L.-A. GARNIER-PAGÈS i
suggèrent / franc. D'autres, cinquante centimes. — Mais heureusement veille Garnier-Pagès ! Et c'est un financier ! Que les contribuables se rassurent 1 II ne leur demandera pas deux francs, pas vingt sous, par dix sous, mais neuf sous, simplement neuf sous pas un sou de plus que neuf sous. Il faut neuf sous pour fonder la démocratie. A ce prix que ne ferait-on pas ! ^J impôt de 45 centimes est voté. Il est d'ailleurs immédiatement exigible. Mais le ministre a déclaré : « La République n'aura pas besoin, pour faire de grandes choses, de l'argent que la monarchie <lemandait pour en faire de misérables. » (4 mars.) — C'est une antithèse.
Au surplus, Garnier-Pagès s'applique consciencieusement à ranimer les alTaires bien mortes. Il prend plusieurs dispositions utiles : il crée les Magasins généraux, il établit les Comptoirs d'escompte, il cesse d'être ministre... La confiance ne renaquit pas tout de suite et le crédit très malade se rétablit fort lentement.
Les blâmes seraient excessifs. Il faut, au contraire, louer Garnier-Pagès pour ce qu'il eut la présomption d'accepter le rude ministère des finances. Tous les financiers le refusaient. Garnier-Pagès n'avait pas les mêmes raisons qu'eux de s'abstenir . La candeur de son ambition fut profitable à la Répul)lique.
Puis, la critique est aisée, mais l'art... Dans les <îomplications de la crise, quel eût été le souverain remède, je ne le saurais dire. On peut soutenir que le naïf Garnier-Pagès ne fut pas un seul instant nuisible. J'ai même lu quelque part que les mesures financières de Louis-Antoine Giirnier-Pagès avaient sauvé la France, et on le démontrait amplement. —
Mais où donc l'ai-je lu? Ali! c'est, — il m'en souvient, — dans y Histoire de la lîéçoliition de 184^ par Louis-Antoine Garnier-Pagès.
Pour avoir voulu sauver la France, il subit un dur châtiment : il ne fut pas réélu député. Dès lors, il ne trouva plus4e raisons d'agir, et, douleur intolérable ! les occasions de parler lui manquèrent. Gomme la mémoire de son frère avait disparu, Louis-Antoine ne rex^résentait plus rien, n'était rien.
Il était inoffensif. Il devenait de plus en plus vénérable: on le respectait de moins en moins. L'empire négligea même de le bannir.
Au moins il trouva quelqu'un cjui lui rendit justice : ce fut lui. Il écrivit pour cela des livres nombreux. Il s'y considère avec bienveillance.
Sans doute il n'y a pas lieu de lui garder une reconnaissance immortelle. Il était maladroit aux affaires publiques. Il n'en savait rien, n'en devinait rien. Mais il avait tant de sincérité!
Et il aimait profondément son frère, et, parce qu'il aimait son frère, il aimait le peuple que son frère avait aimé. Songeons que si son frère n'était pas mort, il n'aurait été^ lui, qu'un courtier de commerce . Pourquoi s'étonner qu'il ait aimé le peuple avec incompétence ?
Il nen est pas moins un modèle pour les chefs de famille. Il avait une invincible dignité personnelle. Il vécut honorablement, vertueusement. Son esprit était simple, son âme innocente, son cœui^ virginal.
Il crovait en Dieu.
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ODILON BARROT
Odilon Barrot est excellemment un homme de 184^». Comment est-on un homme de 1848, comment ne lest-on j)as? Il serait malaisé de l'exposer dogmatiquement. Mais nul ne doute, en vérité, qu'Odilon Barrot ne soit au plus haut point un homme de 1848. Oui, ce brave homme eut tous les défauts sympathiques et d'ailleurs dangereux de ses contemporains politiques. Il n'est ni inférieur à Ledru-Rollin, ni supérieur à Garnier-Pagès. Bref, Odilon Barrot peut être une individualité négligeable, mais il est un type considérable. G" est le parfait exemplaire d'une catégorie de politiciens presque complètement disparue maintenant. Il faut que son nom survive.
Nom mémorable d'un homme fondamentalement honnête qui naquit en 1791, reçut les prénoms de Gamille-Hyacinthe-Odilon, pensa sans profondeur, parla sans retenue, subit par amour du peuple tous les régimes politiques, servit au surplus tous les gouvernements lorsqu'il fut leur adversaire, les ruina lorsqu'il les voulut servir, gouverna quelques mois la France sans que celle-ci en reçût un notable avantage, participa presque à son insu à deux ou trois révolutions qu'il ne comprit guère, prépara des événements dont la venue l'ébahit toujours, écrivit ses Mémoires avec gravité, crut être un philosophe, un orateur, un ministre et ne fut rien qu'un bon homme, eut sans cesse un grand sentiment de sa dignité personnelle et de nobles attitudes, prétendit avoir une âme héroïque et mourut àBougival.
