‹ EssaisChapitre 21 sur 27 · SUR LE PASSAGE DU ROY LOUIS XIII · texte numérisé non relu

SUR LE PASSAGE DU ROY LOUIS XIII

montoire ou d'un rocher qui advance y ( il n'y en manque pas de tels) dont il pouvoit estre oûy, et veut et remonslra que l'Italie estoit au bout de ceste veuë ou valée , qu'il n'y auroit plus une journée de montaignes , cœtera plana proclivia fore ; que si de là on eut des* couvert drcum padanos agros, iceux estans en la pleine du Piedmont, il n'auroit ja esté besoin de dire, cœtera plana prodivia fore y car on l'eusse bien veu ; en quoy comme a ja remonstré à un autre endroit le mesme Autheur, qui en descrivoit l'histoire à Padouë, variata memoria est , n'y ayant rien de si difficile souvenance ou rétention et expression y que la veuë literale ou la mémoire locale y ains soit l'observation et la suite et ordonnance de tant de divers endroits, quand on n'y est plus et n'y est passé qu'une fois ; et encore y voit- on la descente du Mont-Genevre à Cezane, clairement décrite ou représentée fort naïfvement en ces mots : Cœterùm iter multô quam in ascen^u fuerat difficilim fuit y omnis enim fermé via prœcepsy angusta lubrica erat, le chemin y est presque tout tel les Hyvers, et encore mieux es apparences qu'on y voit du vieux chemin , à l'entrée de ladite descente un peu au-dessous ; Ventum deinde ad multo angustiorem locum et inde ad rupem minuendam per quam via una esset poterat y milites ducti cùm cœdendum esset ,saxum arboribus circa immanibus dejectis detruncatisque y struem ingefitem lig)wrem faciunt, eamque cùm et vis venti apta faciendo igni cohorta esset y succedunt ardentiaque saxa infuse aceto putrefaciunt ita torridam incendie rUpem ferra pandunt , moliuntque iwodicis anfractibus clivas ut non jumenta solum sed Elephanti etiam deduci passent : Or soit que cela ait esté postposé causant que variata memaria est, comme dit est, ou qu'on soit allé rompant quelques rochers trop advancez retressissans par trop le chemin , ou qu'il se rapporte à la seule roche , qu'à cet endroit qu'il descrit tousjours cela marque le mesme passage à la descente du Mont-Genevre : y ayant sur le

PAR LE BRIÂNÇONNOIS. 285

bas d'icelle un tel d'estroit de rochers ^ proche de là où cour ladite lavanche et un seil parfois , et par là des grands Pins et des haut Mélèzes, ayant mis quatre jours a rompre ceste roche , attendu qu'ils n'avoient l'usage de la poudre. Inferiora vallis apricos quosdam colles habent et rivos propè sylvaSy et voilà la valée de Gezane , Oulx , Exilles et Delhomonts bien descrites , etiam humanœ cultu digniora loca , selon que ces lieux là pouvoient représenter en Hyver ; deinde ad planum descensum etiam locis mollioribw et accolamm ingentij et voila la descente à la plaine de Suze ou du Piedmont.

Le Roy, doncques

Alpemque , nivemque

Transcendit.

LE seigneur de Veissilieu de Tillustre maison de Rabot , des plus anciennes de la Province, Conseiller du Roy en ses Conseils, et en la souveraine Cour de Parlement du Dauphiné, et le seigneur de BoflBn sieur de Revel , aussi Conseiller du Roy, et son Advocat gênerai en icelle, Commissaires députez par sa Majesté pour Testablissement des Elections des montagnes : ayans establi par commissionaires celle de Briançon, trois jours après (ce fut le 2i. de Septembre 1629. jour de Dimanche) du logis du Lyon d'or, en la place au Temple , tout proche d'où estoit sorti le grand embrasement , sortit la peste.

La cité de Seleusse après avoir esté bruslée du temps de l'Empalpeur Commodius, ses soldats qui faisoient le saccage ayans au Temple d'Apollon Comée ouvert un trou estroit ; il en sortit une exhaleison si pestiféré , que la maladie contagieuse se prit aussi-tost à la Ville , et fut par eux portée jusques en Gaule ; pensans y descouvrir un trésor, ils y trouvèrent la peste cachée (dit-on) par les sorciers et devins de Chaldée : Ainsi après le bruslement de Briançon, et sur le bruit du nouveau passage des gens de guerre en Italie, certain cropnt s'acquérir un trésor de l'achet à la vente , enfermât (It^s baies de marchandise qu'il avoit faite venir de Lyon , et entrer

dans Briançon par le Ghastelet dans des trousses de foûin ; sa fille et sa servante, qui par commandement allarent ouvrir les baies, sortirent d'un trou où elles estoient , descendant à la cave dudit logis sis au Temple, qui fut de Mercure , la peste, et eurent soudain des fumées en teste, et mal de cœur, les Fourriers qui venoient marquer le logis; le cheval , la vache, et à ce qu'on dit , pour avoir mangé du foûin dans lequel estoient entrées les baies, en moururent, et puis presque tous ceux de la maison.

