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MOUNET-SULLY

Si Mounet-Sully n'existait pas il faudrait l'inventer car il est représentatif de beaucoup de choses excellentes qui tendent à disparaître, liélas ! de notre déplorabie monde. Mounet-Sully est, lui aussi, une personnalité symbolique, mais cette personna' iité est symbolique de la façon la plus grandiose et la plus magnificente. .. Il y a malheureusement lieu de redouter que l'on ne rencontre plus beaucoup de personnalités comparables à la sienne. Jugez si le

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malheur n'est pas un malheur important entre tpus.

Et d'abord, ce grand artiste plane au-dessus de rhumanité. Il est un héros. Il est un demi-dieu. A notre époque où, si jen crois des propos qui m'ont été rapportés, les honnêtes gens s'entre-déchirent volontiers — il n'y a autour de Mounet-SuUy nulle J^ine. nulle jalousie. C'est un cortège d'admirations. 4-dmirations unanimes, admirations frénétiques. Des cjcis d'enthousiasme, mais dans cet enthousiasme point de cri discordant. Mounet-SuUv, depuis quarante ans et plus qu'il joue et qu'il triomphe, a eu l'étonnante fortune de concilier tous les gens les mieux faits pour ne s'entendre pas. Même, si d'aventux*e, au cours éblouissant de sa longue carrière, des critiques se sont rencontrés pour n'approuver point sans réserve telle interprétation de tel rôle, il était convenu néanmoins que l'erreur de l'artiste portait la marque du génie... Ainsi, Mounet-SuUy se distinguait avec persévérance du commun des mortels. Rôle difficile, rôle dangereux entre tous à tenir. Mounet-SuUy ne lui fut point inférieur, car il le tint toujours avec une incomparable noblesse.

Au reste, placé au-dessus de l'humanité, Mounet- SuUy eut la bonne grâce de se confondre néanmoins avec elle. Il voulut que son génie tragique prospérât dans la régularité comme untalent subalterne de bon fonctionnaire des théâtres subventionnés. 11 ne se donna pas la veine gloriole d'être méconnu et de heurter sa superbe indépendance à toutes les barrières de la société. Non, il se développa correctement dans la hiérarchie. On le vit élève du Conservatoire, et il n'obtint même pas les premières récom-

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penses. Il eut simplement un premier accessit de tragédie et un deuxième prix de comédie . Mais il était classé déjà parmi les artistes qui ne fuient pas les destinées officielles. Il entra à l'Odéon, c'était naturel . Il entra à la Comédie-Française , c'était normal. Il y demeura, cela déjà était plus exceptionnel et indiquait une singulière et d'ailleurs généreuse obstination à faire progresser son génie selon l'ordre accoutumé du talent, et à ne pas rompre avec l'univers sous ce prétexte qu'il lui était supérieur. Il fut le bon serviteur du grand art. Quarante ans passés à ce service, il s'affirme encore le grand serviteur du grand art et, couronné d'une gloire éclatante que n'a point prévue l'administration, il sert le grand art avec la même assiduité, avec la même discipline. Il n'aurait pas plus de zèle assurément s'il était un artiste médiocre. Quelle leçon bien française, et comme cette sagesse imperturbable est faite pour plaire à notre raison nationale !

Mais rien ne détourne Mounet-Sully de la route fréquentée que suivent tous les artistes de peu ! . . . Il a la passion de la régularité. Il accepte les récompenses officielles qui viennent nécessairement à lui ; il n'en fait pas fî; il ne les repousse pas, il ne songe même pas à les accueillir avec quelque dédain facile. Le voici chevalier de la Légion d'honneur, et puis officier de la Légion d'honneur. N'est-il pas commandeur de la Légion d'honneur? S'il ne l'est pas, il importe qu'il le devienne au plus tôt. Que dis-je! Mounet-Sully ne saurait s'écarter de la foule modeste des travailleurs loyaux et opiniâtres de la littérature et de l'art. Il lui faut encore une consécration officielle, alors même qu'il n'y en aurait plus

aucune. Mounet-SuUy considère TEnstitut comme une récompense suprême. Illla désire : de toutes ses forces, il y aspire. Il fut candidat à TAcadémie française, à moins que je ne me trompe : il fut. en tout cas, avec acharnement candidat à l'Académie des Beaux-Arts. Ne faisons pas, s'il vous plaît, de plaisanteries faciles. Aussi bien le sujet ne les comporte guère, Mounet-SuUy est un sujet qui exclut les badinages. On prétend, il est vrai, que l'Institut est un sujet qui l'appelle... Mais enfin, sans rire, il est de toute évidence que l'Institut n'est pas la maison de refuge des génies formidables et tempétueux. Souvent, il apparaît, au contraire, comme le salon de la grande gloire. C'est à ce salon que Mounet-Sully veut être admis. Prodigieux effort pour classer le génie dans le rang !

