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SUR LA STÉRILITÉ DBS SAISONS, ET FAMINE

le danger bien souvent de Taller chercher et quérir , avec beaucoup d'incommodité aui Villages , d'autant que n'y ayant pmnt de moulin du public et des particuliers, nul ne se trouvoit enfin outoI, les iras estans fermez de la maladie, tes autres d'appréhension d'ic«n6(ce que meriteroit pour ne recheoir k semblables extremitez , une sanction particulière, une loycommissoire: Je veux dire si pénale, que le moulin de santé où l'on auroit refusé de moudre ce temps là , fbt déclaré tombé en commise au profit de la Communauté ; ) on n'eût (dis-je) moyen d'éviter que la stérilité des saisons ne passât en femioe, causée par le concours de grand nombre de causes et calamitez.

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LA nature admirable en ses effects , distribue doucement d'en-haut des basses régions de l'air , et fait tomber dans une nuict les neges tout à floccons et miettes , que parfois le lendemain elle fera crousler, rouler par les déserts, à des si grands amas, et d'une impétuosité si espouvantable, que la seule broûée qui en rejaillit aveugle et glace; le vent qu'elles respirent aterre les personnes de dix pas loin , le bruit les estourdit, et met hors d'haleine, ou d'elles-mesmes , et la véhémence en est si effiroyable , qu'elle esbranle si semble toute la vallée , emporte les rochers , les arbres , et les armées toutes entières , si elles se ren* contrent à leur avalage.

Haurit Hiatu

Mix resoluta viras y altoque à culmine prœceps ^ Viventes turmas optent delapsa ruina.

Et c'est ce que le vulgaire du Pays appelle Lavanche , les François Avalanche, les Grecs vc^^, ou vt^cro;, que les Latins pour n'avoir eu le mot exposent par périphrase.

Uavantrveille doncques de PasqueslBSO. l'Avalanche courut du

haut de l'envers du bout de la vallée du Monestier de Briançon , et remontât si impétueuse, si haut de l'autre costé, qu elle comblât (cas qui n'es toit jamais arrivé) acrasat l'Hospital de la Magdeleine, la Chapelle, et les cahuëttes d'alentour, avec ceux et tout ce qui estcit au dedans.

E à l'entrée de l'an 4633. le second Consul de Briançon , et l'homme quilesuivoit, venans de Cesane, de la poursuite des Âydes , furent prins de la Perensiere (l'une des Avalanches de ce désert, et destroit de la descente du Mont-Genevre aux Italies) elle les emportât, l'homme au dedans, le Consul au delà cette petite rivière, principe de la Doyre y descendante , ou quelle diligence qu'on y sceut rapporter des Communautez plus voisines y accourues , on les trouvât ja morts : Il fut regreté de tous , et si avoit esté appelle au Consulat sans brigue.

Le Gardecatastre qui les avoit devancé de quelques pas , sentant la nege, la terre , ou le chemin lui manquer, et courir tout d'une pièce sous les pieds, et tout soudain entendant la rupture, laquelle par fois est telle, que d'un coup de canon, eut le temps et le lieu favorables pour sauter au delà les extremitez dumal'heur, franchir le danger, comme par un transport et ravissement de sa personne.

Un pauvre homme chargé de son sac de misère , plein d'aumosnes de la queste de ses enfans , luy et sa pauvreté furent sauvez au derrier d'un petit rocher, la fortune fut pour luy , ou le Ciel cette fois, l'Avalanche ne le sceut là trouver.

Le neveu du Prince d'Orange , le fils d'un Comte, avec un Nonce d'Avignon, allans en ambassade à sa Saincteté en entendirent le bruit eifroyable , et en auroient senti les effects , si à la persuasion de nos députez ils n'eussent avec eux fait alte en l'hameau des Clavieres , distant d'un demi quart de lieue du danger, ou desdites Lavanches qui les attendoient.

Dans le distant desdites années, la Rousse autre Avalanche (24), plu-

sieurs fois plus espouvantable que la susdite, et laquelle ne fit que belle peur à l'Armée d'Annibal, pour ne s'estre trouvée si avancée; ingms nivium casus (ainsi l'appelle THistorien de ses guerres) tngentenij dit-il, terrorem effectif per omnia nive oppleta^ elle courut entr'autres sur un pauvre garçon, enfant de Briançon , lequel charrioit à col du bled de la munition pour le service urgent du Roy àPignerol ; son puisné qui se trouva un peu esloigné du danger, faisoit aussi-tost retentir les rochers et la vallée de ses cris et clameurs, se lamentant sur la perte de son pauvre frère.