Le Temple fut donc fermé, et la Ville affligée de la maladie, laquelle peu auparavant estant ja fort proche de ce Bailliage, un Samedy la nuict on avoit oingt les ferrures des portes des maisons, et des establats de la Ville , d'une graisse ou mixtion grisâtre : Le monde en estoit ja tout escandalisé, sortant le Dimanche matin pour aller aux Eglises ; on ne voyoit que parfumer, bruser les entrées des maisons , et aussi qu'on avoit eu lettre d'advertissement d'Embrun, qu'un homme couroit la nuict vestu de blanc , portant un fardeau de pattes , qui alloit à la faveur des ténèbres semant la peste : Ainsi Philostrate rapporte que de son temps , un démon en guise et habit de vieillard conversoit parmi les citoyens d'Ephese, et y causoit la peste fort grande, jusqu'à tant qu'Apollonius Tyanœus après l'avoir fait voir et reconnoistre tel au peuple, le fit à grands coups de caillons chasser de la Cité , et lapider : Mais cet homme nocturne se trouva des invisibles, et lesdits oignemens ne furent non plus que des terreurs paniques, on en descouvrit la fourbe par quelques secrettes informations: Mais quand audit logis, sous cette confiance qu'il n'y eut qu'une peste figurée, ou véritable maladie ordinaire , considéré qu'elle ne donnoit aucuns symptômes, ny signes extérieurs: Le Curé Docteur en Théologie , et tout ensemble fameux Médecin y porta le S. Sacrement, voire donna l'extrême Onction, et à Taccoustumée y entra un grand monde de suite.

Quelques jours après reconnoissant que rHolagner ne produisoit enfin que des glandes , bubons , et charbons ; toute la Ville par un si grand meslange croyoit d'estre infectée et perdue; de sorte que comme c*est une maxime observée de tousjours, pour le plus souverain remède à ce mal (ainsi litron dans Josepbe, qse de son temps la peste estant à Babylone, tout le monde s'en estoit fouy) plusieurs allarmez commencèrent à pratiquer le dto, îongèy tardé, trousser bagage et vuider la Ville ; les autres à y mettre quelque ordre, £ûre conduire les malades ou suspects aux Mures , où soudain furent basties quelques cabanes ou huttes à la légère le long de la Durence , nmis exposées au longues pluyes, vents, ou broûées, au froid de la nuict , et trop grand bruit d'une rivière si rapide, aux Gorges ou sur rmnboucheure de ce premier destrott ; ils y souffrirent beaucoup d'incommoditez , plusieurs celle de la mort.

Un surnommé Rigole jeune marchand croyoit n'estre sujet à prendre la peste , au prétexte que venu au monde et René par le Baptesme le Dimanche ; et d'effect qu'après avoir assisté et servi en personne toute la maison dudit Holagner son oncle en ladite maladie , et qu'eux décédez comme suspect , il eut esté conduit à la dite Infirmerie, parcourant les cabanes ; il y traitta charitablement les malades près de deux quarantaines , sans attainte de mal ; à la parfin » quelques jours après avoir commencement à sa quarantaine de santé, il y mourut ; vray est que pour oûyr dire , il y fut aggredé par deux voleurs, qui luy voulurent ravir notable somme de deniers pupillaires qui luy avoient esté commis ; et aussi que par un excès vénérien , ou mariage anticipé avec son amante attainte du mal, et ainsi par abus de cette grâce et faveur du Ciel il se rendit susceptible de la peste, laquelle peu de temps après vint en l'Election.

Le bruit courut un temps que les morts revenoient chez THolagner, qu'ils y tinlammarroient toute les nuicts; on descouvrit enfin par la

trape où ils pâssoient, que ce n'es toit pas de ceux de l'autre monde (ainsi S. Grégoire de Naziance appelle le lieu du Purgatoire) mais bien des esprits qui alloient la nuict nettoyer, purger ledit logis.

A Tembrasement de cette Ville , les habitans ayans fait des grandes pertes se trouvoient ores surprins , et en grande disette de toutes choses; et comme il est ainsi, que civitas ad civitatem confugit tempestate exagitata , dit Euripides; ayant recouru à la ville d'Embrun sa voisine, laquelle jouyssoit encor du bénéfice de santé, pour en avoir des subsides de vie, des assistances à prix raisonnable; elle fit bon marché des belles promesses, mais en vint chèrement aux effects : Briançon , comme dit Ausone de la Ville de Triefves.

Longinqua omnigenœ vectans commercia terrœ , fut sans trafic et déserte, la tenue des foires défendue, nos marchez et le commerce se changearent d'abord vers les Villars , proche de la maison des champs, qu'estoit jadis d'illustre mémoire Horonce Fine.

La maladie ayant par le vouloir de Dieu cessé un temps , l'une des preuves dudit logis originaire de la peste y estant par après morte , le parfumeur sur ce qu'il asseuroit que ce n'estoit de sa faute fit refus de reparfumer ; un autre vieille preuve qu'estoit encore dedans, voulut suppléer au défaut et faire son parfum au haut dudit logis , où sa defuncte compagne avoit confessé d'y avoir pris le mal y battante des espics , quelque crapier qu'estoit demeuré en l'aire : Elle doncques le soir de Saincte Luce y fit feu, puis le couvrit d'une porte quelle r'enversa dessus , et s'en alla coucher, s'imaginant que Vulcan et Vesta se dormiroient là comme elle dans son lict, ou d'avoir ainsi fermé la porte au né au feu, aux vents, et les avoir amortis; mais la porte un peu souslevée par ses gonds, ou par les tisons tortus du bois de genevre, avec ce que, selon S. Hierome, le feu ou brasier du genevre se garde d'un an à autre, arrive, dit certain Poète François.

Que comme par le vent des sou/lanies bouffées^ Le feu va ravivant ses chaleurs estouffées.

Les vents nocturnes de nostre embrasement furent de retour et dans un mois pareil ; les bluëtes

Venturi prima favilla mali

Sortoient ja hors cet infelice logis, et sans certain de la maisonnette opposite, ja un peu restaurée, source dudit grand embrasement, lequel tourna allarmer, convoquer les bruslez, crier au feu, ou ce qu'un ancien Poète tragique sur la prédiction de Gassandre dans Ciceron.