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OdilonBarrot se déploya parmi toutes les vicissitudes politiques du xix^ siècle. A travers les péripéties les plus dissemblables, il fut constamment le même homme, l'homme de 184H. Dès i83o. il était un homme de 1848. Et si Ton peut soutenir qu'en 1848 il parut être, si j'ose le dire, un homme de i83o il faut reconnaître qu'en i852 il ne manqua pas de se comporter comme un véritable homme de 1848, et qu'en i8;o, enfin, il était trop vieux pour se modifier.
Son tempérament politique communique donc à sa vie une réelle unité. Elle n'est pas non plus dépourvue de variété à cause de la multitude d" événements où elle se répandit. L'unité dans la variété, Timmobilité et le changement : voilà l'homme et voilà l'œuvre. Un homme? Une œuvre?
Ahl qu'elles sont attrayantes, les manifestations de la vie politique d'Odilon Barrot ! Il n'est pas besoin de pénétrer avec efïort dans les profondeurs se- <îrètes de cette vie pour découvrir avec exactitude l'homme et l'homme politique qu'il fat imperturbablement. On le voit vivre avec intensité et avec clarté dans tous les grands incidents où les hasards le mêlèrent.
Certes, sa vie est fort intéressante, parce qa'il participa à beaucoup d'importants événements : et il est bien rare, en outre, que son intervention parmi eux ne fut pas inutile. L'inutilité extrême de cet homme politique fut persévérante et elle ne fut ja-
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mais sans éclat. Et comme on aperçoit aussi le goût d'opposition qui chez cet homme pacifique était sans doute entretenu par une réelle inaptitude à gouverner î Inutiles et mécontents, presque tous les hommes — si merveilleusement estimables cependant — de 1848 le furent. C'est leur originalité, disons : c'est leur gloire. Il n'est presque aucun d'entre eux qui ne personnifie, par l'incohérence de ses évolutions, lincohérence des événements historiques dont il fut soit le spectateur étonné, soit l'inconscient acteur. Ainsi Odilon Barrot. Et lui-même, comme tous ses contemporains, s'agita volontiers à la surface de la vie politique et sociale, se plut aux parades bruyantes et vaines, créa ou entretint des troubles superficiels et ne connut rien des troubles profonds qui les accompagnèrent d'abord, pour bientôt les absorber.
Odilon Barrot était un « bourgeois ». Il avait « de la fortune » et de la vanité. Avocat, il aimait la parole pour elle-même. Il parla toute sa vie durant et ne fut pas un méchant homme.
Le gouvernement de la Restauration servant et multipliant les préjugés antilibéraux de la caste aristocratique et cléricale, ne pouvait satisfaire sa jeunesse ardente, encore que pondérée, éprise à coup sûr de succès et de gloire. Odilon Barrot, qui n'était animé d'aucune malice, entra dans les sociétés secrètes, dont il fut un des membres les plus connus. Il parla.
Il n'était pas modérément fier d'attaquer en ses discours tout un gouvernement. Son goût d'opposition se précisa. Il présida vite la société « Aide-toi, le ciel t'aidera », où son libéralisme incertain prit son essor. Et voici que cet homme, qui sera un jour
convié à diriger TÉtat, apprend à gouverner en parlant. Mauvaise école. Si la parole possède un pouvoir destructeur, elle vaut peu pour construire, peu pour conserver.
De lui-même et par ses excès réacteurs tomba le gouvernement de Charles X. Barrot, qui avait prononcé, en quelque séance secrète de quelque secrète société, d'excellents aphorismes sur les périls des réactions, put croire qu'il avait lui-même préparé pour la France la politique libérale. Il exagérait. Vint Louis-Philippe, bourgeois libéral en qui « s'individualisaient » les tendances politiques cVOdilon Barrot, libéral et bourgeois. Louis-Philippe appela Barrot à la mairie de Paris. Le roi d'un côté, le peuple de- l'autre : Barrot entre les deux . L'homme entre le vice et la vertu. Barrot hésita toujours. Sa candide passion de popularité Tentraîna. Aussitôt qu'il cessa de participer au gouvernement de Louis- Philippe, il jugea ce gouvernement moins bon. II lui manqua des libertés nécessaires. Il estima qu'elles manquaient également au peuple. Et il ne le cacha pas. car il parlait aisément. Il parla tant que le peuple finit par savoir que plusieurs libertés lui manquaient dont il avait absolument besoin. Louis- Philippe vieillissait. Odilon Barrot demeurait toujours aussi jeune. En son ingénuité, il pensa C{ue puisque le roi, par une singulière aberration, ne lui demandait pas de conseils, il devait en revanche en donner au peuple. Orateur mais timide, il voulut étendre le droit de vote sans le rendre universel. Il ne douta pas que le meilleur moyen d'aboutir ne fût d'organiser des banquets — des banquets réformistes! Quels banquets! Il y parla beaucoup. Le
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peuple avait de plus en plus besoin de libertés politiques et les banquets se multipliaient. Les discours aussi. — 1848. — Le ministère refusait TextensioE. des suffrages. Barrot recommençait son discours sans fin. Plus pressés, les agitateurs firent la révolution. La Révolution! Barrot était interdit. Louis- Philippe le nomma ministre à midi. Le peuple ny prit point garde. A six heures, la France était en république.