Et comme c'est une maxime de ceux qui voyagent parmi les neges es temps et lieux dangereux des Lavanches , d aller distans les uns des autres , afin que les uns pris , les autres puissent accourir à leur ayde les dégager , et sortir avant qu'ils y soient suffoquez , ou aller implorer le secours des Villages plus voisins, qui les viennent aussitost chercher, emporter vifs ou morts; C'est aussi une obsei'vation fort ancienne , qu'il faut marcher tous coy et en silence, et ne se parler que par signes , afin de au son de la voix n'exciter par le retentissement des rochers , ou autrement faire mouvoir les Lavanches des jours qu'il y a les Hyvers; aucuns imputoient cela à superstition, pour n'estre passez par les dangers, mais l'esperiance en a fait certains les hommes , et la nature semble l'avoir mësmes apprins aux bestes , et comme elles se doivent comporter en ces passages.

Un chien qui de Briançon avoit suivi son maistre par Maleval, à l'entente du bruit d'une petite Avalanche qu'il y vît courir au delà de l'eau, se mit le ventre contre terre à mes pieds, les oreilles dressées, et comme hérissé , immobile et muet, bien qu'esloigné du danger ; voire sans abbayer, glapir, n'y autrement faire bruit, non seulement après la course, mais tant que dura le danger des neges, et ne revint jamais en Pays , appréhendant tels passages.

Mon cadet y passant 1628. seulement , et à course eut-il franchi le

danger de l'Avalanche ja partie , qu'ayant abandonné son cheval en chemin, pour mieux et plus soudain l'éviter, que voilà une autre Avalanche encor plus espouven table d'un quart de lieue de travers, laquelle vint à courre au bout de sa course; il rebrousse et tourne sa fuite au poinct d'où elle estoit partie, court et recourt ; ceux d'un hameau, dit Pariset , à l'opposite , luy faisant signe d'arrester dans ce distant , comme plus asseuré ; luy entendant que ce fut de se sauver , ne cessoit de recommencer et finir sa fuite : les Avalanches courues , il traverse , se rend àla Maison-blanche, sans que son cheval planté comme un escabeau sur ses quatre pieds audit chemin entre-deux, eut jamais bougé , ny haui par un si grand avalage , qu'il sembloit que Maleval et ses montagnes abismassent, ny par son abandonnement ; il le falut aller prendre en Testât , sans estre pourtant lors rétif à marcher avant.

L'année des grandes neges , qui fut le ciecle précèdent , est revenue celuy-cy; il fit si belle Automne jusqu'en Décembre , qu'il sembloit que cet Hyver des années 1634. et 1635. il ne negeroit en cette haute Ville non plus qu'en haute mer , 7iives in alto mari non cadere testa-tur Plin. Survint neantmoins si grand déluge de neges, accompagnées des vents et du froid si importuns incessamment l'espace d'environ trois mois consécutifs, que d'entrée chacun par risée disoit qu'il ne sçavoit plus où mettre sa part, et enfin saisi d'estonnement, en peine, empressé, et en fraiz tous les jours àdescharger les maisons, dans lesquelles les orages les engouffroient si fort, qu'on estoit aux appréhensions que surchargées elles ne vinssent à fondre.

En Février, des femmes venantes icy au marché par le Mont-Genevre, accompagnées de quelques Villageois, eux pour n'y périr furent contrains se sauver, les abandonner, et puis mander prendre enterrées qu'elles estoient dans la ncge , à demi mortes les faire porter aux maisons.

DES AVALANCHES. Si 5

Le pays estoit tellement chargé, comblé de neges, voire par le bas, et si faisoit si grand vent, un temps si farouche tous les jours, que demi douzaine de femmes furent nécessitées venir au marché vestues en hommes : une espousée de Village , pour acheter des omemens et h9bits nuptiaux, faisoit pitié de voir à son arrivée, et si ne sçavoit prendre le chemin du retour ; autres forains n'y parurent que ceux qui accompagnarent lesd. femmes, la nécessité de venir faire leur petite provision du sel les ayans attirez et fait sortir de leurs maisons.