Adestj adest fax involuta sanguine atque incendia j Cives referte opem et restinguite.

S'en estoit fait : On dit que Datis General de l'Armée des Perses, parfumant l'idole , bruslat un Temple d'Apollon en l'Isle de Delos à trois cens quintaux de l'encens ; icy le parfum au Temple de Mercure, s'alloit bien-tost faire d'une grande motte de foûin de montagne là proche (le parfum en est aussi louable et d'assez bonne senteur). C'est ainsi que, comme la peste qui vient du midy, dite du Psalmiste, dœmonium meridianum , se dissipe et se chasse par le feu qui espure l'air : Cette vieille vouloit au Temple faire de la proserpine la salutaire, parfumer la Ville, y mettre la dernière main, et à la mode des Esseens, faire qu'il n'y eut autre Médecin, Apoticaire, et Chirurgien que le feu, pour chasser, guérir la maladie; autre Operateur ny commis de santé que Vulcan ; autre preuve que Vesta , elle tenoit bon dans le fort de ce beau logis, et falut appliquer le mouton à la porte pour avoir l'entrée , violer les loix de la santé , ou anticiper le bout de la quarantaine pour aller esteindre le feu au plus haut; aussi là où Epimenides,

pour avoir nettoyé la Ville d'Âtbenes , eut un rameau de TOlive sacrée au chasteau de Minerve; cette vieille eut du bois à travers desespaules : on se tourna fort mesler, mais sans communication ny autre attainte du mal.

La Ville estant enfin sur le bout de sa quarantaine de santé, et dans le commerce libre; il advint, que comme ceux qui decourageoient les Israélites de passer en la terre de promission, leur disoient entr'autres, que c'estoit une contrée qui devoroit ses habitans, pour dire que l'air y estoit si malin et mal sain , qu'on n'y pouvoit vivre longuement. Certains desdits Villars, et autres divertissoient Testranger de passer par Briançon , ou d'y venir aux marchez , disans qu'il n'y avoitpas dix maisons liquides, que tout y estoit infecté et la mortalité grande ; à tant que les Consuls et Intendans de la Police furent nécessitez de tenir des gardes sur le chemin tirant ausd. Villars, pour empescher qu'on n'y allast aux marchez, qui contre l'Ordonnance de Louis 12^ 1512. art. 12. la loy 1 ff. et C. denund. et le texte de la loy de Charlemagne , unique lit. ubi merc. haben. sit , lib. 5. legum, Longobard. in hœc verba, ne mer ca tus ullo alio loco habeatur quàm ubi antiquitùs fuerit , utque legilimus sit, s'y tenoient de leur authorité privée , sous l'adveu du mal-heur des saisons , prétexté de leur lieu de santé , et présupposé soupçon de maladie de leurs voisins : On faisoit aussi les protestations que Josué, et Caleb au peuple Hebrieu, quand ils luy insinuoient, que non seulement la terre de Canaam promise , estoit bonne et belle ; mais aussi que la possession en seroit agréable, asseurant de mesme l'estranger que Briançon estoit net, sain, salubre et ouvert, et qu'ils y debiteroient bien leurs danrées : Et ne voulans ceux des Villars soy désister pour tout cela de ce nouveau droict de bourgeoisie, qu'ils usurpoient avec un si manifeste attentat ; ils y furent tost contrains de l'authorité de toutes les Justices ou Jurisdictions, et puissances de la Ville, voire par empri-

sonnement de leur Consul , et formation de plusieurs procès à la fois.

Les troupes tournans filer en Italie un Mercredy de Février, certain Régiment estant logé à l'estape desd. Villars, à l'aube du jour que la diane battoit, le loup vint gaster deux femmes à la fontaine presque au mitan de ce grand Village , lesquelles y Tavoient des choux pour les soldats: Lupus ^ dit Titelive, decad. 5. etiam Romœ interdiu agitatus cum collina porta intrassetj per esquilinam magno confectantium tumultu evasit.

Un lièvre aussi entra dans Briançon, courut parle marché le Jeudy sur les unze heures du matin , traversa tout un monde par la grandrue , et poursuivi , sauta sur le panier qu'un paysan portoit plein d'œufs à la main, et faillit à le luy faire tomber de sa pesanteur et impétuosité; du panier il fondit à terre, print le destour de la rue des Penitens, et s'alla précipiter de la Ville en bas par les rochers, où il fut prins estropié, et tout à l'heure, puis donné au Magistrat, qui le trouvant si prodigieusement gros , le jugea digne d'estre le sujet d'un festin.

Deux autres choses de remarque advinrent sur la fin du mesme mois de Février ; on cueillit des primevères , l'aloùete se fit admirer d'enhaut: Et neantmoins il neigea depuis si fort, qu'il a donné sujet à un petit discours des Lavanches. Il fit par après tout plein d'autres beaux jours , et puis le 21 . de Juin se tourna eslever un grand froid , avec une nouvelle neigée presque par toute la campagne si verdissante , si que nous eusmes dans neuf mois secutifs trois Hyvers distincts et séparez , par des petits Printemps interposites.

Nec funditûs omnes ,

Corporeœ excedunt pestes.

