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Essais critiques

DANS une chronique des livres au Courrier de Saint-Hyacinthe, en date du 1 1 janvier 1929, nous écrivions à propos de M. Alfred Desrochers et de son recueil de vers nouvellement paru, l 'Offrande aux Vierges folles :

« M. Desrochers a du ton. Il tombe rarement dans la platitude ou le poncif; il a une sainte horreur des lieux-communs, qui sont les mauvaises herbes de la littérature. Seulement, ce jeune homme, qui a de la vigueur dans la technique et dans l’expression, paraît manquer de santé morale. C’est un baudelairien légèrement précieux, qui paraît hésiter entre Baudelaire et le parnassisme rigide du rigide Hérédia, Il voit en son âme des choses affreuses, de grandes douleurs lamentables, qu’il

nous montre avec une espèce de délectation morose, et qu’il nous voudrait faire prendre au sérieux. Franchement, cela nous paraît peu à la page. Le frisson nouveau de Baudelaire, selon le mot de Hugo, date maintenant d’une soixantaine d’années. On admettra que c’est là nouveauté vieillie. Résumons en disant que M. Desrochers a trop de talent pour le gâter, consciemment ou non, à des jeux puérils. »

Je relis ces lignes. Pour ce qui concerne seulement Desrochers, je crains parfois qu’elles n’exagèrent un peu. Mais plus je m’y attarde, et plus elles me semblent signaler un état d’esprit déplorable, chez nombre de poètes canadiens. Cela peut paraître étrange, mais nous avons eu, nous avons encore des écrivains qui jouent aux poètes maudits. Ils y prennent un plaisir que nous comprenons mal. Autrement, ils n’y perdraient pas leur temps. Ce goût, d’ailleurs, n’est pas d’hier. Crémazie, dans sa Promenade des trois morts, va aussi loin que quiconque dans la recherche du bizarre et du macabre. N’y a-t-il pas chez Alfred Garneau, avant d’arriver à Nelligan, des traces nombreuses de sensibilité excessive? L’un et l’autre, à l’affût de la nouveauté,

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la croyaient trouver dans la succession trouble de Baudelaire et de Rimbaud. Ceux qui suivirent emboîtèrent le pas.

On se demande, en face de certaines productions, si tels de nos écrivains ne furent pas la proie d’une illusion? Ils se méprirent, évidemment, sur la valeur d’une inspiration empruntée. Il n’est pas si difficile, après tout, de pasticher Baudelaire. Il suffit de connaître les recettes. On dit son dégoût de l’action, son ennui de vivre; on se découvre une douleur taciturne, vraie ou supposée, et on l’étale au grand jour. A moins qu’on ne mette à contribution la terreur, l’horrible, le repoussant. Je ne sache rien qui retienne autant l’attention du public, avide de sensations fortes. Les névropathes, à quelque pays qu’ils appartiennent, connaissent la valeur de rendement du procédé. Il réussit invariablement. Dans ce genre comme dans tant d’autres, les écrivains canadiens s’inspirèrent des Français. Mais qu’on n’aille pas croire, sans y penser à deux fois, que ceux-ci sont les seuls à connaître les règles du jeu. On en trouve l’essentiel, par exemple, dans Hamlet. Le lugubre Corbeau de Poe semble être aussi de la même filiation. Et l’anglais Shelley

signe des vers comme ceux-ci, aussi dignes de Baudelaire que de Rollinat:

I met murder on the way —

He had a mask like Castlereagh —

Very smooth he looked, yet grim;

Seven blood-hound followed him.

Ail were fat; and well they might Be in admirable plight,.

For one by one, and two by two,

He tossed them human hearts to chew Which from his wide doak he drew.

Next came Fraud, and he had on,

Like Eldon, an ermined gown;

His big tears, for he wept well,

Turned to mill-stones as they fell.

And the little children, who Round his feet played to and fro,

Thinking every tear a gem,

Had their brains knocked out by them. 1

A tout prendre, et pour nommer les choses par leur nom, nous sommes ici en face d’une poussée

1 Anarchy, Shelley’s Poems, vol. I.

romantique, pure et simple. De ce gros romantisme inspiré de Shakespeare et des légendes allemandes, qui provoqua 1830. Nous ne ferons pas à Baudelaire, ni au Rollinat des Névroses, l’injure de nier leur sincérité. Leur cas, comme celui de Nelligan chez nous, fut particulier. Nous ne saurions accepter, toutefois, ce que prétendent nous imposer leurs adaptateurs, canadiens ou autres. Les détresses de ceux-ci, trop souvent, sont attachées de câble blanc.