Les meusniers ont esté astrains un temps de charrier à col le bled de la Ville au moulin , et enfin de cesser tout à fait aussi bien que leurs bestes.

Les jardins au pied de Tolouze ont esté applanis , et perdus deux mois sous un grand parterre de nege, l'Avalanche courut jusques bien prés d'iccux , dudit mont ; ce jour là seul commença le temps de se remettre en beau, TArc-en-Ciel parut, dontsuivant ce problême d'Aristote. Iris serenx) tempore apparens indicat pluvias , post longas pluvias indicat longam screnitatem ; on avoit cette opinion que ce seroit la fin si attendue, de si longues et si fréquentes negées, et de THyver des Hyvers.

Jam satis terris Nivis.

Ce fut cause qu'au Bureau de cette Election on laxat des contraintes pour faire remettre les chemins en estât, anticiper le temps de la loy municipale, de la coustume, dis-je, de les ouvrir le 2. de Mars, causant que de toutes les advenues ils estoientplus que jamais fermez, et le commerce tout à fait interrompu puis environ deux mois.

Le mesme jour un seil courut et vint accraser deux maisons et trois personnes aux Clavieres , hameau scis sur le grand chemin à la croupe du Mont-Genevre. Il resuite de la procédure du Commissaire , qui fut

sur les lieux informer de la mort casuelle , et faire lever les corps morts, que sur le poinct qu'on creut que le seil estoit de partir, tous les autres sortirent de leurs maisons, et un borgne d'entr'eux à leur conspect voulant tirer une arquebusade, pour faire rompre ou mouvoir ledit seil , afin de s'affranchir de l'appréhension qu'il ne courut à heure qu'ils seroient endormis, ou surpris dans leurs maisons; le bonheur voulut pour luy que le choq manqua , et qu'ayant veu partir espouvantablement le seil, luy et eux se mirent tous en sauveté par la fuite, que si le coup eut joué, l'arquebusier eut esté en prévention , et criminalisé de la mort des autres, et de la ruine desd. maisons.

L'Avalanche descendit sur la sortie du bourg de S. Martin Queyrieres, emporta la Croix et les fondemens de la Chapelle qu'on y batissoit sous l'invocation de S. Roch.

Dix-sept hommes de la Sale sont allez à leur montagne chercher le village de Frejun perdu dans la nege, et qui avoit disparu, meus aussi de ce que le jour auparavant on avoit entendu le bruit d'une Avalanche, et veu la broûée, bien que ce fut en lieu que la nature sembloit avoir de tousjours exempté des Avalanches, et rendu impropre à ce mal'heur ; enfin revenues, ils ont rapporté que vingt-deux maisons lors des-habitées en ont esté accrasées ou emportées , y en ayant qu'on n'auroit quitté pour deux cens escus la pièce.

A certain Village tirant vers la Pisse, ou la Baume des Vaudois, un seil , ou si grand tallier de neges courut jusqu'aux maisons, qu'il a emporté prés d'un quart de lieue loin une métairie de son rencontre ; ceux qui le virent partir, crousler de bien loin , soudain furent sonner le tocsin , pour allarmer et faire sortir le monde des estables , afin d'éviter tous par la fuite cette horrible descente de mal'heurs sur eux , ce torrent effroyable de neges et de dangers.

Jusques par les vignes vers le village de Cels mandemant d'Exilles l'Avalanche a couru et fait des degats.

Celle du Tour, la Perensiere et la Rousse (ainsi de temps immemoré les a appellées le vulgaire) comme aussi tous les seils de la descente de S. Gervais, ont couru avec tel excès, et tant de fois, que les premières courses ont réduit et relevé en pleine le vallon , si comblé d'attrait et de neges , enterré , ennegé si profond la Doyre et le grand chemin qui la costoyoit, que la première fois après qu'on y repassât, chacun ravi et plein d'admiration se figuroit que la nature avoit changé, reformé, rehaussé ce paysage, ou qu'il n'y eut jamais là des entraves , un vallon de telle profondeur et contenance.

La Rousse en sa dernière course trouvant les neges si durcies et serrées des autres Avalanches qui l'avoient précédée , et de si grand fardeaux : En sa descente sur icelles, a esté plus que jamais si impétueuse et espouvantable, que remontée de l'autre costé, et donnant en escharpe, elle y a troussé une aisle de la forest, rompu, froissé environ deux mille pièces dVbre d'haute-fustaye , emporté, repoussée par son rebroussement , et transplanté comme une autre forest, où elle n'estoit, per omnia nive oppleta^ disoit le susdit Historien, qui là y vit aussi courir de son temps.