Le peuple avait conquis d'un coup, non seulement les libertés nécessaires, mais encore les libertés nuisibles, s'il est des libertés nuisibles : mais je ne suis point ici pour discuter ces questions-là. Barrot neùt pas pensé que ses discours fussent à ce point efficaces. Il ne reconnut pas son œuvre en ces bouleversements. Je l'ai dit, il était un bon homme.
Ce bon homme, qui avait à son insu hâté la République, était d'esprit et de cœur essentiellement monarchiste. Tel il resta. Et il resta bon homme. Et, reconnaissons-le, tous les hommes qui sont les auteurs du régime républicain furent monarchistes ou démagogues. Il y eut peu de républicains clairvoyants, dogmatistes et tempérés. Nous persistons à en avoir peu.
La République s'organisait. Barrot, qui pourtant parlait facilement, ne savait que dire. Il savait moins encore ce qu'il fallait faire. Il exprimait dans les commissions législatives des idées judicieuses et molles. On ne l'écoutait pas. Mais quand le peuple, muni des libertés nécessaires et des libertés nuisibles, s'il en est toutefois de nuisibles, élut Louis- Napoléon, celui-ci, soucieux de devenir empereur, chercha un premier ministre qu'il pourrait duper.
Vite son choix se fixa sur Barrot. — Deux Décembre ! Deux Décembre! Barrot était indigné. Il se fit sincèrement arrêter avec plusieurs de ses collègues. Mais il était trop bon homme, on le relâcha comme s'il n'était pas dangereux. Ainsi, sous l'Empire, il fut libre, mais il fut triste. En outre, et bien qu'il ne parlât plus, il était de plus en plus inutile. Il ne cessa pas de l'être en écrivant une brochure sur la centralisation. Que dis-je, il fît des conférences en faveur de la Pologne et il les fit inutilement. Vieillissant, il avait toujours l'esprit droit et l'âme naïve. Il lui parut que l'Empire libéral d'Emile Ollivier convenait à la France. Napoléan lui offrit le ministère de la Justice. Il refusa héroïquement et présida bientôt une commission extra-parlementaire et inutile de décentralisation. Il la présidait encore lorsque la République surgit de la débâcle. 11 fut aussi stupéfait de cette rév^olution que s'il r avait préparée lui-même. Il sollicita les suffrages des électeurs. En vain. Alors, comme on ne savait en quoi il pouvait è're le moins utile, on le nomma président du Conseil d'État. On fit plus. On lélut membre de l'Académie des Sciences morales et politiques. C'était la consécration suprême de son inutilité et de ses bons sentiments.
En 1879, il avait quatre-vingt-deux ans. Il mourut, terminant une noble vie. Il avait combattu la Restauration. Il avait combattu le gouvernement de Louis-Philippe et l'aurait servi s'il ne favait anéanti par aventure. Il avait combattu la seconde République, puis il lavait servie, ce qui avait hâté sa chute. Il avait combattu l'Empire, puis il l'avait servi, tout en le combattant. Enfin, il avait servi la
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troisième république, en étant hostile à la République elle-même. Il avait d'ailleurs plus de mérite à servir qu'à combattre, car son esprit loyal était indépendant. Il ne savait vraiment pas quel était le meilleur gouvernement, mais il croyait savoir que la République était le plus mauvais. Il avait assisté à quatre révolutions et il n'avait jamais discerné au travers d'elles l'omnipotence du hasard.
Et Barrot avait un bon caractère. Son honnêteté morale était extrême et toute sa vie politique en fut incommodée .
Les vertus ne lui manquaient pas. Si elles lui furent désavantageuses durant qu'il les pratiqua, elles lui valent aujourd'hui la déférente indulgence de l'histoire.
Son visage faisait connaître ses vertus. Il avait une pliysionomie gravement belle. Son front vaste, encorequ'ilnaljritàt qu'un petit nombre de pensées, en paraissait chargé. Son maintien était digne à Texcès. Bref, il semblait toujours penser à quelque chose. Et pourtant sa sincérité était très grande. Mais il méditait dans le vide. Ses vêtements euxmêmes inspiraient le respect pour l'homme, cet homme qui prenait tout au sérieux, même la poli-, tique, et ne conçut jamais que les destinées de la France pussent prêter au badinage. Ses contemporains, dont plusieurs lui étaient inégaux, lui ressemblaient tous.
Caractère digne d'estime infiniment ! On prétend
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que sa vertu était boursouflée comme son éloquence, et on a raison. On assure que sa modération naissait de son impuissance, et je n'en disconviens pas. On affirme que son caractère lui fit commettre des fautes politiques et on Faffirme justement. Du moins, sachons reconnaître quOdilon Barrot commit constamment ces fautes sans qu'il s'en aperçût. Il est honorable par ses qualités, il l'est même par ses défauts.
Certes, il était aussi probe intellectuellement que moralement. Il ne doutait pas que. comme député et même comme ministre, il ne dût et ne pût travailler au progrès national. Il voulait innocemment accomplir son devoir. H disait avec une immense sincérité : « La France a le droit de nous demander compte de la manière dont nous employons le mandat quelle nous a confié... » Indiscutal)lement.
