Hyperboreens, et par le jeu de la harpe : les troupeaux mesme sont ramenez au son de la fieute pastorale ; et c'est une sentence de Platon , que tout ce qui vît, s'esmeut, s'adoucit, par la douceur des voix, des instruments, ou de la musique : l'Eolienne calme les orages des esprits qui sont agitez : et l'opinion d'Aristote est , que le chant Lydien esguise l'entendement aux hebetez, et apporte un désir céleste à ceux qui sont aggravez de
188 SECONDE SEPMAINË.
soin terrien; nos airs sacrez tenans de rharmonie des susdits, ou comme si c'estoit un refrain des chants célestes, ravissoient les esprits du milieu des afflictions, et Famé par les oreilles .portoient leurs souspirs et leurs pensées plaintives au ciel, adoucissant leurs malheurs par ces charmes; et à la mélodie des voix humaines, nosdits pauvres animaux domestiques accordoient aussi le son de leurs doux hurlemens : voire jusqu'aux choses inanimées sembloient plus que jamais s'animer, et se joindre à ce pitoyable consert, à leurs modes, par forme d'echo , ou de resonnemens.
Les voix , et les sons , et les tristes harmonies entrent bien par les oreilles, avec, je ne sçay, quelle divinité, dit le mesme Philosophe, et s'en vont doucement donner jusques dans l'ame ; la ravir par là : mais pourtant ce sens externe ne sçait de soy exprimer à l'extérieur, les passions qu'elle en reçoit; les yeux ont puis ceste charge ou faculté au corps humain : on voyoit qu'ils s'eslevoient et se tournoient vers le ciel : se baissoient, fondoient en larmes, pour exprimer les duels, les tristesses de l'ame esmeuë de ces airs lamentables, attendrie , esplorée de nos malheurs : ils pleuroient et sans se voir eux-mesmes ; voyans aussi pleurer, ils augmentoient leurs propres larmes de celles des uns des autres, ainsi que s'ils les y alloient puiser en leurs ruisseaux, les rapportoient de veûe en mesme temps; et les tristes objects qui paroissoient de toutes parts , dont la pauvre Ame affligée en tiroit la conséquence d'une affliction générale, que ses compagnes estoient touchées de mesme douleur : elle en composoit ses lamentations particulières dans l'intérieur, et se mettant auxdits fenestrages du Palais de sa demeure, descouvroit comme toutes choses avoient changé de face : les bruslez, voire de condition , n'estoient ce bon jour revestus que d'habits des feux , tous fumez , et délabrez , et paroissoient en leurs grimaces tels , que si tout de Tristans ou d'Heraclites. Et de là, comme si les hommes congédiez par la bénédiction du Prestre qui fmissoit la
Messe, vouloient sortir, non seulement de l'Eglise, mais du monde par la porte du cloistre ; on les voyoit presque tous sortir par là , s'aller réduire dans le Couvent, y faire résidence par les sellules : Mais on eût dit, que premièrement ils avoient rendu aux morts, à leurs defuncts ancestres et bienfaicteurs, les restes des biens qu'ils avoient eu de leurs dernières volontez, ou qu'eux avoient laissé à leur postérité bruslée. Les sépultures en estoient bossues, ou couvertes à monceaux ; l'Eglise toute meublée , non d'habits Sacerdotaux , et ornements Sacrez , mais des biens du monde jettez en confusion ; des tapisseries amoncelées, des beaux buffets , et tels autres sauvemens des familles du voisinage.
L'Eglise Parroissiale , sans comparaison , comme le Temple de la Paix, avant qu'il fut bruslé, sous l'empire de Commodius, auquel chacun mettoit en garde tout ce qu'il possedoit de précieux et de beau, estoit presque en pareil estât, pour avoir de mesme servi d'asyle et de depost, et possible indifferamment à l'une et l'autre Religion y recourantes : le Temple de la prétendue estant encor tousjours imparfait, et où les Anciens fondoient celuy de Mars hors la Ville, (pour monstrer qu'il ne faloit point de guerre etdissention entre les habitants des deux Religions ) ou bien celui de Vulcan , ul à timoré incendiorum vidcantur liberari : Il estoit trop esloigné du moyen d'y rien sauver à temps et en asseurance.
De ça haut on voyoit là bas à Saincle Catherine, le petit troupeau sortir de la grange jadis, ores belle maison champestro, où se fait la Prière ; leur sortie estoit en mesme temps que nous Catholiques Romains des Eglises. Jusqu'aux servantes se mesloientautresfois du faiet des presseances, d'embarrasser les portes de leurs cérémonies, celle, (par exemple) du second Consul, ores qu'elle eût barbe grise au menton (son maistre disoit qu'elle se la rasoit, et faisoit tous les Samedis avec un tison de feu) ores, dis-je, qu'à elle l'honneur appartint d'y
entrer, mesme les pieds premiers, eût fait difficulté de passer devant que celle du premier, laquelle Tavoit encor tout pelé. A présent toutes ces cérémonies estoient des retranchées, nullum nunc de honore certamen, disoit S. Cyprien, on entroit et sortoit en toute liberté, et selon la grandeur de la porte, et non du personnage, ny du lustre de sa maison , fumée, charbonnée de l'embrasement, ou esclatante. De là, on ne sçavoit que devenoit le reste du monde , en lieu de prendre la montée, ou la descente des Eglises à leurs maisons, et joyeusement y venir se mettre à table, comme auparavant es autres jours solemnels, eux n'y voyans plus pour apprest que cendres, que charbons allumez; non seulement le disner, mais la provision de toute l'année, le pain, le vin , la cave , les tonneaux , et la maison toute cuite et bouillie ^ ensemble rostie , ou réduite en fumée ; ou levoit les yeux au Ciel , plioit les espaules, et puis accompagnez de quelques souspirs : on vuidoit la Ville, on se retiroit aux champs à des retraites incognûes de citoyen à autre, aux métairies de refuge, et qui de la vie bourgeoise à la rustique, qui de l'heureuse à celle de misère. Il n'y avoit de satisfait que les exempts du bruslement , on les voyoit aller à leurs maisons restantes, avec l'aise de se voir à présent les seuls citadins et maistres de la Ville, et cette année de réduction , aussi du nombre des réduits: on les consideroit revestus de leurs beaux habits, que les Bibles appellent vestimenta jucunditatis ^ paroistre comme des beaux jours parmy les nuicts, tels que des Augustes , inter suspiria et lachrymaSj et se retirer plusieurs de la presse des infœlices bruslez ; aucuns les voulans courtoisement accueillir, et festiner de leurs restes , au reste de la Ville; les grands feux, qui les avoient sur tous , ou plus que point attristez etmenassez de combustion, et denostre disgrâce, se changeoient ores en feux dejoye pour eux , et d'asseurance , les faisoit rejouyr ce jour du Seigneur , en ce que passans leur fougue à nos despens, et se consumans à dévorer les isles ardantes , le bruslement
reduisoit, et faisoit remonter la Ville à leur quartier ; d'une solitude , ou patrie presque déserte peu auparavant , les faisoit passer en Ville habitable, melioroit leurs maisons , ou de plus laides, les rendoit les plus belles, et rehaussées en valeur et equipolant du prix des détériorations ensuivies, et presque des pertes qu'ils avoient souffertes les premières journées; car en peu de temps les feux leur produisoient tout un monde de locataires ou inquelins, et faisoient changer les foires sans nouvelles Patantes, dans leurs boutiques : les marchez par leurs rues tronquées, et le commerce; à tant qu'en eux estoit bien vérifiée cette sentence de TertuUien, non absumit Deus qtwd exurit; sed dum erogat y réparât; adeo manent montes semper ardentes et qui de cœlo tangitur, ut nullojàm igné decinerescaf . Et s'il est question de voir la cuisine par les métairies.
. Curius parvo quœ legerat horto
Ipse focis brevibus ponebat oluscula.
Chacun des pauvres bruslez estoit bien voirement par effect , ce que celuy-là de nom , Curius ^ je veux dire chargé de soiicy , et ne mettoit bonnement cuire sur son petit feu que des chous, ou quelque peu d'herbes, que la saison indulgente , quant à ce, et encor descouverte, leur permettoit aussi de cueillir dans leurs horts et petits jardins potagers ; ce n'esloient mesmes ce jour de Dimanche en nostre maigre cuisine des champs , que pots et marmites des y réfugiez, bouillantes au tour de la maistresse marmite seule relevée et appenduë pardessus icelles; en cela, et quelques autres ingrediens consistoient les apprests. On voit en plusieurs endroits d'Homère, qu'es temps héroïques on rotissoitcommunementtout, sans user du boûilly : il n'y eut jamais tant de rôtisseries dans la Ville, et l'usage du boûilly estoit plus qu'il ujb fut oncques aux champs ; les tables y estoient des uns à terre, à la Turque, des autres sur les licts, à la mode des anciens ; en tout y avoit autant de diversitez, que de chefs des maisons bruslées; on y voyoit
192 SECONDE SEPMALNE.
des grandes métamorphoses,^ la vie du maistre changée en celle du valet , la maistresse vivante au taux de sa servante ; la pluspart des domestiques cassez depuis les feux, et plusieurs qui à faute de la viande refaisoient les Samedy et Yendredy , les quarantes-heures du Garesme semanier, ce jour de Dimanche. Incendi interepulas notninala, aquis sub mensis profusis abominamur j c'estoit une façon de faire des Gentils, retenue par Pline : S'il eût falu comme eux, à chaque lois qu'on faisoit mention de l'incendie mangeant et beuvant res* pandre de l'eau sous les tables, on les auroit inondées. Les plus aisez et de condition avoient ce régime de vivre, benevivere et lœtarij pour se libérer des tristesses et regrets qui les attaquoient à tous coups , par la mémoire et présence de leurs pertes , et si ne laissoient de souffrir des incommoditez en leur service ordinaire, parcequ'on n'a voit encor eu la patience, ny le moyen de faire le triage des meubles, ou sortir du grand chaos , et meslange auquel estoient toutes choses sauvées , ce qui leur estoit nécessaire ; joint à ce qu'une partie se trouvait gastée du feu et de Feau, et que si l'un abondoit d'un aliment , il avoit disette de l'autre , ny ayant encor autre restablissement du commerce aboly, que celuy du droict des gens, ou du premier temps, sçavoirdes emprunts, et des prests, et des eschanges; et d'ailleurs aussi interrompu, en ce que tous se trouvoient presque en pareil predicament, avoir à la presse des feux abandonné chose pareilles, ou de mesme situation , aux plus hauts et plus bas estages, et plus esloignez de la commodité , et de la main qui faisoit les sauveniens. En leur fréquente soif, presque dipsaliene , on pensoit recourir au vin de plusieurs feuilles, ainsi qu'au Nectar, dont Homère abbreuvolt ses Dieux, ou qu'au vin du creu du Mont Olympe en Lydie, cuit avec quelque rayon du miel , et des fleurs odoriférantes , et il sentoit labsynte, et la fumée des grands feux à pleine gorge ; rien que du vin reboûilly, c'estoit le Nepenthes, que comme celuy de l'attrayante
Hélène, devoit charmer leur douleur, faire oublier les fascheries plus cuisantes , leur resjouyr le cœur. Il y en avoit qu'aucuns apprehendoient autant de boire, que s'il eût esté tiré, dit-il , (vina vasis infusa è taxoy factis mortifera sunt) ou gelé de la foudre , lequel par après retourné en son premier es tre , tue ou rend incensez ceux qui en boivent; y ayant, dit Seneque, de l'efficace mortelle en ce feu là, dont quelque esprit demeure au vin, qu'il a ainsi astraint et gelé. En fin on avoit peine de trouver autre vin que du bruslé , antre chair que salée, fumée, et amoindrie de sa bonté par l'embrasement.