On a observé que la cause de la susdite prodigieuse Avalanche de THospital de la Magdeleine Tavant- veille de Pasques 1609. fut que les premières neges assez grandes cet Hyver là de leur cheute, furent si endurcies et congelées après que tombées des moyenes régions de l'air, par un temps doux qui avoit humecté ou r'amoU le dessus, suivi d'un grand froid qui les durcit et congela , que les secondes neiges y survenues aussi en abondance, s'estant de mesmes congelées et durcies par semblable temps marin ou doux et humide, puis froid et sec, que surchargées des dernières grandes neigées , le 2e et 3® solier glissât, crouslatsur le 1er mais de telle véhémence, qu'il allât remontant jusque bien haut à l'opposite accraser les cahuëttes, et quelques habitans.

SI 8 DES AYALANCHES.

De si grandes neiges incessamment tombées et agitées des vents de cet Hyver 4635. ayans de mesme surchargé la campagne, et applani tes lieux qui pouvoient de leurs bosses et concavitez arrester et contenir par le haut leur amas : empescher, dis-je, de former, mouvoir et prendre leur course aux Avalanches : Se sont par un grand froid subséquent de mesme si congelées, que les dernières et si grandes neigées menaçoient tombées à floccons de crousler, rouler sur les premières, par forme de Seils ou de Lavanches, et tant que nombre de villages Briançonois en estoient aux appréhensions, ores qu'il semblât que la nature les en eut exemptez aussi bien pour l'avenir que pour le passé.

Quelques hameaux de la Communauté du Puy S. Pierre furent des apprehensifs , que le mal-heur ne descendit de leur montagne de Prorel.

Au mesme Puy certain villageois n'y ayant plus de pasture, fut nécessité pour faire descendre sa vache à l'hameau des moyenes Queyreles, là y faire conduire comme une autre Bubona, par demi douzaine de villageois, et luy aller tapissant de couvertes à environ demi lieue de chemin par les neiges.

Au contraire, deux du Mont-Genevre pour aller à leur hautaigne prendre du fourrage, ont demeuré plusieurs jours à pâler, frayer un nouveau chemin, et chercher leurs granges par la neige.

Les assemblées, tant de l'Escarton que du Bailliage, plusieurs fois convoquées pour des importans affaires, furent tousjours différées, à cause que les Villages, les Bourgs, les montagnes, ou leurs advenues estoient toutes fermées , et que le jour d'arrivée des députez ne paroissoit jamais.

On a cessé de tenir quelques audiances du Bailliage seulement, par la grande difficulté de se rendre aux Cordeliers où elle se tenoient puis le bruslement de l'auditoire.

DES AVALÂTtCHES. 319

De maisons en grand nombre , tant à la Ville que par les Bourgades fondirent, accrasées du grand fardeau des neiges ; on ne voyoit tous les jours que deschargemens des couverts le long de^ rues.

Des lièvres se sont laissez prendre à la main sans résistance par la campagne : on en a trouvé plus grand nombre de morts du froid et de la faim, causant la grande profondeur des neiges qu'il leur faloit fossoyer pour trouver de l'herbe.

L'abord aux Eglises , mesme dans la Ville n'estoit lors que pour les plus robustes ; le passage du Mont-Genevre au fort des Hy vers passez ne fut pas trouvé plus peinible , qu'à présent des maisons bourgeoises à celles d'Oraison.

Il fut une nuict impossible de fermer la porte Royale, tellement les neiges, le froid excessifs la tenoient tousjours fermée ou embarrassée , on y perissoit de malefroid, et par les autres injures du temps aux essais du fermement d'icelle; tout autant qu'on pouvoit oster des neiges empeschantes , les orages en remettoient: On n'apprehendoil l'entrée d'autres ennemis que des loups, lesquels environ ces nuicts là furent poursuivis passans auprès des murailles jusque prés de la Parroissiale , d'où ils se jetterent dans la Pinée.

A l'entrée de plusieurs nuicts , les coqs ont tousjours chanté par la Ville et à heures extraordinaires.