D'ailleurs, il était doué d'un bon sens presque perpétuel. Il était circonspect jusqu'à être précautionneux. Il était sage, et, avant d'agir, se piquait généralement de réfléchir. Mais, ensuite, il était trop tard et il agissait peu. Il recommandait, en toutes conjonctures, la modération. Il la recommandait avec courage : « Jamais, disait-il en 184^, nous n'avons eu plus besoin de sang-froid et de prudence. » Voilà une idée peu controversable. Il exprimait fréquemment de telles idées.
Son bon sens se combinait d'héroïsme, d'un héroïsme charmant. Ainsi, le 24 février, lorsque Thiers et Barrot étaient sur le point de s'unir en un ministère sauveur, l'émeute populaire prospérait parmi la ville. Barrot s'empressa pour la calmer : « Restez ici, dit-il à Thiers, s'il y a quelque balle à
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attraper, il est inutile que nous y soyons tous. » ïhiers, qui avait l'esprit juste, accueillit cette idée que le bon sens dictait. Tout seul le doux héros Odilon courut solTrir aux balles, qui firent de courtois détours pour ne l'atteindre pas. Du moins s'eflbrça-t-il d'apaiser les manifestants. Et ceux-ci clamaient de plus en plus fort : Aux Tuileries ! Ils exigeaient l'abdication du roi. Et Barrot lui-même a pris soin de nous conter ceci : a Je me penchai alors vers les gardes nationaux qui conduisaient mon cheval et leur dis avec vivacité : « Xon, non, « pas aux Tuileries ; vous le voyez, je suis épuisé, et « puis j'ai besoin de rassurer ma femme. Je dece meure rue de la Ferme-des-Mathurins. » Ces braves gens me comprirent. » Braves gens, en vérité ! Mais voyez à quel point le courage, chez Odilon Barrot, s'allie à la bonté d'àme. Il a aussi un sentiment très net du devoir conjugal. Qui n'estimerait un politicien si honnêtement simple, époux si tendre !
Mais il était épris de popularité follement. Quand il allait à un médiocre banquet réformiste et qu'on applaudissait sur son passage, il se croyait maître de l'univers. Alors, sans craindre de ruiner sa domination, il prenait la parole. Le peuple qui l'aimait avec indulgence l'applaudissait tout de même, et Barrot continuait de discourir. Avec quelle candeur il souriait à la gloire ! Certes, il n'eût rien fait pour forcer cette gloire. Mais il aimait si sincèrement le peuple qu'il jugeait naturel que le peuple Taimàt. D'ailleurs, tant était fervente sa passion de popularité, Barrot s'exagérait son influence. Lorsque, au ^^4 février, par un tardif expédient, le roi l'accepta
pour ministre, Barrot ne douta pas que la révolte ne fût calmée soudain. Et le soir même, cependant que la République était proclamée quelque part, Barrot, au ministère de l'Intérieur, télégraphiait à la France qu'il était ministre et que l'ordre régnait dans Paris. Ah! présomption naïve ! Mais sa vanité était pure. Il voulait être populaire en France pour accomplir le bonheur de la France.
On ne s'étonnera pas que, parmi la violente incertitude des révolutions, un tel caractère ne condamnât Odilon Barrot à la plus complète impuissance. En edet. Son lionnêtcté était colossale. Incapable d'accomplir le mal, il ne l'imaginait pas ailleurs. 11 ne le comprenait pas. C'est assez dire que ses regards politiques n'étaient pas très perçants. Mais il exprimait en tous temps des sentiments moraux cxtraordinairement dignes d'éloges. Le coup d'État de Bonaparte lui inspire cette honorable pensée : « On ne croyait pas à une conspiration dans laquelle un homme de plaisir, un Joueur comme M. de Morny, était apx^elé à remplir un rôle principal. Gomme si ce ne sont pas précisément ces hommes livrés à une vie déréglée qui sont les instruments les mieux disposés et les plus appropriés à de pareils attentats l Ils avaient donc oublié leur histoire romaine et parmi quelles gens Catilina avait recruté ses complices. » Tardive imprécation ! Cette psychologie vertueuse se manifeste à Theure où elle est illusoire. Odilon Barrot, jusque-là, avait assisté aux agissements de Morny sans les comprendre.
Les événements révolutionnaires lui inspiraient un certain nombre d'idées morales ou de considérations philosophiques, mais un très petit nombre de
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vues politiques. Il élisait solennellement, au 24 février, alors que Paris s'agitait en la plus furieuse effervescence : « Les nations ne meurent pas, cela est vrai, mais elles peuvent s'affaiblir dans les convulsions intestines. » Et il se contentait alors, pour faire face au péril, de cette pensée dont il est impossible, au surplus, de contester sans mauvaise foi Textrème justesse.