Que de symboles ! Que de symboles!

Mounet-Sully est un tragédien romantique et peut-être que d'autres après lui seront des tragédiens à leur manière qni sera une manière nouvelle. Détails que tout cela! La gloire de Mounet-Sully n'exclut pas plus les gloires à venir que les gloires à venir n'excluront la gloire de Mounet-Sully!

Mounet-Sully figure quelque chose de durable en dépit de la succession rapide des écoles et des modes. L'âme de l'artiste vibre en lui.

Certes, Mounet-Sully est l'artiste complet. Il a le don et la flamme. Et il a aussi toutes ces qualités physiques dont l'harmonie est indispensable à former un grand artiste dramatique.

Je prouverais par des exemples tirés 1 histoire <le tous les pays qu'on peut être un grand homme d'Etat sans être précisément un beau garçon ; et il n'est pas non plus absolument utile d'être un joli brun — un peu lourd incontestablement — comme le fut notre Paul Bourget — pour écrire avec quelques succès des romans mondains. Mais un grand artiste est plus grand et plus artiste encore s'il est beau. Et c'est merveille si les dons physiques viennent ajouter aux autres. Silvain a va cette merveille et, louant Mounet-Sully, il a su démontrer, sans en passer une seule, l'ensemble des qualités qui constituent chez Mounet-Sully la supériorité de l'artiste; c'est la taille, l'allure, la démarche, le geste qui ont gardé toute leur souplesse et leur charme viril, c'est le jeu où se reflète ce je ne sais quoi d'ingénu et de sublime qui est l'àme elle-même du tragédien, et aussi le sens de la vie et du pathétique, et le lyi'isme qui n'est chez Moùnet-Sully que la fleur mênie du naturel, la voix encore unique au monde par son étendue, sa force et sa douceur; la diction, enfin, qui avec une aisance et une netteté extraordinaires, sait rattacher les incises à la phrase principale, et respecte les rythmes si nuancés de notre e muet national. Ah ! notre e muet national ! Silvain, dans sa pénétrante analyse des vertus de l'artiste, n'a même pas oublié l'adresse à respecter les rythmes si nuancés de notre e muet national. Honneur aux panégyristes qui savent penser à tout !

Mais comme il est juste de dire que grâce à ces dons prestigieux et surtout grâce à l'ensemble bien agencé de ces dons prestigieux Mounet-Sully est un

grand artiste et qu'on peut voir alors s'accomplir IIP; prodige, THippolyte d'aujourd'hui semblant plus jeune que l'Hippolyte d'il y a quarante ans : miracle de l'art dont la fraîcheur incorruptible, chez de rares privilégiés, survit à la jeunesse elle-même.

]\Iieiax, cette jeunesse persiste en dépit des années, car la jeunesse s'alimente d'enthousiasme, et Mounet-Sully vit dans l'enthousiasme incessant. Adolphe Igrisson voit en lui le dernier paladin de la race f rançai3e. Paladin, il l'est. Vivant dans l'intimité des héros classiques, il s'est élevé jusqu'à eux. Il est devenu comme sans effort le grand artiste désintéressé. Par delà les réalités vulgaires, il s'est montré un idéaliste fieffé... Et voilà comment la personnalité de Mounet-Sully est symbolique et voilà comment la vie nous prodigue des exemples et des leçons. Ce n'est pas tout. Lorsque Mounet-Sully atteignit la soixante-dixième année de son âge, on lui offrit un banquet où l'on but beaucoup... à la gloire éternelle de Mounet-Sully. Momiet-SuUy est peut-être l'un des seuls hommes d'aujourd'hui grâce à qui l'hyperbobe est encore charmante.

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