La maladie qu'on croyoit estre à fin, tourna faire une sortie un

Dimanche dn mésme mois ; certain Notaire après avoir fait son Bonjour à l'Eglise S. François, s'en retourna content, et comme sain et sauve , et puis mourut dans sa maison quelques heures après : Le Religieux qui Tavoit oûy en confession, et tout le Couvent, sur la nouvelle de la mort faillit d'estre fermé ; on oyoit du Chasteau ja dés quelques jours certain oyseau, dont le chant estoit grandement funeste, pour ne dire de sinistre augure: Les enfans avoient aussi par les rues certain triste jargon fort fréquent, plaintif et inimitable par autres que par eux: Sauveterre grosse cloche du clocher branslant, rompit après avoir sonné trois ciecles : La my-May six loups furent veus et oûys en profonde nuict, urlans, et s'entrebattans prés la porte d'Italie ; environ ce temps là gastans les troupeaux qui estoient aux montagnes de Cerviere, certain particulier se mocquoit des bergers qui ne sçavoient les en empescher et se défendre ; et se jactant qu'il sçavoit l'oraison des loups , par laquelle il les charmeroit et en garantiroit ses brebis , les allant garder, il y en eut trente que d'esgorgées , que d'effarouchées et précipitées par les loups inexorables; ains, soit parce qu'estant luy de mauvais regard, et bégayant, il avoit recité rOraison de mauvaise grâce, et accouru appeller le Village en ayde , ii le réclamât, criant comme un perdu , avec tels begayemens , qu'il n'y trouva que des risées.

 la couchée de certain Régiment à Sainct Biaise, Bourgade de Briançon , les soldats y ayans trouvé des chaperons de dueil de Village, s'en voulurent mettre un sur la teste , on le tourna devant , derrier, dessus, dessous, et se le mirent en mille façons avant que rencontrer la mode du Pays ; le trou par où il faloit sortir le visage , il ne fut jamais tant ry : Le lendemain ils passarent devant la Ville , plusieurs portans pour salade desdits chaperons de dueil à la mode : Gela fit sinistrement augurer, que en lieu qu'on portoitdes chapeaux de fleurs, quand Gassander entreprint de rebastir la ville de Thebes ; Il ne falut

icy porter des chapeaux OU chaperons de dueil des habitans les uns des autres , à présent que nous commencions de reedifier nos maisons et restaurer la Ville bruslée.

On tourna faire la Prière de la peste, d'autant qu'elle se vint rendre à rHostel-Dieu , puis reentra dans la Ville , y portée par communication de ceux qui venoient de Pignerol ; un surnommé Pleure fut le premier attaint, sa maison fermée, tout y mourut : La maladie descendit enfin au pied de la Ville, puis commencea de s'enflammer de plusieurs endroits, les peuples d'alentour en estoient ja affligez; Ion brusloit par nos rués telle quantité dugenevre, que l'air tout funeste, et la Ville remplie de fumée , n'en estoient pas plus salubres ; les foires , les marchez n'estoient plus que des solitudes ; lors , bien dit Socrates dans Platon, et publiée et privatim magnœ urbem calamitates invadunt; on enchérit les danrées, on les ferma de plusieurs parts: Les habitans tournarent en grand nombre aux lieux de refuge , aucun» firent leurs cabanes au bois de Toulouze assez fortes , causant les courses des loups, puis y perçoient les aqueducts, arrestoient, troubloient le cours des fontaines de la Ville qui y passent, dont le public en recevoit des notables préjudices, l'appréhension que les eaux n'y arrivassent infectées , ou vinsent à manquer en cas de feu.

La Ville fermée par le mal contagieux, les assemblées se tenoient par la campagne; et quant au Bureau de cette Election, à la forme de l'ancienne Rome

In prato viridi sœpè Senatus erat.

Dont en suite de l'Ordre du Roy donné au Camp de S. Pierre d'Âlbigni, estant commandé de faire par l'un de nous la conduite d'un homme pour chacun feu , imposé sur Testenduë de la mesme Election : Tous les refusans furent tost après frapez de la peste, qu'ils pensoient éviter par leurs causes d'excusalions , ou exoine, et mille morts , esquelles

chacun me condamnoit par cette entreprise, n'osarent attenter sur ma vie : J'eus cette faveur du Ciel de passer à travers une armée de périls et de pestes sans attainte , vacant à I efiect dudit Ordre en toute fidélité.

n faut neantmoins confesser un plaisant stratagème ; le rendez- vous par rOrdre estant à la ville d'Embrun, il est ainsi qu'à Ghasteau- Rous on avoit fait faucher deux prez non gueres esloignez l'un de l'autre, ny du Village; et d'autant que le plus commode se trouva commandé d'un haut clapier à couvert des maisons , l'autre futreconneu pour le lieu le plus propre , asseuré , et bien sec pour y camper, sans causer du dommage aux propriétaires, lesquels à cet efTectsembloient l'avoir préparé. Et neantmoins en profonde nuict , ils chargearent de loin un petit canal ou rayon dudit pré, en sorte qu'il arrosât tout le camp auparavant qu'il s'en apperceut, n'y qu'il y eut de l'apparance que ce peuple là fut allé chercher dans les calamitez cette plaisante malice: Certain, qui sans estre de condition plus relevée, s'en vouloit gausser du depuis en temps de santé et de calme en bonne compagnie , luy fut faite cette repartie. Il est vray , on a un peu arrosé mon froment ; mais si vous eussiez esté le Capitaine, on vous eût trempé dans la fontaine , ou jette dans la rivière : Le lendemain, par nouveau Ordre la troupe repassant , r'enforcée de celle d'Oysans, ils celebrarent la Feste des Lapidations , dite des Grecs Kt/}o6oXoç , par les portes et les fenestres dudit Village.