En i852, il laissait paraître encore son goût dominant à l'excès pour je ne sais quelles invocations verbeuses de légalité et de morale. Voyez comment il pensa s'opposer au coup d'Etat. Il narre lui-même sa tentative ingénue : « Je rédigeai à la hâte une déclaration dans laquelle, après avoir visé les articles de la constitution qui punissaient comme crime de haute trahison toute tentative faite pour empêcher l'assemblée de se réunir, nous proclamions la mise en accusation de Napoléon et de ses complices : cette déclaration que je laissai sur mon bureau fut bientôt couverte des signatures de tous les députés présents et ensuite de ceux qui arrivaient successivement. » C'est très curieux; bien que tous les députés présents eussent signé cette protestation, et quoique ensuite tous les députés qui arrivaient successivement eussent signé à leur tour, le coup d'État ne fut pas entravé. Barrot croyait au pouvoir de telles manifestations parce qu'il avait infiniment confiance en lui-même. Il oubliait seulement d'agir.
Comment aurait-il pu agir? Il ne comprenait les événements qu'un très long temps après qu'ils s'étaient produits. En dépit de ses longs exercices politiques, il avait une absence de persi)icacité difficile à mesurer. Tout le disposait à l'aveuglement. Il
ne prévoyait rien, ne voyait rien. Et, dans ses Mémoires, racontant franchement son existence politique, il montre, mieux que nous ne saurions faire, que sa vie fut une surprise perpétuelle. En 1848, Louis-Philippe agonisant l'avait convié au ministère. Et Barrot, fièrement, afïrontait les barricades. (( Ah! lui dit un manifestant avec quelque familiarité, nous te connaissons, Barrot; tu es un brave et honnête citoyen, tu as toujours défendu le peuple; tu nous assures que la réforme a triomphé. On te trompe comme on t'a trompé en i83o. — Je lui donnai un énergique démenti.» Il donnait volontiers des démentis aux hommes; et, quant à lui, il était surtout démenti par les événements. Je ne pense pas qu'une seule de ses prévisions s'accomplît jamais. Je suis certain que pareillement aux autres politiciens de son temps, il s'abstint de prévoir les événements les plus proches. Écoutez ce discret aveu : « Emmanuel Arago, l'avocat, parvint à s'approcher de moi à la hauteur de la rue de la Paix et à demi-voix me dit ces paroles : « Avant ce soir, l'aljdication du roi, sinon une révolution. » Je n'attachai pas alors une grande importance à cette communication. » Le contraire eût surpris. Et ce n'est pas tout. Deux révolutions inopinées lempêchèrent de redouter une troisième qui se produisit aussitôt. A coup sûr, il ne lui manquait que le sens politique. Au surplus, chacun lui reprochait d'être privé de perspicacité. Et Ledru-Rollin, qui, si je ne me trompe, le dépassait beaucoup en imprévoyance, en vanité, un peu sotte, usait à son égard d'une lourde ironie : « Je ne vous fais pas l'injure de croire que vous voulez conlisquer les libertés publiques. Vous
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nous dites : Nous veillons. Soit, mais vous n'y voyez pas. » Ailleurs : « Vous vous dites attaché à la République, je veux le croire; mais vous l'aimez comme vous aimiez la dynastie d'Orléans que vous avez renversée tout en l'aimant... Vous avez des amours malheureuses. Vous avez semé l'agitation de la réforme ; mais en voulant donner une leçon au gouvernement de votre choix, vous l'avez jeté dans les bras de la République. » Une fois par hasard Ledru- RoUin avait raison. Il n'en est pas moins vraiqu'Odilon Barrot, grâce à ses qualités innocentes et à ses défauts candides, attire la sympathie que Ledru-Rollin peut-être repousse davantage...
Et tout son caractère s'épanouissait en son éloquence. Barrot orateur : ah î le charmant bonhomme. Il parlait avec tant d'amour. Il mettait toute son énergie dans ses paroles; elle ne se trouvait donc pas ailleurs. Il avait des interruptions farouches : «Je ne pus m'empécher de pousser de mon banc cette exclamation : Mais Polignac et Peyronnet n'ont pas parlé ainsi... (FA'e a O77rt^/o/z.) L'animation de la Chambre était à son comble et mes paroles étaient comme le coup de tocsin qui annonce l'incendie. » Voilà l'homme! Et la virginité intacte de son esprit et de son cœur s'étalait en ses discours austères et graves, sonores. On n'y trouvait ni originalité ni philosophie. Mais Barrot, en revanche, eut inventé le lieu commun. Du moins, il le vulgarisait. Et son éloquence n'était ni nerveuse, ni forte : chair polie mais flasque. Surtout ses discours ne se hâtaient pas de finir. Bref, Gormenin, qui ne plaisantait pas, le considérait comme le premier généralisateur de la Chambre.
Mais on ne gouverne pas les hommes avec des généralisations. Et, donc, rien dans le caractère dOdilon Barrot ne le disposait à résister aux événements, pour les dominer.
Rien non plus dans ses idées. Odiion Barrot, tant il était sincère, était encombré de principes politiques. Ses principes étaient tels qu'ils Faidaient beaucoup à hésiter. Il était incertain par principes.