Chacun passoit sa plus grande misère en secret, et la moindre à descouvert, par forme de maigre risée, cherchoit des inventions d'allégresse ; c'estoit comme la police pour la santé , et les préservatifs contre la suite des maladies qu'on apprehendoit et pressentoit desja. Les veillées estoient de tous autour d'un feu particulier , et par des sorties dehors, à l'aspect tousjours déplorable de la Ville bruslante.
Le Ciel et la Terre neantmoins disposoient du restablissement des choses en un meilleur estât ; l'assemblée des Astres se tenoit aussi sur la délibération de se remettre en leur première esplandeur, et si ne laissoient d'estre tels encor que les Estoiles du pôle Antartique, un peu plus obscurs, mais de nos dernières fumées, plustost que des ténèbres de la nuict.
C'est la coustume des Villes et Citez circonvoisines d'une Ville opprimée, par quelque grande calamité fortuitement survenue, d'y accourir et s'ayder à les encourager, restaurer, et relever de ses pertes , par des charitables contributions ; c'est comme une loy de nature , un droict des gens pratiquez par comiseration en la civilité et société humaine : Ainsi ceux de Fribourg (ce seul exemple se trouve ores au bout de la plume) et ceux de Neufchastel sur le Rhin , vindrent donner ayde àla Ville de Basle l'année 1356, que par un tremblement de terre , continué par plusieurs jours en cette saison, et soudain suivy d'un
embrasement, tombèrent nombre d'édifices , les Temples et les murailles d'icelle (et c'est tout ce que les autres jours de cette sepmaine ar* dan te est arrivé de remarquable) Briançon eut c'est asseuré témoignage d'alliance , et d'ancienne amitié de la cité d'Embrun plus voisine , que d'estre en son affliction honnoré de sa visite , avec des paroles de consolation, et des offres de service par des députez exprés, et le bien de quelques Prédications des R. P. Jésuites, par la bouche du R. P- Laborée , Recteur en leur Collège. C'estoit Tor et Taisent de leur contribution , et qui fut envoyé en ayde nous relever de nos ruines , ou pour soulagement. Mais or, tel que celuy qu'entend Léon le Grand en Tune de ses Epistres ad Africanos^ parlant tout à propos de nos feux, et d'un homme de grande Religion et vertu, d'un autre Père Laborée , qui per fornarem diuturni laboris excoctus , et per longœ œrtiditimis ignem, aurum putum^ purum^ et argentum probatum esse meruit : Et ores que par quelques Intendans de nostre Police, cet or, cet argent n'y fut si bien receu que celuy de leur usage ordinaire ; c'est à faute de le recognoistre tel qu'il est, ou qu'on vient de dire du meilleur aloy , et du plus coursable dans le Ciel. Je seray advoûé de la venté en cette apostrophe à sa révérence: ô bon Dieu, quelle joye eurent ces pauvres Citoyens ! lorsque tu mis tes saincts pieds sur les murailles à demy ruinées; qu'elles furent les larmes , que toy comme père de tous espandis sur les maisons gastées par le feu, et sur les édifices que les fiâmes avoient à demy consumez; (ce sont paroles empruntées de Sidonius Apollinaris, escrivant à Constance, des pauvres Auvergnas de la Ville de Clermont bruslée par les Barbares) mais je puis dire en propres termes , que ce fut un grand soûlas parmy tant d'afflictions, que de recouvrer la parole de Dieu, que nous avions perdue, mesme tout le Caresme, et jusqu'alors par le feu, et ouyr ce bon Père, ce grand Orateur en chaise, son habit, sa vie, sa langue, tout y preschoit en luy à la fois; Il touchoit ^u doigt les vices , quel-
ques causes de celles qui pouvoit avoir meu le Ciel , ou Tire du Seigneur à prester son courroux à nostre embrasement ; il ramenoit au son de sa voix les bruslez au devoir, les auditeurs à une meilleure vie , et plus exacte Justice au criminel , signamment pour les crimes occultes. Ce fut aussi par là , que Dieu se vengeant de son peuple , permit que sa saincte Cité fut bruslée par les Galdeens , qu'elle fut aussi disgraciée du Ciel, et livrée à la mercy des Romains , voire chastiée d*un autre bruslement par les propres habitans , et séditieux d'icelle. Chacun puisoit au torrent de l'éloquence d'un si grand Orateur les eaux vives , dont s'alloient esteignans ses propres feux , Tembrasement particulier reproduit dans la pensée, qui penetroit jusques dans l'ame» et coup à coup la consumoit de tristesse; eaux qui blanchissoient les passions noirciées , gastées des fumées de sa maison , et fortune bruslée ; une source de consolations ruisseloit du bout de sa langue dans l'intérieur des personnes: on en voyoit rejallir , sortir des gouttes par les yeux en forme de larmes , en tesmoignage de cette vérité , des saiqctes impressions et puissans mouvemens que ce grand et sacré Prédicateur donnoit. Mon devoir, heureux que je suis en mes maux , de ravoir eu pour régent, me dispenseroit d'en dire quelque chose aux peuples de l'advenir, mais ne l'ayant jamais veu que bien faire et bien dire pour le Ciel, à l'attente des lots immortels, ou d'une éternité de recompenses ; il est à croire qu'il auroit en mespris des paroles exposées en forme de louange temporelle , et ajancées de quelques fleurs recueillies dans le jardin des Muses, ou de sa neufiéme Rhétorique , dont il avoit enrichy le fameux Collège d'Avignon , et universellement illustré l'art Oratoire : la considération aussi , que la venté mesme seroit suspecte parmy tant d'obligations, qui luy ont laissé sur moy le pouvoir absolu de disposer de mes puissances , font que je passe du silence de ses mérites à la continuation de mon histoire.
CETTE sepmaine fut singulière , en ce que le Dimanche à plein jour, se vît comme en pleine nuict, mais de nouvelle espèce, et dont les ténèbres estoient toutes blanches ; on perdit de veûe le Ciel , la Terre , les montagnes , la vallée, et la Ville , les plus grands corps aussi bien que les plus petits, les plus opagues, et les plus lumineux, les objects de loin et de prés : Nous fusmes à nous mesmes discourans, ad Tusculanutn , au devant (dis-je) de nostre Itague , ou maison de refuge; tout à coup rendus invisibles, les uns sans bouger, y disparm^ent de la présence des autres ; et pour tesmoignage que nous y estions encores , ne demeura que la voix interlocutoire. A l'Eglise Paroissiale on fut sur le poinct de chanter le Cantique Deu^ ultionum: Le Seigneur, qui dat nivem sicut lanam et nebulam sicut cinerem spargity sembloit à ce coup avoir jette les cendres de la Ville au vent, mais multipliées en telle quantité , que si la vallée en deut estre bien tost comblée ; on vît venir comme une autre incinération , telle que du temps d'Aristote, survint d'auprès d'Heraclée, et auparavant en Tune des fameuses Isles iEolides , appelée Vulcane , dont la cité de Lipara, et quelques Villages voisins furent remplis. Cefuticyque nous voila soudain tous perdus dans la nuë du Pô ; les vents l'avoient si extraordinairement chassée de Piedmont, et si prodigieusement engouffrée dans cette vallée, qu'elle occupoit tous les espaces de l'air,
mais atec telle espaisseur, puanteur, pluye , neige , et si grand vol et cry de grues (qu'on avoit ja auparavant descouvertes, sans figures et sans ordonnance) qu'il y avoit à douter qu'il nous advint le contraire, de ce qu'après le déluge de Thessalie , quand tout le Pays de la Grèce faillit à estre bruslé des ardeurs du Soleil, sous le règne de Phaëton (que le mesme Philosophe asseure estre vray, et que c'estoit l'an du Monde 1450.) c'est presque sur le mesme temps que le peuple d'Israël fut par Moyse délivré de la Captivité d'Egypte , sçavoir que nostre expyrose et conflagration ne fut ores suivie d'un déluge nouveau , ou de neiges , que la campagne n'en fut bien tost noyée ou comblée , et nous et nos métairies ensevelis : Bref, que tous les torrens de toutes les saisons à la fois commençassent ja à charrier, faire bransler la Terre de leurs bruits, retentir et rouler les rochers, confondre tout ce paysage , et que ce fut le commencement de la fin du monde : Les vieillards ne trouvarent rien de pareil dans leurs mémoires du passé , bien se souvenoient-ils de quelques broûées du Pô , arrivées assez souvent jusqu'icy, et de quelqu'autre vol de grues, qu'on vît fondre sur des rochers ; mais sauf les y blessées par les chasseurs, toutes reprendre leur vol , et passer en desroute tost après en ordonnance, et se remettre ; crier seulement de peur, de froid, et du vent qui les avoit aussi chassées d'Italie, ou desbandées, et leur ostoit la liberté de l'air et de voler. Dieu voulut que ce ne fut qu'une monstrée de ce qu'il sçavoit faire en sa cholere , un semblant de ramener les choses à l'ancien chaos, dont il les avoit tirées, les réduire au néant, quia précédé leur estre, ou les confondre par elle mesmes, et faire disparoistre de leur présence. En fin comme toutes choses violentes, selon le cours de nature , ont leur venue et retour fort soudains; tout fut de peu de durée, et sans autre effect, que de la terreur, et de l'extinction superfîciaire des fl&meches , et brasiers qui paroissoient encor en plusieurs endroits.