Je tais le déplorable estât auquel fut veuê aussi cette pauvre cité d'Embrun , le jour n'y fut pas si tost entré , que j'en fis sortir ceux de cette seconde conduite, et camper dans un pré là proche: La troupe de Gap campa à l'opposite, et nonobstant tous mal-heurs, les deux bandes, avec la distance requise de l'une à l'autre pour la santé, dançoient tout d'un temps au son d'un petit tambour et du flageolet, n'y ayant en ce bal autre dame qui y assista, que la mort

qui nous estoit si présente, garnie aussi de sa fiim, comme eux nos faucheurs.

A Briançon , un de nos Collègues fiapé de la maladie , hors la Ville, nous vint en ame donner advertissement de son départ de ce monde une heure après minuict, par des gros plastras qu'on oûyt tomber tout à coup avec grand bruit , partie dans Tune , la pluspart dans l'autre des maisons joignantes ; et d'effect, que sortis en sursaut, et le beau-firere, le chacun sur une parabande mitoyene, et enquis Tun de Tautre que c estoit; considéré qu'il ne pleuvoit, ventoit, ny neigeoit, qui en eut peu estre la cause ; D dit aussi-tost. Adieu mon beau-frere ! et se trouva le lendemain qu'en ce point de temps l'ame estoit partie du corps.

Quelques jours après cet advertissement vray-semblablement de se mettre en estât ; l'autre Eleu eu en rencontre , luy qui auparavant estoit blasmé d'avarice , ne tint plus autre discours que du mespris du monde, disant qu'ores il faisoit si peu d'estat de ses escus que des feuilles d'arbre, et mourut : l'Ame passa le destroit de cette Election, Dieu veuille que ce soit à celle des bien-heureux

Plusieurs autres avoient aussi prinsle degoust des richesses, sans se soucier plus du lucre, sans soy desaisir neantmoins de l'acquis avec tant de rapacité. Deux notables de la Ville se mocquerent un temps de ceux qui croyoient tram Dei advenisse (c'est la response des livres Sibillins consultez par les Romains) si certaine grande maladie qui survint et regnoit dans Rome, estoit la peste.

Briançon ja presque tout déserté , il y eut Ordonnance du Conseil de santé, que tous vuideroient, pour n'y remettre que des sains, ceux qui seroient lavez, parfumez, ou passez (s'il est permis dédire) par les lavoirs elles feux de nostre purgatoire: On fit mesme la défense, que au pourpris du Temple d'Esculape , de maladier ou mourir dans l'enclos de la Ville, et interdit aux morts d'y entrer, ains soit aux

vivans de les y porter, car conformément à la loy des douze tables, et des Empereurs , in L mortuorum^ C. de Relig. et sumpt. fun. ne , suivant le texte, civitas fœtore catrumperetur, ou à ce qu'elle fut plustost nette, fut dit que les corps morts seroient ensevelis hors la Ville, on porta mesmes enterrer un bon Religieux de S. François au cimetière de Nostre Dame.

La calamité estoit si grande, qu'on trouva à certaine Communauté qu'on s'efTorçeoit de faire prendre et attachera un arbre dans le Bourg un particulier, lequel devenu fort ou furieux, battoit les habitanspar la place , qui apprehendoient que ses seuls approches ne fussent aussi mortels que ses coups inconsiderez. En autre endroit le Curé des Arnauds eu en rencontre, dit qu'il alloit pour administrer le S. Sacrement à d'autres , que la maladie estoit allé trouver, comme qui diroit dans la nue où ils s'estoient réfugiez, ains soit en si haut lieu des montagnes, qu'ils estoient hors la conversation des hommes, et bonnement par sus où pouvoit attaindre le vol des oiseaux.

 Fenils Communauté d'un feu trois quarts , on fît filer d'abord quatre corps morts , en disant voila nos soldats ; et après avoir fait pour le service du Roy tout ce qui se pouvoit, demandant (pour avoir lors le chacun besoin de ses pièces) les fraiz du retardement de satisfaire aux Ordres , ou de fournir des preuves de leur impossibilité ; deux qui seuls de tout le Village parurent, payarent de la monnoye de cette repartie , [Attendez encor un peu que nous serons tous morts puis venez prendre la Communauté pour vos droicts.] Par tout estoit l'image de la mort, et ne se presentoit que semblables espectacles. Au fonds de la vallée de Cesane , n'y trouvans que solitudes par ces petites Communautez, un Greffier n'ayant voulu faire sa provision viatique, demeura 24. heures sans rien manger, conjurant la famine par Prières et Oraisons, qu'il alloit à jeun disant à cheval.

Le seigneur de Servien lors Intendant en la Justice, Police, et

Finances pour le Roy en ses Armées dltalîe, qui a depuis esté ravi à des Charges plus relevées dans la France , se retira au fort de si grande mortalité , à l'exemple des anciens Patriarches, in lucia et in exeUis, à une maison champestre près du bois de cette Ville.

Une famille de la religion Prétendue reformée se réfugia dans le temple voisin, et quelle reœonstrance qu'on 6t, qu'il n'avoit esté accordé par les Edicts, et par l'estabtissement d'iceluy que pour l'exercice de lad. religion , et non pour une inOnnerie ; la seule mort l'en 6t débusquer, pis qu'au Temple d'Ësculape, où il n'y avoit que les tableaux des maladies ; les malades, l'infection, et la mortalité y estoient.