L'armée des politiciens de 1848 était composée dune ardente avant- garde de « démagogues » et d'une ardente arrière-garde de monarchistes. Le centre était un amas confus d'iiommes indécis et faibles. Odiion Barrot combattait timidement dans les récrions du centre. Surtout, il était efïravé des exaltations démagogiques et ne comprenait rien des violentes revendications sociales. Il était fort ignorant des lois de la vie sociale, ne songeait pas à l'importance des mouvements économiques et que toutes les transformations futures des sociétés seraient par eux exclusivement déterminées tôt ou tard. Bourgeois d'esprit étroit, il n'avait jamais pénétré la vie populaire. Avocat ami des mots, des phrases, il se contentait de suivre la règle des principes politiques superficiellement équilibrés. Il ne considérait dans la nature rien autre que le jeu des principes politiques. Ces combinaisons doctrinales, qu'il avait construites, impuissantes à dominer l'évolution nationale, peuvent du moins plaire aux académies.
Ses conceptions sur le gouvernement politique
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étaient cohérentes et vaines. Voici son aveu respectable : « Toutes mes convictions morales et politiques, j'ajouterai même, toutes mes affections me portaient à servir la monarchie constitutionnelle. J'étais pour ainsi dire né avec elle : elle avait eu mes premières et constantes prédilections : non seulement j'avais foi en elle, mais ma raison se refusait à rien voir de digne, de possible même pour mon pays en dehors d'elle... et voilà que, par la plus étrange fatalité, ce pouvoir m'est en quelque sorte imposé dans une république à laquelle je nepouvais croire, et sous un président à qui je ne pouvais me lier. » {Méni.,111.) On pensera peut-être que ce n'étaient point là d'excellentes conditions pour l'exercer. Mais ce qui importe c'est la foi suprême d'Odilon Barrot dans les principes de la monarchie constitutionnelle. Ces principes, que sa raison comprenait et que son cœur chérissait, il les regrette alors qu'il les. a détruits. Telle est sa fidélité à ses principes abolis en 1848, si grande est sa douleur d'avoir coopéré à leur abolition qu'il se confesse de leur anéantissement comme d un crime prémédité : il avait simplement péché par inadvertance. Il écrit: « Navons-nous pas à nous reprocher d'avoir eu trop de foi dans le libre jeu de nos institutions et surtout d'avoir trop cru à la force de ce gouvernement qui se disait si fort et qui n'a pu supporter l'épreuve de cette agitation réformiste qu il avait lui-même provoquée? ?s'aurait-il pas mieux valu attendre dix ans, vingt ans même, s'il l'avait fallu, ces réformes que nous poursuivions que d'exposer notre pays aux perturbations et aux réactions contre lesquelles nous nous débattons encore? Pour moi, je n'hésite pas à
en faire l'aveu: mais combien mimiteront? » (Mém., lY.) C'est ainsi qu Odilon Barrot, avec une franchise énorme, fait connaître tout à la fois son tempérament politique et ses principes politiques et leur singulière infirmité. Et il n'était pas homme à douter des principes parce que des événements avaient prouvé leur faiblesse.
11 voulut donc toute sa vie une monarchie constitutionnelle. Xon, certes, une monarchie de droit divin, conception monstrueuse et inacceptable, mais une monarchie contractuelle, un pacte bilatéral engageant le prince et la nation. Royauté héréditaire mais formée d'institutions républicaines.
Alors que la République dominait et cherchait à régner avec ordre et pour cela tâchait à se pourvoir d'une constitution, Barrot, qui souffrait mal la République, travailla du moins à la munir d'un solide système parlementaire. Montesquieu de couloirs et de réunions publiques, avide d'établir en France une combinaison de libres pouvoirs modérateurs, il réclamait la division du pouvoir législatif en deux Chambres : seul moyen pour empêcher l'absolutisme du Parlement. Naturellemnt, il citait les États- Unis. l'Angleterre... Déjà! Et nous sommes des imitateurs ignorants et forcenés. Puis, très soucieux détendre à toutes les manifestations de la vie nationale la juste domination des principes politiquet^, il se préoccupait méthodiquement de construire en entier une constitution de lignes harmonieuses. « Ah! disait-il, en termes placides, commençons par organiser fortement la commune qui n'est que la famille agrandie; de la commune, passons au canton, du canton au département. Imitons ces architectes
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avisés qui donnent aux constructions des fondations solides avant d'en poser le sommet... Comment les citoyens pourront-ils débattre efficacement les grandes atïaires s'ils n'y ont été accoutumés par le maniement des alTaires locales?... » Et, certes, il raisonnait très correctement. Mais qu'il avait tort de croire qu'une constitution sagement combinée donnerait aux citoyens l'art de se rég'ir! Il se rendait mal compte qu'il manquait au peuple ce que ne donne pas une constitution même bien ordonnée, c'est à savoir l'éducation politique.
Et parce qu'Odilon Barrot ne vit pas l'urgente nécessité de cette éducation, ses principes politiques étaient contraints de demeurer invalides . Pourtant son intime modération d'àme et d'esprit suppléait en lui le sentiment des réalités. Il se préoccupait beaucoup de trouver des freins, des contre-poids. « Puisque notre démocratie ne trouve aucun temps d'arrêt, aucun frein ni dans une puissante organisation départementale et communale, ni dans la forte discipline des familles, ni dans le prestige de la naissance ou l'influence des grandes fortunes, puisqu'elle est seule, c'est en elle-même que je veux trouver les moyens de la modérer: et plus la force d'impulsion, d'entraînement est grande, plus je veux que le frein soit puissant, » Mais Barrot ne comprenait pas que l'ordonnance de la vie nationale devait se déterminer non par les principes politiques, mais par les principes sociaux. Il ignorait que tout dans la société se ramène à la vie sociale, c'est-àdire aux phénomènes de production et de répartition des richesses et aux conditions et aux conséquences de ces phénomènes et que le désordre
politique est toujours la conséquence du désordre social.