Y 'on cessa donc ces jours de voir la conflagration , le triste object JLid'un embrasement : les Isles bruslées estoient encor telles que risle Yulcane 9 appelée des anciens Hiere , toutes pierreuses , aspres et pleines de feu ; mais ils n'y paroissoient non plus qu'en la monts^e d'icelle, que la nuict, et le jour rien que fumée, qu'elles exhaloient sans cesse y plus légères et plus subtiles ces Festes de Noé; et mesme que ceux qui profitoient encor, ou plustost mettoient perdre le jour de la veille à chercher la ferrataille, qu'à curailler quelque petit reste de retraite , que les feux avoient laissé au maistre de la maison bruslée , trouvoient encor de la braise, une incendie occulte qui agissoit signamment contre le fer ensevely et perdu, transformoit de ses ardeurs la touve en pierre ponces : vray est qu'on avoit ja cessé de travailler à l'esteignement , pour estre les habitans asseurèz de ces feux , hors de danger, et de plus de peine , et de perte de temps à les esteindre , que de profit.
Chacun des bruslez qui croyoit d'estre bien entendu en matière de changement de temps , versé en la cognoissance des preparatives et constitutions de Tair, se faisoit son Mmanach nouveau le soir à la
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campagne, sans se fier plus aux ordinaires, qui n'avoient rien prédit de nostre Hyver ardant. On marquoit que le retardement de la descente des neiges, pouvoit estre signe d'une grande neigée imminente, que le Ciel en feroit tost tomber telle quantité, que le Paysage en seroit surchargé, les chemins comblez , et les bruslez aux arrests par les métairies: que la liberté des champs ne seroit plus qu'un esclavage ; ^es seils, les vents, comme autresfois, se jetteroient la neige les uns les autres ; la verseroient de lieu à autre sur les bruslez voyagers , s'en joûeroient par la campagne , pis que des sablons par les déserts du Midy , ou qu'ils en poudroyeroient les cheveux des Damoiselles des champs , effaceroieiit la piste , pour leur faire (à la mode de nos servantes) fendre la neige à nud, ou porter des bottes et caleçons : bref, que les frimats, les orages exciteroient, ainsi que la nuë du Pô, des brouillards , feroient remonter la neige en poussière à la région de l'air, dont elle seroit descendue, et rendroit l'accès aux Eglises, à la Ville, aux marchez, et le retour aux métairies deplaisans, ou mesme dangereux du rencontre des loups , qui la nuict par ce temps là, font à troupes leurs sorties des bois, leurs courses et leurs ravages.
Tout cela, et qu'on se persuadoit de trouver au restât de la Ville plus de divertissement, et de liberté, qu'aux champs, plus de resjouyssance au plus prochain aspect de nos misères , qu'en son esloignement : Ces mouvemens , ou plustost inquiétudes d'esprit, faisoient cette sepmaine courir le monde aux louages. Et bien que la fumée soit amere et fascheuse de soy
Sed tamen optât
Fumum de patriis posse videre focis.
Le peuple brusléne laissant d'en souhaiter les approches; ce n'estoient que maisons ouvertes, qu'entrées et sorties. Chacun alloit par
des vieilles et fumées chambres locantes chercher sa nouvelle retraite et son habitation : Il s'en trouvoit, qui presque toute leur vie sedantaires en si petite Ville , entroient neantmoins dans des maisons , où ils n'avoient , disoient-ils , jamais mis le pied ; là où tous les habitans asseuroient avoir esté par toutes les bruslées avant l'embrasement.
Sous la faveur du temps, lequel ces deux dernières sepmaines n'avoit eu autre humidité parmy tant de froides et chaudes sécheresses, que lesdites deux pluyes et neigées , on perçoit d'haut en haut les estages des maisons.
Les anciens Grecs et Romains n'avoient pas l'usage des fourneaux, tesmoin Philander ad Vitruvium, et autres qui l'ont ainsi observé; et se coUige dans Plutarque, de certain dit notable d'Alexandre, un de ses amis luy douant à souper en son logis au gros del'Hyver, et ayant fait porter à la salle un petit foyer, sur lequel il n'y avoit que bien peu de feu; ce Monarque luy dit, fais nous apporter du bois, ou de l'encens : pour dire que si c'estoit afin de chauffer salle , il faloit du bois plus que cela, ou que s'il ne vouloit plus de feu, ce n'estoit que pour faire du parfum aux Dieux : Se tire encor de cette preuve conjecturable , que les anciens estoient nécessitez, pour se chauffer, ne mettre au feu que du bois y auparavant desséché , ou du Soleil, ligna cocta à Sole et conspersa amurca^ quœ fumum nanfaciuntj dit Gaton, de re. rus t. ce sont les tisons et bois chauffez, dont est parlé, in l. f 67, ff. de verb. signif. Ges vieux bastimens estans doncques en cela non guei^s dissemblables à ceux des anciens ; on s'efforçoit, ay-je dit, de (Uiro en piastre, ce que possible jamais en si profond Hyver, assortir la Ville tout plein de modernes cheminées, et foyers , par où les locataires dévoient faire leurs feux nouveaux : La visite en fut plus exacte que jamais , car ces ediilpes estans de leur situation et architecture , comme tous bouillis ensemble, avec cette creûedefeux, etd'habitans , on entroit ja aux appréhensions des nouvelles incendies , et se
continua la patoûille par les propriétaires à tour de roole. Aucuns proposoient de suivre le dessein que rapporte Plularque de Diogene, quand il mangea un Poulpe tout crud, d'abolir l'usage d'apprester les viandes avec le feu : bien que l'aliment du feu ne soit donné qu'à l'honune, Nos enim quoniam ^ dit Laclance Firmien , cœleste, atque immortale animal sumus; Igné utimur qui nobis in argumentum immortalitatis datus est^ quoniam ignis è cœlo est^ cujusnatura quia nobilis est, et sursum nititur, vitœ continet rationem. Neantmoins, pour mieux éviter tant de desastres , qui sont de la suite de l'embrasement d'une Ville, d'autres se resolvoient aussi d'estre du nombre de ceux, qui nunquam igné, vel raro apud se utuntur, ou des autres . Zenons {Zenonem victu sine igné usum notât Suidas , in verbo ^irjpa)- Aussi certains accueillirent voirement par des louages gratuits, ains soit officieusement , et à tiltre d'hospitalité , leurs parens bruslez pour l'année suivante; mais il n'y eut aucun de tels inquelins, qui ne se sousmit d'abord et gracieusement à la condition de la loy videamus^ ff. locat. observée par Julianus, in L quis. ^ i- ff- eod. sçavoir que non liceret nec nocentem , nec innocentem Ignem habere, qu'en estant du dommage qui surviendroit, comme que ce fut, ex igné habito.
La resjouyssance ces Festes fut fort petite ; on cessa de chanter des Noé, fors qu'aux Penitens, où demy douzaine de la Compagnie, qui avoient ja perdue la mémoire de leurs pertes, résolus de se resjouyr, et confier au Seigneur, lequel aussi bruslé, mais des feux d'amour pour nous ; ils sçavoient estre venu encor plus pauvrement loger dans une estable, entonnarent du Ciel de la Chapelle, comme des Anges ce vieux Noé.
Dans ce joly jardinet nouvellet Magdeleine fut trouvée. Ils se jardinoient de là haut de leurs voix choisies , mieux que les rossignols de leurs gasoûillis sur des arbres vernaissans , quand ils viennent parfois au Printemps de ce Pays, qui ne commence bonnement qu'à la fm
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des autres, pour y reprendre leur ramage , et nous faire entendre leur arrivée.
Cela fit prendre envie de sortir de cette noire Egypte , sous la faveur du temps , extraordinairement adoucy de nos feux , et des rais du Soleil paslis de nos fumées , pour descendre au bas de la combe sur le bord de Durancc, noyer nos ennuis au chant, aux charmes de quelque bel air de Cour ; ce fut depuis autrement , et comme je l'ay fait passer en ces vers :
Nous assis à Fabry , pensant comme un Adonis Au rivage nepveu de la Loire chanter, Du Pseaume, Super flumina Babylonis , Le souvenir nous vint faire ainsi lamenter.
Sur les fleuves meslez, le Tygre avec.FEuphrate, Sous les saules gris verds, encores sis au bord, Au mitan de Babel , les captifs que r ingrate Race d^Edon menoit, s'apparurent d^ abord.
Ce pauvre peuple Hebrieu , si sembloit de nos langues Nous recitoit ses pleurs , nous pleurions comme luy, Des ruines de Sion ses plaintives harangues^ Du bruslé Briançon concouroit nostre ennuy.
Nos yeux en deux ruisseaux se partageoient leurs larmes. Puis Vun ces vers devers les rifs de Babylan , Et l'autre alloit bruyant sur Durance ces carmes. Du murmure des eaux , des Zephirs d'Aquilon.
(En Hyver, en Esté , libres , en esclavage , Eux et nous, cy et là fusmes tous à la fois , D'un transport ravissant, deplorans d'un langage, Attentifs à nos feux, nos pertes , ces convois.)
Et en cet alte, hélas! les Chefs de la conduite , fUn fier inonde accourant voir leurs captivitez) Chantez-nous? leur disoient j des beaux Hymnes la suite , Cantique de Sion, de vos festivitez.
Lors voulant de nos luths attirer à leurs lyres Ces captifs aux accords , les leur ranientevoir, Faire adoucir au chant des Hymnes nos martyres , Briançon et Sion fleurissantes revoir.
Laissons nos instrumens pendus à la ramée Des saules , dirent-ils , murmurer agitez.
Ceux qui nous ont privez du doux air d'Idumée^ Nous voudroient-ils forcer au chant des airs sacrez?
Mais comme du Seigneur les saincts chants , la musique Dont souloient es bons Jours nos Temples resonner ^ Ores et à F essor, sur la rive Assirique , En souspirSy et en pleurs^ et servage entonner.
Ravis sembloit aussi que la troupe captive Nous respondoit cecy, nous leur voulans cela : Puis que d'eux , un dressoit ses vœux, cette invective ; Nous aussi comme luy^ ainsi d'ici j delà.
Siùfif si jamais en moy^ de toy se glisse L'oublyy que tu ne sois première à mes plaisirs. Et toy, mais Briançon ! or le tournois, la lice Uun monde de nmF heurs , toujours en mes désirs.
Que ma langue plustost soit à sec du silence y Esclave en sonpalaiXy comme nous en ces lieux: Et mes doigts du sçavoir, des tons y de la cadence , Des douces loix du luth à jamais oublieux.