Tant d'enfans lomboient à tant de pupillaritez par le soudain deces de leurs asceodans , puis de leurs premiers et seconds tuteurs , et se trouvoient réduits à tant de nécessitez, ores que riches en héritages fonsiers, et en noms et actions, ce temps là presque inutiles, qu'il faloit à tous coups recourir voir quels parents estoient encor au monde par les huttes, dans les forests, et par la campagne, les ^re assembler sains et malades , avec les distances et précautions de santé, possibles pour délibérer, surla rubrich. lors la plus difficile à\x\ivo\ci,ub.pupil.educ.deb. ce n'estoient que causes d'eicusation bien estranges.

Contre l'advis des intendans de la santé , ou la maxime en temps de peste, habitare m alto et non in terrenis, le rebours sembla plus asseuré , habitare in terrenis et non in alto , par ces raisons que le venin se dilate et monte plustostqu'il ne descend, et penetreroit moins un marc qu'une muraille, ne procédant point d'un terretremble, ce fut rés de chaussée, ayans pour confronts la peste au dessus , devant et à costé ; mais indubitablement la grâce et la miséricorde de Dieu de toutes parts. Il n'estoit nosstble à nrix d'anzent d'avoir des personnes de sei matin faloit estre en perpétua

brusler, venant à manquer, on estoit nécessité l'aller chèrement acheter bien loin par les hautagnes, et le porter brassée après autre à cheval, avec autant de soin que si c'eut esté du bois de bresil, ou plustost de la canelle, du Sétin, et tel autre bois précieux. Les lieux de santé manquoient à tous coups, ce qui estoit ouvert le soir se fermoit le matin, le vendeur d'un aliment le jour n'y estoit plus l'autre. Le Villageois rapportoit plus de cérémonie à recevoir l'argent, et expédier à haut prix ses danrées qu'il exposoit en vente à veûe d'œil , sans en permettre la touche , qu'on ne fait au Divan à la réception des finances du Grand Seigneur.

Une femme parfuma si bien sa maison neufve , qu'elle fut bientost réduite en fumée, et deux autres bastimens proches des Penitens, le toc-sein fit , que comme toutes maladies délaissées , il y avoit rapeau gênerai dans la Ville ; toute l'infirmerie , ou les infects qui peurent marcher, y accoururent, et de toutes parts; tout le monde abandonnant ses huttes et ses métairies, et se meslans avec les sains dans la presse , et l'empressement de remédier à cette incendie pour en éviter une autre générale : Les propriétaires des maisons bruslantes pensans esteindre ce feu , allumarent en eux celuy de la peste , c'estoient deux des plus rares maistres plastriers de la Province , regretez en la décoration et restauration de la Ville bruslée.

Rendu sédentaire partie du jour, il sembloit que par désertion, par vacance, ou par mort, toutes les charges publiques, l'exercice de toutes les professions, l'administration de tout le Pays et de tout un monde m'eussent esté commises ou resignées; tout recouroit demander, qui des conseils signamment sur les dernières volontez de ceux qui estoient sur le poinct de partir, ou ja passez en l'autre monde: qui des provisions de Justice en qualité de Conseiller Eleu, contre les biens tenans de ceux qui s'en alloient sans payer les tailles : qui en qualité de Juge par l'Ordonn. pour avoir des provisions d'alimens ,

pour ceux lesquels faisoienl estât d'arrester et vivre encor un temps : qui en la meilleure qualité que faire se pouvoit , pour faire des sommaires apprinses de la condition et religion des trespassez estrangers et inconneus , et de la qualité de la maladie dont ils estoient morts , pour depuis ordonner de leur sépulture controversée au cimetière de laquelle des deux religions , et par la procédure en faire certains les y ayans interest des Pays lointains.

Six braves jeunes Capitaines allans aux armées du Roy en Italie, et ne sçachans où prendre la disnée eux et leurs routes, les estapes ayans manqué , vindrent le pistolet au poing demander quartier, voire jusqu'aux habitans de l'air, certain oiseau au Soleil levant vint reposer sur ma teste, et y arresta jusqu'à ce que doutant qu'il ne fut malade 9 il fut poussé doucement de la main, et fondit gentiment à terre , y allant à ses pieds à mes pieds fort privément , à tant que des enfans spectateurs le tenoient tousjours demandé en don, comme s'il se fut venu rendre en ma disposition. Je ne luy voulu faire desplaisir, mais plustost l'accueil et le traittement que Xenocrates à un moineau , lequel poursuivi de l'oiseau, s'estoit venu réfugier dans son sein, et sous sa protection , il le mit en seureté , puis le caressant luy redonna le vol et la liberté des champs , par cette raison , mnocentem et supplicem non esse prodendum; mais on blessa le susdit d'un coup de pierre, dont il se print à faire un grand vol à tire d'aisle; sa compagne qui voltigeoit aussi par là , partit d'un temps , et vola si roide contre la servante , qu elle faillit à luy arracher les yeux de colère et de vengeance, et si alla encor loin si viste qu'un trait, espauler, si sembloit le pauvre blessé , en sorte que fendans l'air ils paroissoient estre accouplez, et fondirent percher sur un arbre, seulement les peût-on suivre de veue , avec regret de Tofifense. Des pupils jettarent des larmes pour eux, et eussent volontiers sur l'aggression fait pareil jugement à celui des Ephores, qui condam-

narent à mort un enfant , pour avoir crevé les yeux sans sujet à une perdrix.

