‹ Essais critiquesChapitre 15 sur 52 · LA DUCHESSE DE DI.NO · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE DI.NO

Mais que dit, au contraire, la comtesse de Boigne de la duchesse de Dino .\Elle parle d'elle à plusieurs reprises ; elle la suit aux périodes principales de sa vie. Elle la juge toujours avec sincérité, elle semble toujours la juger avec vérité.

Elle la voit au sortir de l'enfance, extrêmement jolie, prévenante et gracieuse. Elle trouve déjà en elle un esprit brillamment distingué. Ce sont ses propres expressions qui sont obligeantes, vraiment. Cependant M""^ de Boigne fait aussitôt ses réserves. (( M""" Edmond de Périgord (plus tard duchesse de Dino) réunissait, dit-elle, tous les agréments hormis le naturel ; malgré Fabsence de ce plus grand des charmes delà jeunesse, elle me plaisait beaucoup. » Cette phrase n'est-elle pas joliment écrite en sa cruauté? M"^^ de Boigne atteste que la future duchesse de Dino a tout, sauf le principal sans quoi tout le reste n'est rien.

D'ailleurs, elle admet, en faveur de cette jeune femme qui lui a plaisait beaucoup », toutes sortes de circonstances atténuantes. « Sa mère, tout occupée de ses propres aventures, avait laissé le soin de sa fille à un vieux professeur jésuite, qui en avait fait un écolier très accompli et très instruit. La nature l'avait créée jolie lemme et spirituelle, mais la partie morale, l'éducation pratique et d'exemple, avaient manqué ; ou plutôt ce qu'une intelligence précoce avait pu lui faire apercevoir autour d'elle nétait pas de nature à lui donner des idées bien saines sur les devoirs qu'une femme est appelée à remplir. Peut-être aurait-elle échappé à ces premiers dangers si son mari avait été à la hauteur de 5a propre capacité et qu'elle eût pu l'aimer et Tho-

norer. Cela était impossible, la distance était trop grande entre eux. » Et M'"'= de Boigne se laisse entraîner à des considérations générales, ce qui ne lui arrive que dans des cas très graves. Elle annonce que la conduite de la duchesse de Dino sera constamment déterminée par son éducation première, cela revient à dire par son manque d'éducation première. Nous savons déjà que les principes dune saine morale simplement professés, n'ont pas été donnés à la jeune nièce de Talleyrand.

Ayant exprimé ces fortes vérités, M™<^ de Boigne sera plus à son aise pour rapporter quelques faits particulièrement significatifs de la carrière de cette jeune femme qui « lui plaisait beaucoup ». C'est le fol amour de Talleyrand qui éprouve pour sa jolie nièce des sentiments que les oncles plus que soixantenaires éprouvent quelquefois et ne devraient jamais éprouver. C'est la fantaisie exaspérée de cette jolie nièce s'enfuyant de l'iiotel de la rue Saint-Florentin en la compagnie d'un Autrichien, le comte de Clam, qu'elle s'était mise à aimer passionnément. C'est enfin l'amour persistant de Talleyrand vieilli, et sa nièce demeurant plus ou moins auprès de lui, l'accompagnant dans toutes ses résidences, calme sinon fidèle, ;surveillant sa vie, surveillant sa mort. Il apparaît ainsi que Talleyrand, après i83o, accepta l'ambassade de Londres x^arce que M^'^ de Dino le lui conseilla, et elle le lui conseilla parce qu elle voulait rompre une liaison qui la retenait^ depuis plusieurs années dans son château de Rochecotte. Entre temps, dans un moment de vacance de cœur, poussée par Fennui, le désœuvrement, la rouerie, sans doute. M"' de Dino s'amusait à tourner la tête de

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l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, qui devenait amoureux d'elle — et non moins passionnément que Talleyrand lui-même. La comtesse de Boigne croit môme savoir qu'une perfide amie de la duchesse éclaira l'archevêque sur Tespièglerie dont il était dupe et lui fournit des preuves qu'il était joué, avant qu'il eût complètement succombé. L'archevêque porta ses remords au pied des autels... M"'^ de Dino avait bien oublié cet agréable incident lorsque, quelques années plus tard, elle paradait à Londres. M'^^'de Boigne rend justice à M"'^ de Dino, et, bien entendu, la justice ne va pas sans un peu de dénigrement, « L'état d'ambassadrice lui convient parfaitement, dit-elle. Avec prodigieusement d'esprit, on pourrait aller jusqu'à dire de talent, si cette expression s'appliquait ft une femme, M"' de Dino s'accommode merveilleusement de la vie de représentation. Lorsque, après avoir mis beaucoup de diamants, elle s'est assise, une ou deux heures, sur une première banquette, dans un lieu brillant de bougies, avec quelques altesses au même rang, elle trouve sa soirée très bien employée. A la vérité, elle pousse le goût des affaires jusqu'à l'intrigue dans le reste de la journée. Mais ce qu'on appelle la conversation, l'échange des idées sans un but intéressé et direct, ne l'amuse pas. »

Telle est donc la duchesse de Dino d'après la comtesse de Boigne. Ame suj^érieure ? peut-être. Avouons ' que la supériorité de l'àme se cache modestement. On reconnaît surtout une femme jolie, usant et abusant du pouvoir que lui donnait sa beauté, sans morale, sans scrupules, légère, vaniteuse, orgueilleuse, dominatrice, et, somme toute, l'esprit borné.

;0 ESSAIS CIUTIOUES

La Chronique de la duchesse de Dino ne contredit point les mémoires de la comtesse de Boigne. M™^ de Dino est très discrète sur sa vie privée et il nous est impossible d'apercevoir à travers ses souvenirs la plus petite trace des plus grandes aventures de son cœur. Elle s'affirme surtout comme femme d'Etat. Et on doit admettre que de l'année i83i à l'année i835, la volonté de jouer un rôle déterminait, dominait toutes ses préoccupations. Jouer un rôle, ou plus simplement, être important dans la vie internationale convenait alors à la duchesse de Dino. Elle m?l*i*que dans ses Mémoires une sympathie non feinte à l'endroit de la princesse de Lieven, qui était, comme chacun sait, la plus insupportable femme politique de cette époque et de toutes les époques. La princesse de Lieven est même la seule femme pour laquelle M°^® de Dino exprime un attachement allectueux... Pour les autres femmes, et pour tous les hommes quels qu'ils soient, elle ne va pas jusqu'à éprouver un sentiment personnel. Elle les juge favorablement s'ils sont favorables à la politique de M. de Talleyrand à Londres ou à Paris,, défavorablement s'ils sont défavorables. Elle nous donne toutefois, mais à son insu, une idée assez précise de la sauvagerie des mceurs de l'aristocratie anglaise dans la première partie du xix*" siècle. Palmerston et les autres sont des êtres assez grossiers — négligeons les appréciations de M""" de Dino et ne retenons que les faits, exacts, sans nul doute, qu'elle rapporte — et M. de Talleyrand est beaucoup plus fin. Evidemment la sociabilité n'était pas encore très raffinée dans l'Angleterre de i83o. Au surplus, il est indispen-

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