Mais souvien-toi d'Edon, es jours de la mémoire , De ta saincte Cité, des vengeances le Dieu, Que les fils dEsau au mespris de ta gloire , Crient rasez Sion ? exterminez FHebrieu.
(Mais Seigneur, ce Sainct temps, de la loy de nos Pères, Fais ton peuple bruslé bien tost se ressentir. Reavoir ses maisons, rentrer dans ses repaires. Restaurer Briançon que Brennus fit bastir.J
Fille de Babylon , mais misérable engeance , Qui pour tait de bienfaits nous rendu comblez de maux; Heureux soit qui pour nous en feia la vengeance. Froissera tes enfants aux rocliers plus fat aux.
Le Pseaume finy , nos esprits en nous mesmes S'en estam revenus, soudain tout disparut.
Leurs instrumens, leurs pleurs, et leurs personnes blesmes. Rien d'estrange que nous, en nous plus fie parut.
Nous fusmes, et nos luths bruslez, presque sans vie. Sans plus de ce vallon , voir Ville ny Cité , Que celle icy par F air en fumée ravie, Le comble de nos maux d'un malheur augmenté.
De ce si doux solas des troupes descouvertes Compagnes de nos pleurs vefs , nous voilà privez D'un beau pays veu verd , dans ces terres désertes. Plus tristes que devant , sans bouger arrivez.
D'un rivage bordé d'une saulsaye , painte De deux belles couleurs des plus belles saisons : De parmy les Esleus ; mais de la Terre Saincte Nous voilà retirez , bannis de nos maisons.
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En paysage vef de grâces printainières , De disgrâces couvert des lieux , et d'icy bas ; N'ayans plus pour objects que foyers^ que tanières: Pour espoir et plaisirs que désirs du trespas :
Que r accent d'une voix plaintive jusqu'aux Astres Excitant les Echo des rochers attentifs , D'aller par tout disant nos feux et nos desastres , De leurs mourantes voix ces vers , les sécutifs :
De sa plus grande hauteur, et par son excellence ^ Briançon et Sion surpassoient les Citez :
Luy de ses propres feux ; elle par la vengeance De Vire du Seigneur ont esté visitez.
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POUR bien qu Âsdrubal eut opiné sur l'éducation de son nepveu le Roy de Carthage, par ces beaux mots retenus dans Tite Live , Ego hune Juvenem sub legibus ten-endum censeOj sub Magistratibus docendumjUe quando hicparvtis ignis incendium magnum exsuscitet ; si ne sçeut-on pourtant éviter l'événement de ceste prédiction : Il enflamma de la guerre tout FEmpire Romain , d'où s'ensuivit aussi le bruslement de Carthage : et quand il fut repoussé de l'Italie , comme qui diroit après cet embrasement d'icelle , le Sénat ordonna des processions l'espace de cinq jours : pareillement quand le mont Vésuve eut vomy et jette ses cendres, jusques mesmes en la Ville de Bizance, ores Constantinople ; fut ordonnée une procession d'un an. Ceux de la Religion prétendue Reformée des premiers mouvemens , après avoir prins Briançon, bruslé le Couvent de S. François, et les orgues, dans trois jours; en estans chassez, on institua une procession solemnelle, faisable annuellement le jour de la victoire et reprinse de la Ville ; et fut seulement par je ne sçay quel refroidissement discontinuée environ cinq années auparavant ceste incendie. Et ceste sepmaine des deux années, l'infauste et la saincte, la fin de Tune et l'entrée de l'autre, on unit ; et si je suis bien memoratif , en habits sacerdotaux ,
distinguez des mesmes ou pareilles livrées que ceux du souverain Pontife des Hebrieux, bisso, purpura^ hyacinto, et cocco : par lesquelles le feu , suivant S. Hierome après Philon Juif, lib. 3. de vit. Mos. et les trois autres elemens estoient signifiez et représentez ; on vint , dis-je , chantant le cantique Te Deum Laudamus ; ainsi soit le Benedicti ignis et œstus Domino ; et ce de l'Eglise Nostre-Dame à la Ville en procession générale, et poser de belles limites aux feux , les séparer de ses restes. Jàpar le pied d'icelle, ainsi que par les déserts de l'Afrique , on voyoit sortir des personnes par les tanières , toutes haslées y venantes.
La coustumeestoit d'arborer Brîançon de Mays, de changer et planter un, comme perpétuel, ou possible à chaque année Saincte, choisi sur tous les bois de la plus haute fustaye des environs, à la place au Temple ; et à chaque mois de May, des Mays annuels le long du canal à la grande rue , ainsi que les soldats à la porte des Césars , devant la porte des Magistrats, et au pied de Ville derrier la croix de Thistoire de la Passion , que ces feux sacrilèges y ont aussi bruslée. Ores on arboroit la Ville de croix , l'une en lieu d'icelle ; l'autre , à l'autre bout des feux à la gran-ruë, devant la maison du Seigneur de Nevache, où avoit esté arresté le progrés de la conflagration : et la troisième, on la posoit aussi solemnellement au devant le May restant au mitan du Temple.
Temple, c'est une place, ainsi appelée de temps immemoré, et mesmes dans les plus vieux cadastres qui nous restent , parce que là anciennement estoit un Temple ; et par effect ceste place est de la proportion de l'assiette d'un Temple de moyenne grandeur. Or, de dire que ce fut de la Religion prétendue Reformée , elle n'en eut jamais autre que celui de la situation de ceux de Mars, de Vulcan, et de Venus, ou des Oratoires d'Esculape, hors la ville, accordé seulement, designé et desseigné l'année 1614 par les seigneurs commis-
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saires députez par le Roy pour Testablissement des Temples de ladite Religion, sçavoirpar le Seigneur du Gros Président, et le Seigneur Expilly, lors Advocat General, et depuis aussi Président en la souveraine Cour de Parlement de Grenoble , et par après appelle par sa Majesté en la charge de premier Président en l'Auguste Sénat de Chambery ; et en dernier lieu , à celle d'Intendant General en sa Justice, Police et Finances de-là les Monts, pour avoir tousjours bien fait par tout.
Ce n'est pas non plus des Vaudois; car si bien ils se vindrent réfugier et cantoner en ce Bailliage , ce ne fut qu'en Valcluson ( dont j'ay veu des vieux manuscrits des articles de leur foy et créance, en langage François , fort rude , joincts à un procès verbal qui leur fut formé pour lors , depuis retirez par le Seigneur Conseiller Vulson) et en Valloyse , où ils se precipitarent du lieu qu'on appelle encor aujourd'huy, la Baume des Vaudois, autrement Chappeluë , par le grand nombre des chappeaux qu'ils y laissarent , en lieu de fort difficile accès, au fonds de ladite Vallée, fermé de hauts rochers, presque en façon de Valcluse au Comté Vénitien; le vulgaire tenant que la rougeur qui paroist à lemboucheure de ceste profonde Baume haut située, soit encor de leur sang , et a-on trouvé par là dans terre depuis peu de temps , certain de leurs tymbres rayé d'or et damasquiné. Ils n'eurent pas des forces , ny le temps pour bastir un temple à Briançon, ny mesmes pour l'aborder. Il ne se trouve non plus aucuns documens que les Albigeois en soient venus jusques-là. Et quand aux Templiers , certains semblent le vouloir insinuer; mais outre que difficilement se seroient-ils si tost estendus de la Ville du mitan , à la plus haute du monde , en lieu si peu revenant à l'institution de leur Ordre. La Ville de Briançon divisée en quatre parts, le quartier de TemplOj en prenoit jà sa dénomination antérieurement à toutes lesdites Religions, comme font foy les plus vieux des anciens Cadastres et
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Registres qui nous restent, vray-semblablemenl faits encor sur le modèle d'autres antecedans , ou qui les ont procédé de plusieurs siècles ; et signamment si les premiers Cadastres furent deslors que ce pays fut inscrit dans lare du triomphe des Romains, et rendu tributaire , si ainsi est aussi, comme on a voulu soustenir au procès de la Noblesse contre le Tiers-Estat du Dauphiné.