Tant de Cavaliers qui venoient de la guerre d'Italie , trouvans par quelque maison champaistre sur le grand chemin, quelqu'un y retiré jouyssant du bénéfice de santé , après avoir gracieusement remonstré qu'ils venoient du service du Roy, qu'ils estoient François, que la famine les avoit attrapez, et ne sçavoient où aller repaistre (il est vray que la Ville es toit déserte; tous les Prestres, sauf un, les commis de santé , et les hostes morts ou malades , et le reste du monde suspect et en des lieux escartez) après avoir prié , que de grâce on leur fit la charité , disoient-ils , à prix d'argent ; Ils en venoient du refus aux menasses , de jouer au plus fort , si tous ces mouvemens là et l'empire de la nécessité n'estoient sufiisans de leur procurer ceste hospitalité. Il eut falu un autre Grsesus, ou ses richesses pour tenir table ouverte, ou estre bien rude et puissant pour en authoriser le refus , y venans de si bonne part à titre de courtoisie et de payement. Aucuns comme cela faisoient gloire de secourir tant de Seigneurs affamez, tant de soldats François, pauvres, riches , sains et malades , pour empescher que la faim ne les nécessitât d'aller prendre des alimens et le mal des mains empestées, et en infecter d'avantage la France, se retirans à tant de parts ou de Pays : Comme aussi d'en soulager en chemin et garantir de la plus cruelle de toutes les morts qui les suivoit de prés.

Omnes quidem tristes et invisœ morteSj

Famé autem miserrimum mori et fatum assequi.

La peste en sa fureur, plusieurs tombez en sa frénésie, l'un s'enfouit tout nud sous un manteau par les champs ; un Prestre alloit dançant en chemin par le Grand-Cayre ; un bourgeois tout nud à cheval par la

soi DE LA PESTE.

rué boire aux fontaines, d'autres autrement; tous neantmoins comme les cornettes avoient des regards effroyables.

Une femme garda un temps les clefs de la Ville y fit du Sergent Major. Beaucoup de malades descendoient à l'infirmerie cette fois establie à la Combe , mais peu en revenoient ; c'est un petit vallon au dessous de la Ville , que ceux d'icelle qui avoient fait le voyage de la Terre Saincte , disoient estre semblable à la vallée de Josaphat , ou seroit qu'il est plus petit. Un jeune marchand y estant dans sa première quarantaine , venoit à l'entrée au haut de la Combe recevoir au son du violon les malades qu'on y amenoit , puis alloit par la descente tousjours jouant au devant d'iceux Jusqu'à ce que réduits dans leur huttes, faisant du Democrite, eux des Heraclites, des accords de leurs gémissements à son harmonie; voire, dit-on, qu'il y joûoit des sérénades aux âmes quand elles estoient sur le départ. La mortalité en fin y estoit si grande, que les arondeles y tomboient de l'air : On n'y trouvoit en la surface de la terre, ny en fossoyant aucun escargot , vermisseau, ny autre reptile; et au reste de la campagnei sans parler des brancars y campez de ceux qui venoient d'Italie, les sains, les malades, et les morts du Pays se rencontroient à tous coups en chemin.

Perpétuas sine fine domos mors incolit atra.

La peste entrée dans une maison tuoit presque tousjours tout avant qu'en sortir : Jamais tel abord de morts au cimetière de N. Dame , y portez à travers sur des asnes ; voire certain , qui peu auparavant brave , leste , tousjours bien couvert, se plaisoit de voir son entregent et sa démarche en celle de son ombre , et d'avoir souvent ce vers héroïque en bouche.

Esgal aux Dieux, je marche, et depuis le réveil; Il fut veu mort cousu, à travers sur la beste, qui alloit au tombeau, brinbalant de la

teste et des pieds y chose la plus déplorable qui se puisse dire ; les cloches n'ayant pas mesmes sonné le glas pour un rare maistre qui les faisoit , et en avoit meublé tant de clochers, n'y ayant eu convoy avec quelque pompe funèbre , que pour les Prestres et certains commis de santé ; entr autres , pour un à qui ses parens en pleine assemblée ayans et pour cause fait jurer solemnellement qu'il n'aspireroit jamais plus au Consulat par voye de brigues, ny autrement : Cette année de sa conlrevention, luy , sa femme , ses enfans furent saisis de la peste le chacun par le col , et estranglez , sauf deux , lesquels pupilli facti, absque pâtre, ont eu un temps beaucoup de souffrances.

Et pour exprimer Testât de toutes choses par celuy que veut dire l'Orateur, pto RosciOy tum enim propter reipublicœ calamitates omnium possessiones erant incertœ. Les petits domaines de plusieurs estoient tellement incertains, ou encor des defuncts, que nul des vivans n'en es toit aller couper la récolte, on voyoit des bleds pendans, d'autres en gerbe à l'abandon , des prez, dont le premier foûin avoit attendu le second , et tous deux alloient perdus :

Atque satas alio vidi tradwere messes.

mais sans magie : Les possessions sembloient par tant de calamitez si communes , qu'on avoit mesme donné les champs à des chevaux et des mulets , qui alloient dans les prairies , par les avoines coupées : On laissoit d'entrée les grands chemins pour le passage des malades , les sains innovoient tout plein de sentiers et de nouvelles servitudes par les fonds ; et en un tout passoit par tout. A plein jour il ne fut veu en toute la Ville autre habitant qu'un petit chat eschapé de l'ordonnance du Conseil de santé , en suite de laquelle les chats et les chiens dévoient avoir esté tuez. La rue la plus fréquentée estoit pavée de mousse , le ruisseau qui fluë au mitan , tout bordé d'herbes potagères, de légumes en fleur ou en gousse, et par les masures.

Ruinosas oculit herba damos.

En rinfirmerie, au fort de la mortalité, on mit à genoux, mains jointes y la face tournée vers l'Orient, les cheveux pendans, les corps fraischement morts de trois jeunes vierges ; et des lors on dit que la maladie fut à son déclin.