Nelligan fut, au Canada, le plus puissant de nos névrosés. Le seul, en vérité, qui pût revendiquer le titre de poète maudit. Quel atavisme obscur fut le sien, quelles hantises le prédisposèrent à son rôle? Personne n’a encore élucidé le problème. Mais si Nelligan s’inspira des baudelairiens, — ce qui ne fait point de doute, — il est vraisemblable qu’il eût écrit son oeuvre sans eux, et dans le même sens qu’eux. Son être entier le poussait dans cette direction, son tempérament et sa jeunesse comprimée, son immense orgueil, qui n’avait d’égale que sa répugnance à travailler, comme le reste des hommes, pour gagner le pain. Jules Tremblay, qui connut Nelligan, me dit un jour que le malheureux

poète, à certaines heures sombres, cherchait sa nourriture dans les poubelles de Montréal. Tout l’homme est là. La société, eût-il prétendu avec Chatterton, lui devait la subsistance en tant que poète, en tant qu’homme différent du commun. La société refusant de le nourrir, il recueillait les restes d’autrui, plutôt que de s’abaisser à un travail qui l’eût fait déchoir à ses yeux. Il est mort à la peine, mort à la pensée, emporté, comme plusieurs de ses maîtres intellectuels, par une démence horrible.

Nelligan est resté chez nous sympathique. Il était jeune, dix-neuf ans à peine, quand il sombra. Il était en plein essor, il n’avait pas gâté ses dons. On le plaint, encore aujourd’hui, autant qu’on l’admire. Mais s’il reçut une extraordinaire nature d’artiste, il fut un faible devant l’existence. Dans un pays comme le nôtre, il n’eut pas le courage de vivre. Il ne sut pas vouloir, se contenta de souffrir. On peut dire qu’il a parcouru, durant ses années lucides, le cycle complet des tortures morales. Cela, jusqu’au drame final. Nelligan fut un visionnaire, un de ces hommes qu’on dit marqués du génie. Il fut aussi un faible, un enfant sans défense, plus passif et plus impuissant, en face du

spectacle du monde, que le petit Mowgli, en pleurs et tout nu, devant les fauves de la jungle.

S’il fut chez nous un cas exclusif, Nelligan ne devait pas faire école. C’est pourtant ce qui arriva. C’était inévitable. Ceux de nos poètes qu’on peut appeler élégiaques, ont tous reçu, plus ou moins fortement, son empreinte. J’entends, naturellement, ceux qui vinrent après lui. Ils étaient fascinés par son talent, qui était réel, et par sa fin lamentable. Ils oublièrent que son cas relevait de la pathologie, autant que de la littérature. Nélligan était un malade, comme Baudelaire, et chacun de ses actes trahissait le mal qui le rongeait. Les sujets de cette famille peuvent offrir de l’intérêt à la psycho-physiologie, ils ne doivent pas être pris comme modèles. Selon l’expression de Jean Carrère, ils sont de mauvais maîtres.

Les écrivains canadiens qui s’enrôlèrent, pour une raison ou pour une autre, parmi les poètes de la Névrose, connaissent-ils leurs grands hommes? Ont-ils essayé, à travers les livres, de retrouver leur physionomie, physique et morale? Savent-ils ce que furent leur jeunesse, leurs occupations journalières, leur mort? Je ne le crois pas. Ils ne voient

point la relation de cause à effet. Ils imitèrent leurs modèles, avec plus ou moins de conscience, avec plus ou moins de savoir-faire, subjugués par un aspect de leur étrange talent. Le fonds de tristesse qui est dans l’homme remontait chez eux à la surface, et ils cherchaient à l’extérioriser. Ils trouvaient dans la poésie morbide une échappatoire à leur dégoût universel. Il faut dire, à leur décharge, que plusieurs d’entre eux abandonnèrent rapidement cette manière, pour se tourner vers un art plus simple.

Les écrivains baudelairiens, à quelques exceptions près, furent des malades.

