I. D'après Lo Chronique (4 vol.. Flon. éditeur
Cm E^^A^S CRITIQUES
veulent être actrices ! Rares, très rares sont les privilégiées qui ont consenti à rester spectatrices gracieuses ou amusées, intéressées aussi et apparemment indulgentes 1 Elles ont assurément choisi la meilleure part. Mais hélas ! la femme de lettres chez nous a tué la femme d'esprit. La femme d'action a tué la femme de société. Ce n'est que par exception que les femmes d'aujourd'hui exercent dans leur milieu une influence comparable à celle qu'exerçait M'"*' de Boigne, rayonnent comme elle rayonnait. Une femme telle que M™^ de Boigne nous attire donc et nous retient par le contraste quelle offre avec les femmes de notre pétulante époque...
La duchesse de Dino deviendra-t-elle notre amie comme la comtesse de Boigne? Sachons choisir nos amies et procédons par ordre ! La Chronique écrite par la duchesse de Dino de i83i à 1862, est publiée par sa petite-fille, la princesse Radziwill née Gastellane. La princesse Radziwill veut nous faire aimer et vénérer sa grand' mère. Elle a la précaution de nous dire comment nous devons nous y prendre. Elle nous avertit dans une courte préface, courte et un peu dédaigneuse pour nous, des sérieuses raisons que nous avons d'admirer la duchesse de Dino et de lire sa Chronique. D'abord^ nous sommes avisés que cette Chronique met en lumière, mieux que toutes les publications faites jusqu'à ce jour, les dernières années du prince de Talleyrand. On nous rappelle ensuite que la duchesse de Dino a occupé une place exceptionnelle dans la société européenne du XIX® siècle. Mais il importe que nous ne nous trompions pas sur la duchesse de Dino elle-même. c( Ses attraits comme ses dons furent rarement
LA DUCHESSE DE DINO bo
égalés, mais ce qui est moins connu, c'est la séduction morale qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient. Si l'intelligence est une puissance, l'élévation de l'âme en est une plus grande encore et celle-ci a certainement aidé la duchesse de Dino à traverser bien des phases difficiles dans sa vie. C'est ce qui me semble tout particulièrement ressortir lie cette Chronique où on sent planer une âme supérieure. » Une àme supérieure! Xous ne demandons pas mieux I Xous ne sommes pas tellement avilis que nous ne puissions apprécier les âmes supérieures! Toutefois le rôle dame supérieure est diflicile à tenir. Il est peu sympathique parce qu'il révèle trop aux pauvres gens que nous sommes leur infirmité intellectuelle et morale. Il est presque un rôle ingrat. En tout cas, le rôle d'à me supérieure doit être rempli avec une extrême bonne grâce. Ces réserves faites — et elles n'impliquent naturellement, aucune hostilité préconçue contre l'âme supérieure — il nous reste à nous demander si l'auteur de la Chronique devint duchesse de Dino parce qu'elle était une âme supérieure ou âme supérieure parce qu'elle était duchesse de Dino... Nous verrons bien !
Mais allons \dte consulter -notre charmante amie la comtesse de Boigne qui n'était pas une âme supérieure. Dieu merci (au fait, il n'y a pas là de quoi remercier Dieu), mais qui était une femme bien vivante.
Cependant que dit, si elle en dit quelque chose, la duchesse de Dino de la comtesse de Boigne en ce premier volume de notes écrites de i83i à i835. Elle dit ceci : « A neuf heures (12 décembre i834), j'ai été
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avec M™*" Mollien chez la comtesse de Boigne. Elle était Tenue la première chez moi et m'avait fait dire par M"^^ Mollien qu'elle serait très flattée si je voulais venir quelquefois chez elle le soir. C'est le salon important du moment, la seule maison comme il faut qui appartienne, je ne dirais pas à la Cour, mais au Ministère, comme celle de M"'' de Flahaut appartient à M. le duc d'Orléans et celle de M™'= de Massa à la Cour proprement dite. Il n'y en a pas une quatrième. Chez M™« de Boigne c[ui reçoit tous les soirs, on s'occupe avant tout de politique, on en parle toujours; la conversation m'a paru tendue, assez incommode par les questions directes j^oussées jusqu'à l'indiscrétion qu'on se jette à la tête : « Le duc de Wellington semaintiendra-t-il? Croyez-vous que M. Stanley se joindra à Sir Robert Peel? S'ils croulent, cela tournera-t-il au profit des Avhigs ou des radicaux? Pensez-vous que lord Grey veuille se réconcilier avec lord Brougham? » Voici par quelles questions j'ai été naïvement assaillie. Je me suis tirée d'aflaire en plaidant ignorance complète et en finissant par dire en riant que je ne m'attendais pas, dans une belle soirée, à répondre à des questions de conscience. Cela a fini là, mais je n'en avais pas moins reçu une impression désagréable, malgré les excessives gracieusetés de la maîtresse de la maison, et j'ai été bien aise de m'en aller. »
La duchesse de Dino ne se montre point là une très aimable personne. Elle est systématiquement dédaigneuse et pour le salon de M"^*^ de Boigne et pour M"'^ de Boigne elle-même. Si elle n'est pas méchante, elle est au moins malveillante. Est-ce là le fait d'une âme supérieure? *