Alors, OdilonBarrot, ne sachant pas que la République est essentiellement un régime social, c'est-àdire le régime qui doit assurer le développement normal des activités des individus, ne voulait et ne pouvait admettre la République. Jamais il ne l'admit. Pour lui, toute la vie nationale se résumait dans la conquête ou l'exercice du droit de vote et dans la pratique de la liberté et de la légalité. Ses principes retardataires et superficiels ne lui étaient d'aucune aide contre le bouleversement dont il fut témoin. Il aimait bien le peuple qu'il ne connaissait pas et dont il ne comprenait pas la vie : il pensait réaliser son bonheur par je ne sais quelle eurythmie de principes politiques. Et c'est ainsi qu'ayant des principes nets et factices, il fut entraîné par amour du peuple à déplorer et à servir tous les gouvernements.
Mais accomplit-il une œuvre? Exercer une action durable est un privilège rarement accordé aux politiciens. Barrot n'eut pas ce privilège. Certes il prit part à plusieurs révolutions dont les conséquences se répercutent encore parmi nous et se traduisent regrettablement aujourd'hui par le douloureux et funeste contraste entre l'état politique et l'état social des citoyens de la République . Mais la participation d'Odilon Barrot fut tellement inconsciente à ces aventures révolutionnaires c[u'on peut bien dire
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qu'il ne lit rien ni pour ni contre l'incohérence qui se manifeste avec ampleur dans toutes ces vicissitudes. Barrot parla constamment sans agir.
Et admirons les bizarreries de l'existence politique. Odilon Barrot étendit sa gloire précisément parce qu'il n'accomplit aucun acte. Sans être une inlluence, il fut un nom. Voilà toute son œuvre.
Et la signification de son nom transitoirement populaire était en somme très insaisissable. Odilon Barrot, qui n'était rien de plus qu'un bourgeois d'esprit étriqué, et professa constamment des principes infiniment conservateurs, parut être un champion du peuple. Pourquoi? Comment? Parce que n'étant pas convié au ministère^ il avait toute sa vie été enclin à demeurer dans l'opposition. Il s'était ainsi accoutumé à être libéral de parole et même d'idées. Sa personne, son caractère n'étaient pourvus que d'une autorité modique : mais l'autorité de son nom était grande. Le -24 février, alors que Louis- Philippe le choisissait pour ministre, le parti révolutionnaire l'inscrivait à T Hôtel de Ville parmi les membres du gouvernement provisoire. Plus tard, après les journées de Juin, lorsqu'une commission d'enquête fut élue pour rechercher les causes de l'insurrection et ses auteurs, Odilon Barrot, monarchiste impénitent, fut nommé président de la commission. Il était en somme adversaire du régime républicain et du gouvernement : il devenait l" arbitre de l'un et de l'autre, et des hommes. Son nom était pourvu d'autorité morale. Pour apprécier l'œuvre ou plus exactement l'action, d'ailleurs éphémère, de Barrot, il importe de tout ramener à la date de 1848. Son nom grandit jusqu'alors à mesure
que, sortant de l'opposition des sociétés secrètes^ Barrot étend davantage son opposition et la précise. Lorsqu'il réclame l'extension du droit de vote et que pour l'obtenir il dîne publiquement dans des restaurants de quartiers excentriques, il paraît être l'agent admirable du progrès et il est populaire. Cette popularité se dissipe lentement, à mesure qu'entraîné par sa circonspection et son amour de vague libéralisme, il se montre plus choqué des excès du régime issu de 1848. Le peuple tend à le dédaigner, même à l'ignorer. Mais son nom survit quelques heures dans les régions bornées de l'enceinte parlementaire. Il devient ministre. Aussitôt^ sa popularité meurt pour ne plus ressusciter.
Et voici qu'on peut nettement discerner les caractères de son action politique. D:» toutes parts, éclate son défaut de perspicacité. Mais aussi il faut considérer sa fidélité à ses principes. En même temps, on voit que Barrot fut toujours dominé par les circonstances. Il se heurtait violemment à tous les hasards. Certes, il fut le promoteur indirect de la Révolution par laquelle la France à la fleur de l'âge démocratique fut dotée, si j'ose m'exprimer ainsi, du suffrage universel. Et pourtant Barrot ne prétendait qu'étendre un peu les conditions du droit de vote, faire ainsi le gouvernement plus libéral. Et, cependant qu'il entreprit cette action réformiste, action toute modérée, il visait simplement à expulser Guizot du ministère, peut-être pour le remplacer. Des perturbations gigantesques sourdaient de ces minuscules aoitations.