L’auteur des Fleurs du Mal, pour commencer par lui, ne fut jamais pour personne un modèle d’énergie. Il passa sa vie à s’apitoyer sur lui-même et à maudire le fardeau des jours, demandant aux paradis artificiels de l'alcool, de l’opium et du haschich, l’oubli de ses maux. Il finit par mourir fou. Voici, d’après Jean Carrère, les traits qui caractérisent son oeuvre:

1° Peur et dégoût de la vie, écoeurement et mépris des hommes:

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2° Fuite dans le rêve, dans le voyage et dans la nuit;

3° Fuite dans la volupté, la débauche et les paradis artificiels;

4° Regrets de la vie saine, de l'action et du temps perdu;

5° Remords et angoisses;

6° Fuite dans la mort, goût du néant, appel vers une vie inconnue. 2

Maurice Rollinat, celui que Maurras appelle le « macabre incongru », est de même lignée que Baudelaire, avec cette différence que la recherche de l’étrange est encore chez lui plus maladive, s’il est possible. Il vécut solitaire dans sa campagne de Fresselines, après la bohème première du Quartier latin. Il mourut fou, lui aussi. Au Canada, Nelligan, fils spirituel de l’un et de l’autre, devient également dément. Arthur Rimbaud, l’inventeur des voyelles-couleurs, l’un des créateurs du symbolisme, est un malade. « Quant à Rimbaud, écrit M. André Billy, c’est certainement un malade. Il

2 Jean Carrère, Les Mauvais maîtres, Paris, 1922.

y a un genre de folie que nous discernons chez lui, la folie ambulatoire. Dès l’âge de quinze ans, Rimbaud éprouve le besoin de fuite, le besoin de fugue. Il quitte Charleville à pied, il se rend tantôt au Luxembourg, tantôt en Belgique, et plus tard à Paris, non pas pour voir du pays, mais poussé par une impulsion vraiment pathologique, vraiment morbide. » 3 Le Breton Corbière, le paradoxal auteur des Amours jaunes, meurt à trente ans, brûlé de phtisie. Verlaine, qui se rattache aux précédents par plus d’un côté, fut toute sa vie une victime de l’alcool, et finit, abandonné de tous, dans une indigne pension.

Nous ne contestons pas le talent de ces écrivains, ni la part de gloire, si le mot plait, qu’ils apportèrent aux lettres françaises. Vers 1860, comme le dit Hugo de Baudelaire, ils dotaient celles-ci d’un frisson nouveau. Malheureusement, ce frisson fut pris et repris, au point de devenir banal. Il se fit plus intense, et plus raffiné, — s’il est permis de s’exprimer ainsi, — selon le tempérament des

3 Les Causeries françaises, conférence de M. André Billy, sur Verlaine Rimbaud, Mallarmé, 1924.

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écrivains. En fait, il n’est toujours qu’une même chose, vue d’angles différents, par des hommes différents. Ce qu’il importe de marquer, c’est que ces hommes, à des degrés variables, furent des déséquilibrés. Il ne faut pas leur jeter la pierre, leur lot ne fut pas le résultat d’un libre choix. Nous ne saurions admettre, toutefois, que des êtres normaux, sains de corps et d’esprit, se prennent pour eux d’un engouement tel qu’ils sèchent du désir de les imiter; d’être, dans la mesure du possible, semblables à eux. Il est assez rare, dans l’ordre physique, qu’on souhaite de devenir aveugle, boiteux ou paralytique, pour cette belle raison qu’un tel de nos amis n’y voit goutte, que tel autre a la jambe difforme, et qu’un troisième ne peut remuer des quatre membres.

Certains poètes canadiens prirent donc un malsain plaisir, pendant quelque temps, à cultiver la névrose. Il n’y ont rien gagné. A vrai dire, Nelligan est le seul qui soit allé, dans ce genre, jusqu’au bout de ses théories. On sait où elles le conduisirent. Il est probable aussi qu’il fut le seul sincère. Les autres ne furent que des amateurs. Ils s'étaient fait une conception erronée d’une littérature rajeu-

nie, acceptant le bizarre pour le nouveau, le biscornu pour l’original. Ils avaient pris la route la plus longue, et la plus mauvaise, pour atteindre à un art personnel, entendons non-banal.

Dans son livre des Mauvais maîtres, auquel nous sommes forcé de revenir, Jean Carrère écrit de Baudelaire qu’il fut, comme Musset, un propagateur de lâcheté morale. « A eux deux, dit-il, des générations entières doivent de n’avoir pas osé vivre, ou de s’être attardées longtemps dans le néant des rêveries. » Il est facile, pour peu qu’on s’en donne la peine, de continuer jusqu’à nous le raisonnement, de montrer la part d’influence qu’eurent à tour de rôle, sur les poètes canadiens, Baudelaire et ses continuateurs. On 1 a fait pour Nelligan, on peut le faire pour d’autres. Nous n’entreprendrons ici rien de la sorte. Nous nous contenterons seulement de citer, pour illustrer ce qui précède, des pièces de trois poètes canadiens contemporains, où se retrouve la marque baudelairienne. Elles sont de Jean Charbonneau, d’Alfred Desrochers, déjà nommé, et de Rosaire Dion.

De Jean Charbonneau :

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