Les marchez descendus au Pinet, aux Yillars, puis à Ghamandric, commencèrent à remonter à Saincte-Gatherine , puis au préS. Phelip, et enfin dans la Ville, la quelle consequamment ouverte , le froid et les survivans revindrent s'y habiter, et faire grand garde longtemps : Le catalogue des lieux sains, et qui avoient l'entrée moyennant billette de santé, signée de leur Gonsul et Secrétaire, dont les seings manuels avoient esté envoyez, pour sur iceux en faire Tachariation , causant les frequens abus qui s'y commettoient , affiché en l'une , puis en deux portes ouvertes , estoit fort petit, les personnes, comme les âmes de la metampsycose

d'Ovide.

. • . . Semperque priore relicta

Sede novis domibus vivunt habitantque receptœ

avoient tenu tousjours remuê-mesnage de la Ville aux champs , des champs à la Ville, jusques lors du parfum général. Geux qui avoient eu le don d'y estre remis, quasi civitate donati, estoient si aises le chacun de sa personne de la voir saine et sauve, si satisfaits d'estre à présent du petit nombre des survivans , de ceux qui estoient eschapez de latourmente, les favoris du Giel, et des habitans du monde Briançonois. On y trouvoit avec des grandes métamorphoses, des terribles éclipses, la moitié de la Ville et des bourgades qui manquoit, et n'y revint jamais plus: Les Parroisses furent un temps sans Gurez ou presque dégarnies de Prestres , et en peine d'en trouver. Le nombre des morts de la peste, décompte fait, excedoitde quelques personnes celuy des survivans, icy, et à beaucoup d'endroits par les vallées , il

n'est resté que le tiers; plusieurs maisons fermées, et des cas bien estranges, entr'autres à S. Martin Queyrieres, une fille de 15. ans disparut la nuict sur le poinct qu elle estoit d'estre fiancée , il resuite de la procédure, que le lendemain on n'y trouvât que ses souliers , ses bas et sa robbe auprès du feu , tous tels qu'auparavant , mais sa personne fut invisible; On manda nombre de gens par toutes les advenues, et le long de Durence , par les bois , par les déserts , au coupet des montagnes de l'aviron , voir si elle auroit esté emportée des bestes sauvages, des loups, ou des ours, ou si noyée, ains soit ravie par quelque amant, jamais point de nouvelles, n'y d'indices.

On croy oit que le monde seroit devenu meilleur, mais ce n'estoit par après que Sergens en campagne, qu'exactions, que petites vengeances contre ceux qui avoient trop brusquement refusé l'abord des Villages, ou l'entrée.

On continua long-temps après de faire la garde et la prière pour la santé. L'Embassadeur d'Angleterre revenu d'Italie, pendant son peu de séjour à Briançon , fît venir de l'Embrunois un Ministre , et s'estant porté au temple de la religion Prétendue reformée hors la Ville, pour l'entendre , le sieur Curé Docteur en Théologie , et fameux signamment au poinct de controverse , et en la langue Allemande, y fut aussi avec quelques Docteurs. Je tais la dispute et l'humble remonstrance qui fut par luy faite de suite audit Seigneur Embassadeur , lequel s'en revint à la Ville accompagné desd. Catholiques.

Dura un temps qu'on ne voyoit de toutes parts que parfums, feux et fumées : Tout un monde de trépassez s'en estant allé sans obsèques, ce n'estoit par après tous les jours que convoys , qu'offices funèbres , que Messes de morts, qu'oblations, qu'habits de dueil, que littres par les Eglises; rien que contentions des droicts des sépultures sur le canon Ebron, et rendu qu'on avoit ce dernier devoir aux defuncts: Tant de vefs,et de femmes demeurées sans maris, et par émulation des gar-

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coDS et des menus habitans, devenoient amoureux de sexe à autre, pour remplacer les defuncts , tous couroieot aux mariages, qu'onoyoità troupes publier aux Prosnes des Eglises , à tant qu'à Briançon les Con^ suis furent enfin nécessitez d'en empescher, par le Statut municipal, ou Privilège Briançonois , que nul ne s'y peut marier , qu'il n'ait un mestîer , ou le vaillant 200. fl. Le mouvement aux pauvres estoit l'espérance qu'on seroitbien-tost dans un siècle d'or , où l'on vivroit après la mort de tant de vivans et de mangeurs, à peu de fi-aiz: mais firustrei en leur attente, les danrées et tout se tint à haut prix, d appréhension du retour de la maladie, et des calamitez de sa suite, et que les saisons furent estranges par l'intempérie de l'air.

Cùtn redierenives redierant granUna campis^ Arbaribusque camœ.

11 neigea, disje, mais légèrement le 2i. de juin i63i. et le 22. de l'année suivante , à telle quantité, que l'Esté disparut tout à coup , les bleds en fleur, la pluspart grenez furent tous couverts , la campagne aussi reblanchie qu'en profond Hyver. Et pour appaiser l'ire de Dieu , suivant cette ancienne Ordonn. non specteluTy on sonna pour le temps , on fît des Processions , et à midy il se remit en beau ; Le monde tout escandalisé du prodige, courut voir la campagne , le chacun son petit domaine, aucuns de deux à deux tendans une corde de rayon à autre de leurs fonds, alloient relevans et secoûans de la neige les bleds : On avoit opinion que tout fut perdu , dans cinq ou six jours se trouva que le degast en estoit beaucoup moindre , et n'y avoir que ce qui fut rompu au nud, dont les espics commencèrent à blanchir, et le reste se releva, avec le courage abbattu du laboureur, et du pauvre peuple, qui croyoit de reentrer dans la famine.

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