Il semble donc que ladite place estoit du Temple de Mercure, que l'armée des François conduits par Rrennus , lesquels bastirent ceste Ville, avoient fondé là ; et que leurs successeurs de la Gaule Celtique, à présent Dauphinois nos antecesseurs , depuis leur heureuse conversion au Christianisme , ont laissé en place : car on lit encor dans Tacite des Temples des Druydes ces mots: Lucas y ac nemora cansecrant y Deorumque^ nominibus appellant quod sola reverentia vident ; cœterum nec cohibere parietibus Deos ex magnitvdine cœlestium arbitrantur. On voit (dis-je) que leur Temple n'estoit qu'une belle place dans une petite forest touffue au mitan des Villes Gauloises : ayans aussi laissé le nom de Temple , en perpétuelle mémoire d'iceux leurs fondateurs: et pour tesmoignage qu'ils n'estoient point Athées , mais adoroient quelque divinité véritable ou imaginaire. Les autres raisons qui me le font croire, et rendre icy à ceux de ce siècle et de Tadvenir cette belle antiquité perdue, sont, qu'eux eslans adoûez au culte des dieux de la Gentilité , il n'est vray-semblable qu'ils eussent basty une Ville (César de Bello Gallico l'appelle Brennovicus , d'autant que ce n'estoit encor qu'une grande rue , ains soit-il que les Romains n'appelloient du nom de Ville que Rome) sans * du moins un Temple pour le culte de leurs dieux. Secundo^ que le zèle, la gloire, et le premier soin des fondateurs estoit, de faire que les dieux fussent aussi comme concitoyens et tutelaires des Villes: GrtBci at quenostri, dit l'orateur Romain 2. de legib. Deos easdem illos urbes quas nos incolere voîuerunt ; veu qu'ainsi qu'a
depuis escrit S. Jean Ghrj'sostome ad Autiochen. Civitas non habens templa, omni villa vilior est et quacumque spelunca ignobilior. Joinct à ce que les Temples des Gaulois n'estoient , vient-on de dire , que des places dans des forests au milieu des Villes : le structure en estoit si aisie icy, quHl n'y apoint d'apparence qu'ils l'eussent négligée. Or que ce fut depuis sous le tiltre de Mercure , c'est hors doute, si semble; car ils l'avoient en vénération par dessus tous les autres dieux. Tertio, qu'estant le dieu Tervagant, qui presidoit aux chemins et aux voyages, ils avoient plus à implorer ceste divinité-là, que nulle autre de leur créance, pour se la rendre propice. Quarto j qu'estant aussi le Dieu des arts, et qui les enseignoit au bastiment d'une Ville, ou à une Ville tout fraischement baslie , tous arts estoient nécessaires , comme aussi par la nature du pays , de son assiette peinible en l'agriculture , pays de passage et limitrophe, et qu'il prevoyoient pouvoir estre de grand commerce ; et par ainsi tel qu'ils y dévoient faire estât et profession des arts, adorer, establir une divinité qui y présidât, et sans quoy d'ailleurs la Ville auroit peine de subsister. De sorte, qu'en sages politiques, selon eux , pour la bonifier, et rendre digne de quelque recommendalion ( à l'exemple de la Ville de Delphes, laquelle s'accreut en excellence par l'admirable concours des estrangers qui y venoient à la dévotion ; et consulter l'Oracle) ils fondèrent un Temple à leur mode , et choisirent en la multitude de leurs dieux, celuy qu'ils croyoient le plus propice, pour estre le tulelaire , et qu'on y devoit adorer. Qu'en bons Géographes voyans que ce seroit la plus haute des Villes, du moins de TEurope, il y a aussi de l'apparence qu'ils l'ayent vouée et consacrée à celuy qu'ils reputoieut le plus haut dieu* Sexto, ne s'appellant que Temple par excellence et sans queue, à différence de leurs autres moindres dieux : cela fait présumer de Mercure qu'estoit le plus grand; ou qu'en si petite Ville n'y ayant institué qu'un Temple, il n'estoit nécessaire de le
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désigner, ou differcntier du vocable de Mercure. Scptimo^ qu'à l'exemple des anciens qui luy dressoient des statues au devant des maisons, considéré que comme dieu des larrons, ils avoient ceste créance qu'il contiendroit et chasseroitles autres ; il est croyable qu'on lui avoit si prés ou dans la Ville , érigé, dédié ce Temple , presupposans qu'il en seroit de mesme. OctavOy que ceste Ville, de temps immemoré , se trouve abreuvée seulement de trois fontaines publiques (n'y ayant qu'environ trois ans qu'une quatrième en est tirée et dérivée pour le service de la maison religieuse de S. François ) car trois fontaines esquelles Mercure avoit esté lavé , baigné par les Nymphes de certaine montaigne d'Arcadie , luy estoient sacrées. Nono , se preuve par l'ancienne coustume d'arborer ceste Ville de Mays à chaque mois de May (Mercure estant aussi né à la montaigne sous un arbre) et de faire des Mayes , courir et faire les Mayols par les rues , tenir une foire , et semblables restes , dont les marchands et gens de traflfic celebroiont la feste de Mercure, et de Maïa sa mère , le mesme mois. A quoy on pourroit adjouster, que tout ainsi qu'anciennement il y avoit un Mercure en la Grèce lequel on nommoit dtyooaîa, c'est à dire. Foreuse, auprès delà figure duquel le statue de Themis estoit posée: Eux qui sicuti nec cohibere parietibus deoSy neque in ullam humani oris speciem assimilare ex magnitudine cclestium arbitrabantur^ suivant ce qu'en a esté rapporté de Tacite, n'ayans que des Temples en forme de places ; se trouve que de mesme celuy de Themis , où est l'Auditoire , fut depuis fait tout proche dudit Temple de Mercure , encor appelle Temple , ores que ce ne soit qu'une place. Et si bien il y en a qui tiennent , que certain Empereur, possible Gratian , avoit du depuis fait changer ceste Ville, du Lieu-raz ( ainsi ores appelle et labourable , où voirement en fossoyant on trouve comme une Ville enterrée, des fondemens, grottesques , et vieilles masures dans terre, et des anciennes médailles fort belles, mais de bas Empire) de là,
dis-je, où Ton tient qu'elle cstoit,icyoù elle s'en vabruslée, comme qui diroit qu'on avoit changé Briançon de l'ombre à l'abry ( ainsi aton amendé des Villes toutes entières par semblables remuëmens : et lit-on dans l'Histoire, que Chaeron anciennement tourna la Ville de Chœronée devers le Soleil levant , laquelle regardoit vers le Ponant, et recevoit le couchant du costé du mont Parnasse) changé, dis-je,du costé sombre du chasteau , au devant d'iceluy exposé, signamment aux trois derniers Soleils, n'y ayant d'intervalle que ce qu'en occupoit partie des fauxbourgs changez en horts, ou petits jardins. Auquel cas s'ensuit que ces rochers, ou montaignette, laquelle sousleve le chasteau , et sur le ventre de laquelle est assise ladite place appellée Temple, n'estoit qu'une Pinée, la continuation du bois de Ville, qu'est au panchant du mont Toulouze. H y en a toutes les apparences, et mesmeque ceste montaignette porte encor quelque petit pin ; et que les jardins et les prez qui sont à la descente d'icelle, au devant la Ville, lesquels nous appelions Hortaillauds , s'appelloient anciennement Pinaillauds; et partant, que les Druydes, prestres sacrificateurs des Gaulois, avoicnt là choisi ceste place pour leur Temple; comme estant, à leur accoustumée, dans un peu de forest, et à l'exemple des anciens Patriarches qui dressoient leurs Temples, m tucis et m excelsis, en lieu haut eslevé sur ladite montaignette, ombragé dudit boccage, à commodité du peuple que lesdits Druydes faisoient profession d'enseigner; et Briançon fort proche de là , et à l'aspect de la France, et du Soleil si nécessaire en pays froid et consequemment à Taspecl du signe de Mercure , lequel est le plus voisin d'iceluy, et le plus exposé à ses rayons, et qu'on feint en estre bruslé.
Cest donc de4à où avoit esté estably le Temple de Mercure, &ux-dîeu tutelaire de la Ville, lors fraischement bastie , d*où est ores sortie sa fin , sa conflagration , et descheus le Merle , nom d*oyseau de sinistre
augure, dédié à ce dieu-là, ou aux tombeaux , et lequel d'entrée on a creu que ce fut inauspicata illa et inc^idiaria avis ; laquelle , dit PKne, a souvent donné des allarmes , causé des reveuës et des rondes dans Rome , d'apprehentîon des embrasemens. C'est le jour du Seigneur, et l'année qu'on celebroit au jour de Mercure, la feste de Noël; d'un plus grand Mercure , et plus vray Tervagant, le seul et véritable Dieu , qu'elle a esté démolie et bruslée en ses trois quarts.
•Va
LES feux célestes et l'élémentaire sont perpétuels, mais de nature, et encor faut-il qu'ils soient fomentez par l'attraction des vapeurs et exhalaisons de la terre : Le petit feu de la lampe au tombeau de Tulliola , fille de l'Orateur Romain , dura cinq cens ans ; du moins iceux révolus, on en vit encor sortir la fumée fraischement rendue de la lumière esteinte; c'estoit encor par excès et merveille de nature. Le feu de lampe de S. Thomas aux Indes , a aussi lumé plusieurs siècles en sa Chapelle a descouvert , sans pouvoir estre csteint par les orages et injures du temps. Le Droict Canon rapporte du livre des Machabées, que le feu du Sacrifice, pendant les septante années de la captivité Babylonique, demeura ou Hieremias et autres lavoient caché sous l'eau , dans un puis occulte en la vallée de Josaphat : c'estoit de mesme par Religion et miraculeusement (aussi ne fut-il esteint que par simonie , le Roy Antiochus qui regnoit par après en Judée , ayant vendu le Sacerdoce au prix de quarante talens). Le feu des montaignes bruslantes est aussi comme perpétuel ; Adeo inaiient montes^ dit Tertullien, ,"Ç<?w/?^r ard^^e^ .* mais c'est par reproduction du soulphre, bitume , et autres matières qui le fomentent : Le feu des vefves du Pritannée en Athènes : Le feu sacré des Samogetiens qu'Uladislaus Roy (le Pologne fit esteindre par l'abattement de la tour où il estoit
entretenu, estoient perpétuels : Quand à celuy des Vestales à Kome, ledit Orateur 2. de legib. l'exprime assez en ces termes; Virginesqve Vestales in urbe custodiunto ignem foci publiai sempiiernum : mais c'estoit par le moyen de Taliment ordinaire du bois , qu'à peine de la vie elles estoient tenues d'y subministrer.
Icy au contraire , bien que tout un monde eut fait ses efforts par tant d'excès de forces et furieuses journées, d'enlever toute matière et aliment du feu; celuy de nostre incendie estoit neantmoins , par je ne sçay quel effect surnaturel au concours de l'ire du Seigneur, si prodigieux en sa durée, et si inextinguible, qu'on jugeoit par les senteurs et fumées, et par l'ardeur des pierres , qu'il estoit encorceste sixième sepmaine caché sous la cendre et les attraits.
Lucret. Cinere multo latet obrutus ignis.
Il est vray que ces feux estoient les derniers ; mais à voir les premiers de l'incendie si esclattans, les citadins prenoient par là, la consolation de Seneque à Marcia, pour eux et pour la Ville , que plus un feu luit, tant plustost il s'esteint; et par ceste considération et autres, negligeoient cet embrasement en ses principes, le présupposant de peu de durée , et extinguible de la sorte que les menus embrasemens precedammenl survenus : Mais l'opinion du mesme Philosophe, et la vérité ont esté, que celuy des feux, par exemple de nostre incendie , dure plus long temps, qui meslé à tant de matières moites ou crasses d'une Ville, mal aisé à eschauffer, et enveloppé de fumée, esclaire panny telle matière: car ce que le nourrit, comme par contrainte, est cause qu'il se maintient plus long temps; ains soit qu'une plus grande efficace et vertu combustible, une extrême qualité d'ebulition , adustion et combustion fortifiée par la vertu divine , luy estoit attribuée. L'on ne pou voit neantmoins juger des choses bruslantes, que par l'odorat et l'endroit par où l'on presumoit leur cheute. Les plus sensibles estoient les greniers , les bleds fondus des plus hauts es
plus bas estages : Deux causes les avoient en fin fait abandonner : Tune, que presque toute la première sepmaine s'en estoit allée aux empressemens de sauver la Ville, et tout ce qui se pouvoit de tant de belles maisons, à la cerche aussi des nouvelles retraites; l'autre est , que par ceux qui avoient cuit du pain, fait du bled bouûilly , ou des grains tirez du milieu des monceaux superficiairement bruslez: on avoit recognu que la segle se laissoit encor manger aux pauvres, et aux mulets : le froment à quelques honestes familles : mais du bled bruslé , je dis noircy , rosty de l'embrasement : le pain estoit si fumé , amer et dessavory, que non plus que ceux qui une fois avoient gousté des pommes dites Unedones (qu'autresfois par curiosité on portoit du bout de l'Italie à Rome) ne pou voient jamais plus estre induits d'en manger : les bestes mesmes le rejettoient : le pain ne valoit pas la peine, l'eau, ny le feu qui yalloient pour le sauver, mouldre, et apprester.