Les boutiques et le commerce estoient par les chambres , par les fenestres des seconds estages en quelques rues, et sembloit par tout qu'on entroit dans des maisons comme dans des cavernes , si bas se trouvoient les entrées. Les fontaines plus hautes estoient si basses, qu'on ne les voyoit que comme des puids à fonds; et n'y avoit qu'un petit sentier dans les grandes rues, par lequel il faloit grimper et descendre à tous coups ; on avoit fait des arcades sous la neige pour la liberté d'icelles, et facilité de les traverser de voisin à autre.

Au grand Cayre » par l'incroyable difficulté qu'il y eut quelques nuicls devenir contre vent et marée aux fontaines, des revenderesses y apprestarent le pain avec l'eau de neige, et ont depuis rapporté ne sçavoir que devenoit si grande et démesurée quantité de neige qu'elles ne cessoient de charrier, et tenir tousjours rempli leur chauderon sur le feu devant qu'il fut plain de cette eau. Le bestail prisonnier dans les métairies pàtit beaucoup de la soif, leur abrevoir estoit lors dans des chauderons, la boisson aussi composée de quantité déneiges ' beaucoup de feu , de temps et de travail.

Le froid fut si grand , la provision du bois si petite, la Ville si extraordinairement assiégée et fermée des vents, des neiges aussi bien que les Villages, que les fours cessarent tous un temps de cuire; partie des habitans (outre la disette du pain cuict) faute de trouver à prix d'argent du bois , estoient nécessitez faire plus petit feu au plus grand froid, ou de se réduire aux salebasses, ou recourir aux emprunts inoûys de quelque peu de bois, une nouvelle espèce de petits presens ; sçavoir de quelque fagot, estoit imputée à grande faveur par la cessation insolite et impreveuê du commerce du bois, ou d'en apporter par le villageois l'espace d'environ deux mois, et qu'il n'estoit possible d'en aller prendre aux métairies , voire plus proches, un si terrible, gros Hyver s'opposant au passage.

En Caresme , le bruit courut par la Ville qu'il y avoit de beau poisson frais , les acheteurs accouroient comme à un manger bien exquis et rare en ce Pays; ce ne fut qu'un homme, deux femmes, et une vache, lesquels à diverses fois neantmoins tombarent dans le bassin de la première fontaine, et y seroient péris et suffoquez de l'eau sans le soudain secours, estant de pierres 'de taille bien cimentées, d'assez grande contenance, lors enterré et couvert de neige, elle servit à l'homme de chausse-trape ; les femmes y glissarent dedans aussi bien que la vache.

Les orages et les neiges dont les arbres du bois de la Pinée demeuroient chargez et battus , y firent un grand abbattis.

Es Loix agraires, ny en tout le corps du Droict, on ne trouve si semble point de sanction ou de Loy spécifique au faict des neiges, bien qu elle fut requise en plusieurs cas. On apprehendoit que le fondement des maisons ne vint à s'êlocher ou eschoûer à la fonte des neiges, des grandes eaux et humiditez qu'elles rendroient ; et neantmoins plusieurs habitans differoient de faire nettoyer les rues endroit eux, nonobstant toutes criées politiques ; et si est-ce qu'il y en a, qui à faire descharger, transporter leurs neiges, ont plus despensé que la rente d'une année de leurs maisons enneigées.

Un grand Seigneur qui a eu pour sol natal cette Province , et qui ne vit plus que par gloire, disoit n'agueres, qu'en la vie d'un homme, on ne vid jamais deux beaux mois d'Avril, nous en avons veu un ce Printemps, auquel ce déluge de neige a disparu d'une vitesse incroyable ; les rivières que chacun se figuroit devoir inonder beaucoup de Pays , faire des grands ravages, ont au contraire esté presageres d une petite vendange ; comme l'inondation du Nil en Egypte predisoit selon quelle mon toit , la fertilité des moissons, nos eaux basses et claires au Printemps , sont des signes asseurez que les vins seront verds , voire des vignobles estrangers.

La terre couverte des premières neiges à un temps doux, qu'elle n'estoit encor gelée, avec qu'assez aride et sabloneuse de soy, les a embues , ou possible que beaucoup poreuses et pleines d'air , à cause que long-temps agitées , essorées des vents, et que tombées accompagnées d'iceux.