Ainsi toujom's. Et lorsque Barrot occupa enfin le ministère, voici paraître davantage tous les élé-
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ments de sa personnalité, tout Tliomme et tout le politicien.
D'abord son autorité morale le fait chuisir. Louis Bonaparte, prétendant sournois à FEmpire, cherche le ministre le mieux fait pour la circonstance. Son examen écarte tous les hommes notables. Et le souci qu'il a de les éviter tous l'incline davantage à convier Barrot au pouvoir. Barrot ainsi ne devient indispensable qu'à cause que les autres politiciens inspirent au président des craintes. Son nom rassure l'Assemblée, son caractère rassure le président.
Barrot est ministre (lo décembre 1848). 11 montre un libéralisme délibérément impuissant. Il lui faut lutter ici contre l'Assemblée constituante qui, à la veille de disparaître, renonce sans grâce à son mandat. Il est assailli d'interpellations. Et il se désole avec conviction de ces manifestations qui gênent le fonctionnement d'un régime libéral : « Ah 1 s'écriet-il douloureusement, depuis que nous sommes aux affaires, pas un jour ne s'est passé sans que nous ayons été appelé à cette tribune sur des interpellations, sur des incidents, sur des anecdotes qui étaient également indignes de vous et de nous. » Mais le libéralisme franc et timide se manifeste activement. Barrot lutte contre la démagogie dont l'audace croît. Il fait restreindre le droit de réunion, la liberté de la presse. Entraîné par Léon Faucher, ministre de l'Intérieur, il prépare une assemblée législative libérale et modérée : ce pourquoi sont destitués des préfets complaisants au désordre, révoqués des maires suspects, dissoutes des gardes nationales factieuses... Il combat vivement et heureusement l'émeute du i" juin où se commit Ledru-
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RoUin. Il fait voter des lois répressives. Et n'est-ce pas bien l'œuvre d'un infirme libéralisme qui tâche vainement à résister à la poussée tumultueuse de la démagogie ? Hélas 1 la modération ne peut rien contre ces passions frénétiquement agitées. Il faudra pour les contraindre la force d'un maître.
Ce maître s'approche à pas rapides. Barrot l'amène à son insu. Tous les efforts libéraux du ministre servent les desseins de Bonaparte. Les clubs fermés, la presse enchaînée, tout disposait la France pour l'absolutisme. Louis-Napoléon, lorsque Barrot lui devint superflu, lui donna son congé.
C'est ainsi que Barrot n'avait rien pénétré des projets du président. Sans doute, il écrivit plus tard : « Il devenait de jour en jour plus évident que Louis-Napoléon se trouvait trop à l'étroit dans les limites que lui imposait la Constitution. »
... c( II n'était pas nécessaire d'être un politique bien perspicace pour apercevoir, dans cette impatience que le Président manifestait de s'affranchir des gênes que lui inspirait un ministère qui avait pris trop an sérieux sa mission et les prétentions du Parlement à la prééminence, les germes d'une perturbation inévitable dans les hautes régions du pouvoir. » Barrot l'écrivit trop tard et il faut dire qu'il manqua avec suite de perspicacité.
C'est ainsi que soucieux d'équilibrer le libéralisme politique dans une société où tous les éléments so- €iaux étaient déréglés, Barrot accomplissait fatalement une œuvre vaine. C'est ainsi que s'elforçant dans les régions superficielles du gouvernement, il n'atteignait pas. les sources de cette universelle dissociation, les racines du mal. Il était inévitable que
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les démagogues élancés vers le pouvoir entraînassent avec eux le peuple, ^prématurément souverain politique puisqu'il persistait à être esclave social, le peuple engagé pour cela aux incertaines révolutions, Ou bien, il fallait qu'un maître surgît soudain qui contraignît tous ces mouvements désordonnés. Et cependant quOdilon Barrot s'appliquait à réaliser son libéralisme imprécis, les événements, en dehors de lui, poursuivaient leur marche. Et Bonaparte, pour contenir la révolution d'en bas, préparait la révolution d'en haut, celle qui devait jeter, sur les ellervescences, la paix longuement silencieuse de l'absolutisme.
L'œuvre de Barrot aA ait été vaine, elle devait l'être. Son action insaisissable finissait subitement. Secoué à l'improviste par toutes les révolutions, il écrivait au soir de sa longue existence inutile : « Les Jiommes politiques sont rarement maîtres de leur destinée, moins encore dans notre pays que dans aucun autre. »
Ces mots, sur sa tombe, seraient une belle épitaphe et juste.
Et disons, car c'est tout dire : il fut un homme de 1848. Prestigieuse époque qui marqua pour jamais les contemporains. O temps abolis de la politique oratoire ! Tant d'inexpérience et tant d'honnêteté !
C'est miracle que ces hommes qui créèrent la souveraineté du p^^iple aient ignoré à ce point la vie
sociale : voilà leur faiblesse, voilà leur faute et nous en souffrons.
Et sans doute, en songeant à Odilon Barrot, on se prend à penser qu'un honnête homme, étant simjDlement un honnête homme, peut être fort dangereux. Pourtant l'histoire doit être clémente àce bourgeois de bonne volonté.