On estoit aux attentes de Monseigneur le Connestable , comme du restaurateur , ou de l'Oracle qu'on devoit consulter sur les moyens du restablissement des bruslez, réparation de tant de ruines, et où on devoit changer l'assiette de Briançon : on abattoit à ces fins les quartiers des murailles ruineuses , cuites et encores subsistantes, ou lesquelles pouvoient attenter de leur cheute contre sa personne : on reparoit aussi les chemins des rues , pour attirer sa grandeur à la veuë et descente de lieu.
Ce fut pour lors que la Communauté du Moneslier, et si j'en suis bien instruit, les autres du Briançonnois par des Députez exprés, vindrent s'offrir de repurger la Ville de tous les plastras, cassures et attraits, et l'encourager de se rebastir; mais les aydes, ou ceux de leur contribution, venus aux essays, on ne trouva pas cet offre si favorable qu'en avoient esté les apparences ; on les en remercia tost après qu'ils avoient jà commencé de frayer la gran-ruë, et descouvrir son canal.
Ce petit traict d'Ennius.
Per amœnam urbem leni fluit agmine flumen^
servira pour (ainsi qu'aussi à une seule ligne on s apperceut de l'excellence d' Apelles ) à faire recognoistre qu'elle estoit la grâce de ceste Ville avant son bruslement, et comme elle avait si fort changé de face, qu'à considérer seulement sondit canal, il sembloit ores qu'un fleuve d'enfer, ou un torrent de feu y fut passé, pareil à celuy que par fois on a veu débonder de la montaigne bruslante jà par plusieurs siècles en Cécile. Et par les autres quarrefours bruslez de Briançon, ce n estoient plus que des vastes solitudes es lieux plus habitez ; et pour magasins, que clapiers, que ruines, qu'atraits : le plus belles maisons n'y ressembloient plus que des creus des monstres marins, des trous des Dragons, et des Salamandres ; des cavernes des Loups et des Ours, des grottesques et habitations des Troglodites.
On admire encor l'obélisque d'Auguste, la Colomne de Trajan qui nous demeurent de la perfection de Rome triomphante : Icy nous déplorions les arbres des visetes et escaliers des maisons, quelques canons des cheminées qui estoient demeurez sur pied, c'estoient nos obélisques, les esguilles, les pointes qui nous restoient de la magnificence ou décoration de la Ville bruslée.
S. Augustin {de civit: Dei, Ht. 2.) traictant de la beauté et des utiUtez du feu. Y a-il rien de plus beau, dit-il, que le feu, quand il flamme, quand il agit, quand il luit ; qui pourra dénombrer les biens qu'il fait par tout le monde? Mais tout autrement, disoit-on icy par admiration, Qui pourra faire le dénombrement des maux que le feu a fait à tout un monde? Y avoit-il rien déplus effroyable, de si mal-faisant, ou d'esgal au feu de l'incendie en son activité de brusler toutes choses, et neantmoins en sa durée? L'on admiroit aussi par la Ville tout plein de singularitez, et de divers effects des feux, et de reserves inespérées; Dieu veuille que ce ne soit à d'autres embrasemens.
LE bois principal de la Ville d'Âthenes estant d'oliviers, quiconque en coupoit pour le mettre au feu, ou en faire ses propres usages, estoit mulité pour la coupe ou arrachement de chaque olivier, de la somme de cent dragmes, applicables la dixième à la déesse Minerve, et le reste à la bourse ou trésor du Public : leur Orateur Demosthene atteste encor aujourd'huy ce droict municipal en faict de leur police : Il estoit aussi défendu arbores ex Daphnensi luco Antiochenœ civitatis exscindere^ vendere atque emercj et consequcmment de les brusler; mais c'estoît par nos loix 1. et 2. C. de Cupress. ex lue. Daph. vel Perseid. Le ban qu'on impose par les Gommunautez du Briançonnois à ceux qui sans permission coupent des arbres du Commun, n'est qu'arbitraire aux compteurs, ou que d'un escu pour chaque pièce coupée ; la police en est beaucoup moins exacte en lieu d'estre plus severe, non tant pour éviter la déformation du paysage, cherté du bois à brusler et rebastir, que la ruine du terroir, amoindrissement et préjudice du Cadastre et des feux, par la course des lavanches, crouslement des seils, débris des rochers, semblables ruines et tempestes inévitables, autrement que par l'observation de la loy m l. ff. locat. en ces mots, Sylvam ne deuritOj néve urere sinito, et par
tel autre moyen de conserver des mort-bois ou morte-forests, et plus severe coërtion contre les depopulateurs.
A propos neantmoins l'on avoit ceste autre sepmaine peineuse, ouvert les bois embanez, où dont la fustaye estoit de mesme sacrée pour tout autre usage que pour rebastir. Le bruslement par nos statuts aussi bien que par ladite loy, en estoit interdit fors que de la ramée. C'estoient Infernet, Prorel et le Poët, de tous temps dédiez à la restauration des édifices, que les embrasemens, les guerres la durée, les injures des temps abattroient à l'advenir.
Onouyoitjà glisser, rouler, bruire, bondir et précipiter par les forests des gros tronçons, des vieux arbres à bas des rochers y entremeslez ; lesquels certains pauvres bruslez se prevalans de cet hyver sec et terrain , et tout autre que de la susdite Astrologie et prédiction , accouplez de leurs femmes, et qui de ses enfans, pis qu'en l'Agriculture de certains endroits d'Oysens, où fœmina arat in fœminis, tiroient à grand force; les autres faisoient jà trainer par des vaches toutes eslargies cet hyver de leurs chaudes prisons où elles demeuroient enfermées les precedans, mieux portantes de demeurer à la cadene quatre mois les plus froids et neigeux de l'année, que de tenir la campagne vuide ou terraine sous le joug, et trainer lesdites forests à la Ville.
Plan-vemet est aussi bois d'haute fustaye , sis à un quart de lieuë loin, et joignant aune courte rivière de la longueur de deux lieues que nous appelions Guisane, récréatif en Esté, mais célèbre à l'occasion de la tenue du Sabbath , ou assemblée des sorciers , que le vulgaire par certain vieux bruit et famé publique , tient y avoir esté anciennement frequens de toutes parts du monde, avec l'apparition de quelques feux follets, ou volages et sautelans nocturnes; mais parce que ceste forest assise à un peu de plaine, se trouve petite et privée, elle estoit encorespargnée.
ââO SEPTIÈME SEPMAINE.
Les autres grands bois taillis, rangez par la Nature comme des années par les coustieres et pentes des montaignes , ou par les flancs des vallées , commençoient à gémir aux coups, renverser abattues par le paysage, passer par le fil et trenchant des aches. On ne pardonnoit qu'aux arbrisseaux non encor propres pour mettre en œuvre , à quelques jeunes pins , ou menus greffes des mélèzes; tout y retentissoit de toutes parts au bruit de la coupe, roulement et abattis des arbres; le coup estoit plus soudain que la parole, qu'il rendoit ainsi articulée Qui'é'là? où les puissances visives plus diligentes à nous en venir rapporter les images et représentations , que celles de Touye les sons : On voyoit jà rehausser les bras des seconds coups, quand les sons et les bruits des premiers arrivoient, battoient à la porte, au tympanon de Touye; elle estoit neantmoins admirable où la Nature en ce qu'à l'instant que les yeux avoient veu donner le coup sur le taillis, le son en estoit jà party et passé la rivière, le travers de la plaine et des airs. Et de la dextérité, que (au dire de Seneque) une seule voix frappe d'un coup les oreilles de tout un peuple; il alloit heurtant tous les prochains rochers opposites , ou rangez de l'autre costé de la vallée : l'ouye l'accueilloit jà dans nos oreilles, avec le bruit des mesmes rochers battus , la reprinse des sons , ou repercution des voix et response des échos excitées; et nous faisoit entendre tout cela plus vite que les abatteurs de bois ne pouvoient avoir redoublé le coups , ores qu'ils fussent tousjours en l'action, au perpétuel roulement des bras; qu'il n'y eut que le distant qu'il y alloit à faire moliner les coups : voire que jà les premiers aidassent à gaigner un temps à faire bondir et remonter a demy les bras des seconds coups : à peine avoient-ils, disje, fendu le chacun demy toise d'air, ou y estoit allé quérir le coup que la nature en avoit semé le bruit par la campagne , fait resonner les rochers de l'environ , pour marque en passant qu'elle ou le son estoit jà là. En fin en ce poinct de temps que les coupeurs mettoient à
SEPTIÈME SEPMAINË. *221
reprendre Tair, l'espace , la force, le bransie, ou la mesure de l'autre coup y la Nature se faisoit admirer en toutes ces belles actions , que d'une plusieurs fois plus grande facilité d'agir qu'il ne se peut dire ; elle faisoit résulter de celle de l'homme, d'un rien elle produisoit tout cela, formoit des nouvelles voix, faisoit parler que nous appelions resonner , retentir les choses inanimées , et nous donnoit le plaisir que de les nous faire entendre d'une extrême vitesse.