Le premier Jeudy de May la Doyre, qu'on avoit perdue deveuëet d'entente, condamnée sous si grand abysme de neiges des Avalanches, ayant miné et fait chambre par dessous par le courant de ses eaux

322 DES AYALANGUES.

arrestées de lattrait un temps, pendant que le Soleil agissant pardessus, les faisoit aussi fondre et r'amolir. Un valet venant de Cezane, ores qu'il n'eût manqué la durene ou la piste, y périt à cheval sur son mulet, qu'on trouva y profondez et morts, pour avoir choisi des deux chemins sur les neiges , celuy-cy le plus aisé et aussi battu que l'autf e.

Tout le monde suivant son souhait, qu'un Hyver si farouche seroit ja bien loin s'il avoit tousjours marché , congédié par un si beau mois d'Avril, auquel il avoit soudain disparu , fut deceu le 8. de May, que chacun le matin le trouvât à sa porte, et qu'il avoit sali le Printemps, reblanchi et parsemé de neiges le paysage , qui tout verdissant et en fleur en avoit prins les livrées , et sembloit reentré dans l'Hyver : et bien qu'il ne les eut supportées qu'environ deux heures icy à l'ayde du Soleil, pasle neantmoins, la bise ne laissa de venir faire ses courses sur nos terres , et nous ravir la douceur de l'air, y subroger, influer sa rudesse et froideur, qui n'en a bougé jusqu'à la Pentecostes, qu'occasionna le monde de recourir à Dieu , faire la prière pour le temps.

Cette merveille neantmoins plus grande arrivât dans l'estenduë de la Communauté de Cerviere , et depuis à celle du Monestier, un bled naissant tost après couvert de l'Avalanche , a passé deux Hyvers sous si grand amas de neiges sont quelques années, jusqu'à tant que fondue, venant à revoirie Soleil, la moisson en fut plus belle que des bleds produits dans une année : La raison en peut estre celle que donne Pline en l'utilité des neiges , vota^ dit- il, arborum communia sunt , frugumque nives diutinas sedere : causa non solum quia am-mamterrcB evanesceitem exhalât ioneincludunt et comprimuntj rétroque agunt in vires frugum atque radiées : Verùm quod et liquorem sensim prœbent^ purum prœterea , levissimumque^ quando nix aqua-

rum cœlestium spuma est^ tellus quoque illo modo fermentesdt sucdt plena.

Une chose digne de remarque fut aussi, qu'après un hyver si prodigieux en neiges , on print trois petits esquirieux , dont Tun estoit blanc au possible , les autres deux pies ou noirs et blancs ; on les vendit en la foire de Queyras pour pièces rares, et qu'on n'avoit encores veuës.

Cette année qui passe 1629. a esté si différente des autres, qu'il n'a non plus neigé en ces hautes montagnes qu'en haute mer, ny pieu non plus qu'en Egypte : on a joué en Février à la paume par la place : La Ribatière a esté ouverte les mois qu'elle estoit plus fermée. Cet hyver a esté si pauvre de neiges , qu'il n'en a pas eu pour se couvrir : la campagne est demeurée toute nud sans avoir eu dequoy se reblanchir, ny la terre des couvertes pour envelopper ses fruicts qui luy estoient demeurez si petits. Le reliqua des neiges des siècles passez, ou les plus rebelles et invétérées, sont presque toutes délogées; nos montagnes les plus surchargées ont eu ce soulagement , on a découvert des rochers qui n'avoient gueres paru depuis le déluge. Les fontaines et les eaux de plusieurs parts sont tariées au haut de nos Alpes» et les alpages et pasquerages tellement bruslez de la sécheresse , qu'à faute d'abreuvoirs et de fourrages, et de trouver où paistre, les chamois accompagnez de la faim , ou les plus courageux, se sont rendus privez, jusques là, ou si hardis, que de venir manger l'herbe jusques près de la Ville (25). On a esté nécessité de descendre les troupeaux de leurs hautaines, et d'anticiper les mairies (26) et remuë-menages des plus hauts aux plus bas Villages ; voire d'égorger en quantité extraordinaire les bestes à corne , et subir des viles distractions des survivantes , et de conséquent du bestail à hast : la perte ou disette des petits foins et autres que mayens, est incroyable. Contre les maximes d'Agriculture , ou l'ancienne observation de nos laboureurs , il a fallu

lors des semailles arrouser de dos eaux parties les champs, les garez pour les ablayr, et par après faucher les brueils trop épais en plusieurs lieux. Les remarques des saisons passées sont aussi singulières que pourroit avoir esté la véritable prédiction de celles de l'advenir par le passé.

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