Dans la Ville nous l'admirions aussi, en ce que comme nos lavanches, d'un petit peloton de neige roulant, servant de premier mobile à des amas si grands , si impétueux par fois , qu'ils emportent les forests , les villages de leur rencontre. Geste conflagration ainsi précédée d'un rien, d'un petit bout de chandelle allumé, à des si prodigieuses flammes, qu'eUes sembloient devoir dévorer non seulement les habitans , mais les maisons et la Ville tout d'un coup; s'en retournoit en fin, ou finissoit par deux petites fumées; ne plus ne moins que la foudre après avoir donné et esclairé sur tout une maison, sort par un petit trou; de mesme,rame, dit Seneque, et ce peut dire de nostre embrasement; lequel aussi après avoir donné sur tout une Ville, foudroyé tant de bastimens, esclairé tout une vallée, parsemé les airs, le ciel, la terre des bluêttes, fumé nos montaignes, et tout un monde; entré par la porte d'une petite lumière, s'en alloit par la sortie de deux petites fumées : l'une sortant des ruines d'une belle maison bruslée àla rue S. Ânthoine, ains soit du recoin de la basse-cour des nouvelles prisons, et paroissoit mesmes à l'ombre : l'autre qu'exhaloient les bleds à l'endroit qu'on figuroit par le chasal d'un fameux Chirurgien , en estre fondu , et enterré son grenier ; mais encor plus subtile , car elle ne pouvoit estre veuê qu'au Soleil, au contraire du feu qui paroist mieux à son absence. Certains les nous firent considérer comme par merveille, les quatre premières journées de ceste sepmaine. L'on voyoit à fleur de l'attrait
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briller l'air autant et plus qu'es jours les plus ardens de l'Esté, pour ne dire caniculiers (puis que la canicule n'y domine point.) Celle-cy desdites deux fumées disparut les jours suivans, et se perdit d'elle mesme. L'autre, parce que un valet vint remuer la proche, les restes d'un peu du fiant brusié, et ouvrir certaine concavité qui en estoit couverte, pour retirer des meubles y cachez; il fit en fin exhaler la chaleur qu^estoit là enfermée. Je prins une des pierres dont elle estoit aussi bouchée, et pour la porter, fallut un temps la balloter d'une main à l'autre, tenante par accident du naturel de la Pyrrhile ; laquelle, dit Solin , ne peut estre longuement tenue des doigts sans les brusier : elle avoit telle convenance et rapport, non à la Tonne, mais à une pierre Ponce par sa légèreté et multitude de pores, qu'il y avoit peine de croire qu'elle et les autres qu'esloient à mesme endroit toutes pareilles, ne le fussent; ayans esté de telle constitution dans l'embrasement, qu'il les avoit transformées en pierres Ponces. Celle-là tînt après encor autant qu'une pomme de feu bien chauffée, sa chaleur parmy la froidure , et que la pierre Calacie tient sa froideur au milieu des plus grands brasiers.
SUITE DE UEMBRASEMENT
IL y a des années lesquelles sont comme critiques, seiches et incendiaires, ou plus sujectes aux embrasemens : lors de celuy si fameux de la Ville de Lyon, Quot oppida in Syria, dit Seneque, quoi in Macedonia devorata sunt, vastavit ignis colles per quos elucebat. Cet embrasement aussi seulement fut esteint quand le voilà suivy de plusieurs autres, sans parler des estrangers, comme de Montfleury en Graisivodan , et de S. Bonet en Ghampsaur.
Quelques amis, disoit le mesme Philosophe en l'une de ses Epistres, estoient survenus, à l'arrivée desquels fallut faire plus grosse fumée , non jà comme celle de la cuisine des riches , dont ceux qui font le guet s'effroient, comme si le feu estoit aux maisons; mais un peu plus que de coustume, pour donner à entendre que des hostes estoient survenus: Monseigneur le Gonnestable, si attendu , estant aussi à la parfin de retour, et receu dans ce beau logis Gonsulaire pour lors , de la place au Temple , le feu se print en la maison contiguë où se faisoient les apprests; de sorte que mondit Seigneur faillit aussi d'estre des bruslez, pour ne dire du bransle des ardens: car il se trouva le plus proche voisin , et logé entre les deux maisons ; celle dont estoit party l'embrasement de la Ville bruslée,et l'autre dont
2^4 SUITE DE l'embrasement.
sortoit jà celuy de ses restes , et toujours du Temple , si l'heur inséparable d'un si grand Capitaine n'eut esté si proche du malheur, et plus grand pour luy faire la loy ; si j dis-je , à ceste nouvelle salie d'infortunes et de desastres, la fortune mesme qui Taccompagnoit n'eut esté si présente pour nous. Ce César de guerre ne dit pas comme le Romain au maistre du Navire lors de la tourmente, Quid Urnes? Cœsarem vehis ; mais il s'enquit sans s'esmouvoir, qu'estoit le tumulte qu'il entendoit par le Temple : et la response, la nouvdle du calme des feux et de l'amortissement, vindrent toutes deux de compagnie' comme si sa grandeur, sa présence, sa parole, avoient ce pouvoir de commander aux feux , et calmer les tempestes ignées.
Cet iUustre, beau et vénérable vieillard, majestueux et aussi pitoyable que redoutable, ne se contenta pas de voir au devant de ses fenestres à gauche, ce triste object, la deformité d'une Ville bruslée, mais print la peine de descendre par les ruines ; il cerchoit des yeux de compassion les places, les endroits de ses autres logis en ses passages par ceste Ville : mais à peine, et ceux de sa suite les pouvoient-ils recognoistre , tellement tout y paroissoit estrange et déformé, si les brusiez niesmcs qui les avoient premiers perdus de faictet de cognoissance, puis en fm trouvez, n'en eussent faict la monstrée , Hic domus Jacob: illic œdes Astrœœ : istàc Dodana : hàCy illac llian : hœc tnnpla Bonnœ. À propos, si semble, se peut appeller l'une desdites maisons, où cet haut et puissant Seigneur avoit logé, et où se tenoit la Maison de Ville, Dodona (faisant allusion à la forest Dodonée, où se rendoient les Oracles) en ce qu'elle servoit aussi de Maison de Ville, et ostoit du secrétaire d'icelle, de surnom et de la famille des Dons, Tune des plus anciennes de Briançon ; et que là se tenoient le Conseil , i*endoient les responses, faisoient les allocations ou les contracts appeliez par nos Docteurs innominati , do ut des , s'il est ainsi qu'on avoit déclamé plusieurs fois.
SUITE DE l'embrasement. 225
Hic damus Jacobj ay-je dit, de celle laquelle en l'une de ses entrées dans ceste Ville pour le recevoir, on avoit arborée de quatre mélèzes (ce sont nos lauriers) avec l'inscription de certains vers anacreontics , dont voici quelques fragmens retenus en la mémoire de leur Âutheur :
Ante fores Napteœ Ârgenteis in undis Fluidœ, tapete ripas Parafe mox virenti Lauri virore vemo Crescanty nec has hybemo Pretnat rigore frigus.
Arriva que suivant ce souhait et avec possible autant de merveille que marque Suetonius,de ce vieil chesne en l'Isle Capreas, lequel jà tout flestry, tourna verdir et rehausser sa ramée, à l'arrivée d'Octavius César : l'un des susdits arbrisseaux poussa des rejettons vernaissans, comme s'il vouloit bien-veigner ce grand Seigneur de Lesdiguieres , et ne fut depuis arraché de quelques jours , et qu'à regret, parce que prins à la Grand-rue.
En sa veuë et descente de Ville, ou visite, il alloit faisant ses remarques, entr'autres, que les feux n'avoient pas mesmes pardonné au petit troupeau : il n'y avoit qu'Isaac de sauvé , pour avoir esté sa maison comme l'arche du déluge sur la montaigne d'Arménie , sur le plus haut de la plus haute Ville , parmy les sauvées ; ou luy ainsi qu'un autre Deucalion dans son arche, sur le mont Parnasse. Et par après il moralisait sur ceste sentence de Seneque, Mémento fit dnis diu sylva : magna tutela stant ac vigent omnia : cito ac repente dissiliunt. Et sur la harangue qui luy fut faite au suject de la restauration, .tout le monde y accourant : sa response fut comme des Oracles en
8% SUITS DE l'embrasement.
trois mots ; et si je les ay bien prins, en ces termes, Je remonstreray Fimparlance de ceste Ville au Roy. 11 fut soigneux de sçavoir comme estoit arrivé le feu : mais d'autant que c'eut esté un deshoneste reproche d'avoir respondu ce que disoit Symmachus de tradend. Basil. Non rubigo segetibus affuit : nec avena segetes adussit : sacnlegto noster annus exaruit : Qui se print à faire la repartie que fait S. Basile sur ce sien interrogat ; Unde autem, vel quomodo Deus hœc duo prin-^ cipalia ignem et aquam vel accenderit f vel eliquaverit ? solus sare potest qui fecit : Qui fit en fin le récit de la cause instrumentale, que ce n'estoit qu'un petit bout de chandelle allumé , tombé dans la paille, qui avoit causé ce grand embrasement ; et lors il mit en avant quelques mots revenans à ceste autre sentence de Seneque , Non refert quantum ignis , sed quo inddat , ou quelque chose de pareil ,
Ut pêne extinctum cinerem si sulphure tangos Vivet et ex minimo , tnaximus ignis erit.
Ceste pauvre Ville ayant jà auparavant recouru par des Députez exprés à mondit Seigneur au camp devant Gavy, pour avoir ses bons sentimens et advis sur la reedification d'icelle ; il auroit donné charge au sieur du Perins , ingénieux et Âyde de Camp des années du Roy de-là les Monts , d'en venir faire un project et devis sur les lieux , et foit ordonnance cependant portant inhibitions à toutes sortes de personnes , de construire aucuns bastimens , soit sur les vieux fondemeus ou autrement, sous les peines y portées aux contrevenans.
La teneur du dessein et project literal (avoir considéré l'assiette du lieu, et le degast fait par l'embrasement) est telle en sa dispositive :
Premièrement, qu'il faut eslargir la grande rué en façon qu'elle ait au moins dix-huict pieds de large en son plus estroit, la conduisant le plus droict que faire se pourra, sans qu'il soit permis de faire
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autrement des advances sur icelle , bastissant et construisant tout le devant des maisons de bonne muraille de deux pieds d'espaisseur à chaux et sable ; ensemble les murs mitoyens des maisons , sans qu'il soit permis de mettre aucun bois dans icelles murailles , ainsi qu'il y avoit cy-devant. Et quant aux petites rues , il les faut tenir larges de douze pieds le moins , empeschant semblablement toute sorte d'advances , et les radressant le mieux que faire se pourra. Et d'autant qu'il est nécessaire qu'il y ait une place publique , capable de recevoir la quantité du monde qui fréquente le jour de marché en ladite Ville, il est à propos d'agrandir la place au Temple à quatre toises, et ce du costédes maisons bruslez, pour éviter la perte de celles qui sont encor debout. En suite dequoy, pour ne tomber encor au mesme inconvénient que celuy qui est arrivé cy devant, il est nécessaire de retrancher les advances des maisons qui sont encor debout en quelle part qu'elles soient, refaire les canaux et fontaines, et en divers endroits construire des auges ou bassins capables de contenir quantité d'eau pour courre au feu et l'esteindre. Ce que fait avec la bonne police que les Magistrats les Consuls apporteront en cas de feu , j'estime que ceste Ville sera asseurée contre toute sorte d'embrasement Fait au camp devant Gavy ce 13 Avril 1625. signé Calignon.
Par ordonnance donnée audit camp le mesme jour signée l'Esdiguieres, et plus bas Videl, et scellée, ledit devis et project licteral veu, auroit esté appreuvé, et lesdits habitants enjoints de s'y conformer en tout et par tout, avec permission de prendre aux communautez voisines en payant, le bois et matériaux nécessaires pour leurs bastimens, selon l'esgalité et au taux qui en seroient faits par le sieur du Puy Commissaire.
Autant que les anciens avoient divisé la Ville en quartiers, les citoyens estoient partagez en leur advis touchant la place et le lieu où mieux dans le pourpris de sa Communauté, elle pouvoit estre des-
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seignée et rebastie. Ceux des Isles fortunées instoient à ce qu'on la print et continuât des icelles jusqu'au de-là l'Eglise Nostre-Dame, par le Ghastelet , par le champ alternatif des foires , et jusqu'à la tenue delà Ribatiere ; d'autant, disoient-ils, quelle seroit àplain-pied, et comme en plaine par ce travers, seulement panchante , pour autant qu'il seroit nécessaire pour sa vuidange, que la Parochiale se trouveroit puis dedans, et le grand chemin d'Italie tellement fermé que tous peuples voyagers ne pourroient passer que par la Ville , là où ils ont leur passage libre par dehors, et la laissent à quartier*
Mais presque tous les bruslez fondoient leurs contraires opinions au danger qu'il y auroit en la descente des injures du temps du haut de Toulouse , et l'appréhension du roulement de ses rochers sur la Yille-neufve ; à quoy on peut adjouster que les rués n'y seroient que les allées et les promenoirs des vents vulgairement appeliez Malaure, Lombarde, Bise, et delà Bourguignotte qui ont là leurs lices et tournois, joustent, courent d'ordinaire par ce travers, signamment les hyvers : que Briançon y seroit encor moins salubre, et si occuperoit le peu de terroir qui rend cette coste labourable ; voire ombrageroit les jardins de l'Orient et de l'Occident, et tout le quartier du Lieù-raz : et par commodité et succession de temps, depeupleroit le bois de ses plus proches pins : occuperoit le champ de la foire: se rendroit plus incommode de soy, et si rapporteroit plus d'incommoàtez au plus froid et plus maigre du paysage; donroit suject à une bastille, ou citadelle de despense extraordinaire sur Toulouse; doù autrement quelques hommes qui auroient gaigné ces te poincte, pourroient à la main endommager la Ville, et en chasser les habitans au seul roulement des pierres.
Les opinions des bruslez estoient neantmoins triparties : qui d'eux desseignoit, tiroit la Ville plus bas parles arnaillauds, ets'efforçoit d'y attirer le consentement et les volontez du peuple contraire.
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par les véritables raisons de la plus grande commodité des fontaines qui y sourdent naturellement, et qu'on y peut ramasser des eaux qui y vont perdues : que Briançon par ce moyen ne seroit plus suject à tarir et se perdre par défaut de son plus bel aliment : qu'on le pourroit entoumer de fossez de ceste enceinte : les remplir des eaux du Gran-beal : qu'elle y seroit plus à l'abry ; et tout ainsi que de l'advis des Conseils souverains de septante sept Rois , il fut trouvé à propos de fonder en lieu marescageux le Temple de Delphes, comme moins suject es terre-trembles ; il falloit bastir la Yille par les marests desdits arnaillauds ; qu'elle y seroit d'ailleurs plus à couvert des vents , par les rochers à dos qui serviroient de ramparts contre les orages d'Italie , et avec le chasteau au dessus, tousiours en défense contre les ennemis; voire de prochain azile et de refuge: rendroit la montée de S. Catherine plus courte, et plus aisée à l'arrivée des peuples de ceste advenue : ses abords plus commodes : les habilans moins sujects au mal des dents, esmeus, surpris de la grande froideur de la Yille, soudain qu'on y vient de gaigner une sifascheuse montée; qu'ainsi qu'à Rome, où in fenestris suis plebs urbana in imagine hortorum quotidiana oculis rura prœbebat: Briançon selon que l'air du pays, ou le climat le permet, y pourroit estre décoré de petits jardins es fenestrages des maisons; voire la chacune avoit rez terre le sien contigu, aussi bien qu'en ladite capitale du monde avant qu'elle eut receu les peuples estrangers au droict de bourgeoisie; là où en l'assiette bruslée, fort peu de citadins y pouvoient avoir maison et jardin ne d'une façon ne d'autre : à quoy faisoit aussi la considération que selon quelques maistres plastriersi, et les apparences, ces champs, ces prés, et toute ceste plaine des arnaillauds est assise sur une montaigne de piastre y enterrée, ou sur des rochers et minières du gip, esquels on pourrait trouver le fondement et une partie de la sortie et assortiment des maisons.
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coniinefaciades,crepissemens, marcs, cheminées, embellissemens , et paroirs plus légères; qu'on ne lairroit pourtant de laisser là l'Eglise Nostre Dame , et les escholes en leur assiette , sans estre nécessité aux despenses et dispenses de leur translation.
Le second party des brusiez qui tiroit la Ville tout à fait à la plaine, à S. Catherine ; faisoit marcher au devant de son sentiment pour prévenir les contretenans , leurs affections et interest particulier, ces autres véritables raisons : que jà quelques bastimens s'y trouvoient tous portez, et bien tost autant des Eglises fondées; sçavoir S. Catherine et S. Dominique des reformez : et quand à la parochiale , nous aurions suject de dire ce que Petrus Blesensis epist. 104 , à certain Evesque, Lœtamur quod Ecclesiam transtuleris , locus enim erat repitis exposituSj sterilisj angustuSy extra pomeria. Et d'ailleurs que les Gouverneurs du chasteau en cas de guerre civile se dispensoient librement d'en feire sauter le clocher, neantmoins si dispendieux , dequoy elle seroit affranchie, et plus voisine de presque tous ses paroissiens forains, hameaux et bourgades de la Tierce, et plus accessible pour la fréquentation des Sacremens les hyvers : et que pour estre plus commodément, Platon avoit bien transféré les Philosophes d'Athènes, du Lycée en l'Académie; qu'on en pourroit faire autant des escholes et des escholiers : que l'assiette y seroit plus belle qu'autre part : l'abondance des eaux infallible à rarrivée de ceste source inespuisable,Durence, laquelle flueroitau dedans si on vouloit à toutes heures , ou à costé pour luy servir d'autant de rampart : qu'outre la fontaine que ja l'autheur de Melanthe y fsal descendre dans sa belle maison des champs : on y en pourroit faire venir plusieurs autres ramassées des eaux perdues par les prés marescageux desdits amaillauds, et du nombre des fontaines qu'on fait sourdre , fluer par tant de métairies supérieures dt*sdit$ habitants qui les pourraient faire traduire et dériver dans
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leurs maisons, ou contribuer de leurs sources pour y en composer de nouvelles en plus grande abondance qu'es autres assiettes; que tout le mont Toulouse distilleroit dans la Ville si on vouloit: qu'on y en pourroit mesme faire venir de toute la circonférence des montaignes, les faisant aisément descendre et passer par dessous les rivières par des grottes, ou parsus les ponts en des bourneaux à la plaine, et de-là par toutes les places, carrefours et principales maisons , si la Ville estoit jamais plus si altéré : que presque toutes les Villes et Citez les plus fleurissantes et plus belles de la terre , se trouvoient situées à la plaine : qu'autrement nous serions mocquez par un plus grand Capitaine et General des armées que Mecabyse , lequel appelloit aveugles les Megarois fondateurs de la Ville de Ghalcedone , quiayans le chois du lieu où ils lavoient assise, ou de celuy auquel dix-sept ans après fut bastie Bysance ores dite Constantinople à l'aspect d'icelle , ils avoient esleu le pire , laissans celui-cy qu'est l'assiette la plus belle et plus plaisante du monde : que de mesmes à S. Catherine Briançon seroit au plus beau de la vallée: a lair le plus doux, le plus salubre: en lieu chaud et plus printanier, tel recognu mesmes par les arondelles qui y sont d'ordinaire quinze jours plustost de retour que çà haut : qu'il falloit s'establir suivant ce bon advis de certain autheur Neapolitain à un petit traicté devitacœlituscomparanda^ Ubi salubrior aer: ubi magis vota succédant. Qu'en l'assiette bruslée, non plus qu'au Lieu*raz, la Ville n'avait pas esté fortunée : les choses luy estoient là souvent venuêes à rebours : elle y avoit receu de grands eschecs par sa prise ou surprise (pour ne le prendre de plus loing) lors des premiers mouvemens: bnislement du Couvent et des orgues par nos ennemis de la Religion prétendue : bruslement aussi des fauxbourgs : boulversement du clocher et du porche de l'Eglise parochiale par ceux-là mesmes de nostre party : grande mortalité par
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la peste , dont elle fut affligée Tannée 1588 ; embrasement du Grancayre de l'an 1619, ces incendies et les autres feux, dont elle a esté allarmée à divers temps puis un demy siècle : et que y estant aussi sujecte aux feux du ciel, aestre touchée de la foudre, comme de nostre temps la fois qu'elle donna sur le chasteau vers le quartier de la Ville , que les anciens appelloient de Rupe: et l'autre fois à la Gran-ruë à plein jour. Au suject de quoy, il falloit profiter de l'advertissement de Seneque, que bien souvent la foudre a esté cause de grands embrasemens , tesmoin , dit-il , les villes , les forests qu'elle a mis en feu. Au contraire , l'assiette à S. Catherine en estoit comme vierge et tousiours exempte. Item , qu'on pourroit encor par là, à peu de fraiz, tirer le long, àcosté et contre Durence, et par les gorges, un beaucoup plus aisé grand chemin aux Italies, du moins pour un rude et fascheux quart de lieuë deux saisons de Tannée, que celuy deçà haut: queTusagedes charettes à la Ville et aux champs , y pourroit estre introduit, du moins de plusieurs advenues : que la Ville-neufve y seroit assortie de ses moulins , foulons , lavoirs , taneries , abbreuvoirs et arrousoirs ; en lieu qu'où elle est, ils estoient dehors, esloignez, par les hameaux et villages; et qu'à changer l'assiette , fut aux amaillauds , ou en ladite basse-plaine , on ny verroit plus es jours de marché d'hyver, tomber des paysans ferrez sur la glace : on eviteroit aussi ceste autre servitude publique de tant de destroits qui ne laissoient pas le passage libre aux bestes chargées par la Ville , comme celuy de TÂsterie, laquelle aussi bien autrement estoit à refaire , et presque tous les édifices non bruslez , pour estre la plus part ruineux, composez de beaucoup d'advants , et advancez mesmessur les rues, par usurpation sur le public, et au préjudice des Ordonnances: mais un autre plus puissant mouvement, c'est que toutes les clartez de la Ville bruslée , les libertez et servitudes particulières estans confondues, les papiers, tiltres et documens